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Full text of "Recueil de morceaux choisis pour servir à l'étude de la langue française et aux exercices de traduction"

ÎLIBRARYOFCONGRESS.^ 

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f [SMITHSONIAN DEPOSIT.] fi 

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J UNITED STATES OF AMERICA. } 




u- 




M(CTOE 



DE 



MORCEAUX CHOISIS 



POUR 



SERVIR A L'ETUDE DE LA LANGUE FRANÇAISE 



ET AUX 



EXERCICES DE TRADUCTION 



PAR 

/ 



Troisième édition, revue et arrangée sur un nouveau plan. 



^^;>3 - ^ - o * r - .„! 



GENEVE. 

fibrairie oUemanïit ïie 3. ôesomûnn. 
-1853, 



Cours complet de langue allemande. 



I. ABC et Syllabaire ou exercices méthodiques pour apprendre à épeler 
et à lire l'allemand. 75 cent- 

Le même orné de dix-huit gravures soigneusement coloriées. 1 fr» 
50 cent. 
II. Premières leçons de langue allemande ou Introduction pratique 
et graduée à l'étude de la grammaire, par Eugène Favre. 1 fr. 25 cent. 

III. Cours élé nient aire de versions allemandes^ contenant un choix 
de morceaux faciles et faisant suite aux premières leçons de langue alle- 
mande d'Eugène Favre, par J. Ulrich, 50 cent. 

IV. Grammaire pratique de la langue allemande, par L. Georg. 
Ouvrage publié avec l'approbation du Conseil de l'Instruction publique 
du Canton de Vaud. Deuxième édition. 3 fr. 

V. Lectures allemandes ou choix de versions faciles et graduées à 
l'usage des Collèges et des Gymnases, par E. Favre. 3me édition. 2 fr. 

VI. Cours de thèmes allemands, gradués et accompagnés de notes, ou 
choix de morceaux destinés à être traduits de français en allemand, par 
E. Favre et S. Strebinger. Deuxième édition. 2 fr. 

VII. Exercices pratiques de conversation allemande, ^^'eutfc^c 
©^re($fc^ute. @tojf jum 3)enfen, (Si.H*ec^en unb (gcÇreiî^en fiir ben llnterî 
ricî;t in beutfc^er (B^rac^e- ÏÏtçL^ neuem ^'lane fûv fcte franjëfifc^c Sugenb 
:6earî>eitct «on D. ^x, 5Jlef ïer unb 9Î. ©^tcrber. 1 %t. 

VIII. Lectures allemandes à l'usage des Collèges et des Gymnases de la 
Suisse française. Tome second, style narratif et dramatique. Par Fr. 
Nessler. Ouvrage approuvé par le Conseil de l'Instruction publique du 
Canton de Vaud. 3 fr. 
IX. (Sd^iïïcr'ê S35iIf)Clm %tVi. — Guillaume Tell, drame de Schiller. Nou- 
velle édition, accompagnée de notes historiques et géographiques et de 
la solution des mots et des tournures les plus difficiles, par E. Favre. 
2 fr. 
X. Manuel de la conversation allemande et française , par 
E. Favre et F. Reiss. 1 fr. 50 cent. 
XI. Modèles d'écriture allemande. 3^cutfc^)c Sc!&uïïcrfdixiften «en 
21 u g u ft iD i e b e r i d) ê , 19 «Uttcr in auer^^olio. 1 gr. 

(îtncê t>ct fcl)ônilen unb j^vccîmam^ftcn iulte ron ®d)uUH-'rî*riftcn, tie in T)cutfa)Ianb crifti-- 
rcn. Xic gormcu Dcr !Bu(i)ftabcn fuib Uïdjt unt jicvli* iiad) î)iât>cliir6 ©uilem flcfcbricbcn, tie 
îcytc mit ©cfv^mcicE flewàîylt, Die ''Jlnortimna abcr fo ûnli*, ban Ut iicrucnbc oVnic >i<citM"afc Dci 
l'c^rcrô tic fccutfc^c ®^rcibf(^riît ûd) voUftMumcn aiici,picn fann. 



AVERTISSEMENT. 

Après toutes les chrestomathies; mosaïques, morceaux choisis 
qui se publient tous les jours, il peut sembler inutile et téméraire 
de présenter un ancien recueil sous une forme nouvelle ; mais, en exa- 
minant ce travail, on verra qu'il présente, dans son but et dans sa 
composition, une certaine originalité , et répond à des besoins aux- 
quels les autres collections ne satisfont pas au même degré. 

On s'apercevra que l'on a reproduit plusieurs morceaux em- 
pruntés aux meilleurs auteurs contemporains. 

Notre but a été d'offrir aux élèves des exercices de mémorisa- 
tion et d'analyse, aux maîtres des sujets de remarques littéraires 
«et des matériaux de traduction pour l'étude des langues étrangères. 

Nous avons largement profité du travail judicieux du premier 
auteur de ce recueil ; dans les revisions, suppressions et change- 
ments que nous avons faits , nous ne nous sommes pas écarté des 
intentions qui l'ont dirigé, mais nous avons tâché d'introduire plus 
de variété dans l'arrangement et le choix. 

Nous croyons ue pouvoir mieux faire que de réimprimer les 
excellents conseils que M. Sayous avait placés à la fin de sa pré- 
face, pour diriger les maîtres dans l'emploi de son recueil. 

Il faut d'abord que chaque mot soit parfaitement compris dans 
son sens, comme chaque phrase dans sa construction grammaticale. 
Un mot doit servir a rappeler ses équivalents , et devenir ainsi un 
moyen , pour le maître de nourrir son enseignement, pour l'élève 
d'étendre son vocabulaire. Les phrases provoquent non-seulement 
l'application des principes de la grammaire déjà étudiés, mais en- 
core des observations qui ne sauraient trouver leur place dans l'en- 
seignement méthodique de la grammaire, et que suggère naturelle- 
ment le tour employé par l'écrivain pour exprimer sa pensée. La 
valeur des mots, leurs rapports et leurs différences, la manière dont 
ils concourent à présenter le sens, sont autant de choses qu'on ne 



6 

peutbien concevoir, et par conséquent qu'on ne pe\it bien apprendre, 
que dans une application pour ainsi dire vivante du langage. Des 
exemples isolés sont difficilement autre chose qu'un assemblage 
sans vie de parties du discours : on n'y surprend pas sur le vif les 
éléments et les conditions d'une langue. 

Les morceaux de ce recueil offrent des idées, des choses et des 
faits. On doit s'assurer que les idées sont comprises de l'élève, si 
l'on veut que le commentaire grammatical soit bien entendu a son 
tour et porte ses fruits. Quant aux choses et aux faits, les unes et 
les autres sont une occasion qu'on ne saurait négliger d'étendre les 
connaissances de l'élève, et de placer ainsi dans sa mémoire et dans 
son intelligence des pierres d'attente pour Tédifice de ses études 
futures. Aucun nom propre en particulier ne doit passer sans de- 
venir le sujet d'une notice sommaire, biographique ou géographique 
selon le cas, comme chaque fait raconté doit être rattaché à sa date 
et à sa place dans l'histoire. On ne peut trop insister sur cette por- 
tion du commentaire dont ce recueil a besoin d'être éclairé. 

A tous ces égards, il semble qu'il aurait été utile d'ajouter au 
texte des observations grammaticales, des notes biographiques et 
historiques, mais on a cru mieux faire pour l'élève et l'instituteur, 
en laissant à ce dernier l'avantage et le plaisir d'ajouter l'intérêt 
de ses propres commentaires à celui du morceau lui-même. Pour 
être profitable, l'étude de la langue maternelle doit être active, et 
l'explication que l'élève trouve au bas d'une page, quel qu'en soit 
le mérite, ne vaudra jamais celle qu'il entend sortir de la bouche 
du maître ; rien d'ailleurs ne saurait être plus propre à donner de 
l'intérêt et même de l'attrait a une étude qui serait sans fruit si on 
la bornait à un simple exercice de mémoire et de récitation. 

loir les observations placées à la fin. 



MORCEAUX CHOISIS. 



1. L'Ouragan dans le Désert, 

Nous reprîmes notre route avant le retour de la lu- 
mière. Le soleil se leva dépouillé de ses rayons et sem- 
blable à une meule de fer rougie. La chaleur augmen- 
tait à chaque instant. Vers la troisième heure du jour 
le dromadaire commença à donner des signes dlnquié- 
tude: il enfonçait ses naseaux dans le sable et soufflait 
avec violence. Par intervalles Tautruche poussait des 
sons lugubres ; les serpents et les caméléons se hâtaient 
de rentrer dans le sein de la terre. Je vis le guide re- 
garder le ciel et pâlir. Je lui demandai la cause de son 
troublé: «Je crains, dit-il. le vent du midi; sauvons- 
nous !« 

Tournant le visage au nord, il se mit à fuir de toute 
la vitesse de son dromadaire. Je le suivis ; Thorrible vent 
qui nous menaçait était plus léger que nous. 

Soudain, de Textrémité du désert accourt un toiu'bil- 
lon. Le sol, emporté devant nous, manque à nos pas, 
tandis que d'autres colonnes de sable, enlevées derrière 
nous, roulent sur nos têtes. Egaré dans un labyrinthe 
de tertres mouvants et semblables entre eux, le guide 
déclare qu'il ne reconnaît pas sa route. Pour dernière ca- 
lamité, dans la rapidité de notre course, nos outres rem- 



8 

plies d'eau s'écoulent. Haletants, dévorés d'une soif ar- 
dente, retenant fortement notre haleine dans la crainte 
d'aspirer des flammes, la sueur ruisselle à grands flots de 
nos membres abattus. L'ouragan redouble de rage; il 
creuse jusqu'aux antiques fondements de la terre, et ré- 
pand dans le ciel les entrailles brûlantes du désert. En- 
seveli dans une atmosphère de sable embrasé, le guide 
échappe à ma vue. Tout à coup j'entends son cri, je 
vole à sa voix: l'infortuné, foudroyé par le vent de feu, 
était tombé mort sur l'arène, et son dromadaire avait 
disparu. 

En vain j'essayai de ranimer mon malheureux com- 
pagnon; mes efforts furent inutiles. Je m'assis à quel- 
que distance, tenant mon cheval en main, et n'espérant 
plus que dans celui qui changea les feux de la fournaise 
d'Azarias en un vent frais et une douce rosée. Un acacia 
qui croissait dans ce lieu me servit d'abri. Derrière ce 
frêle rempart j'attendis la fin de la tempête. Vers le soû- 
le vent du nord reprit son cours ; l'air perdit sa chaleur 
cuisante; les sables tombèrent du ciel et me laissèrent 
voir les étoiles, inutiles flambeaux qui me montrèrent 
seulement l'immensité du désert. 

CHATEAUBRIAXD. 



2t Dresde après un bombardement. 

Le cœur humain est si naturellement porté à la bien- 
veillance, que le spectacle d une ruine qui ne nous rap- 
pelle que le malheur des hommes inspire riiorreur, quel- 
que effet pittoresque qu'elle nous présente. Je me trou- 
vai à Dresde en 1765, plusieurs années après son bom- 
bardement. Cette ville, petite, mais très-connnerçante 



9 

et très-jolie, formée plus qu'à demi de petits palais bien 
alignés, dont les façades étaient ornées en dehors de pein- 
tures, de colonnades, de balcons et de sculptures, était 
alors presque entièrement ruinée. L'ennemi y avait di- 
rigé la plupart de ses bombes sur l'église luthérienne de 
Saint-Pierre , bâtie en rotonde , et si solidement voûtée, 
qu'un grand nombre de ces bombes frappèrent la cou- 
pole sans pouvoir l'endommager, et rebondirent sur les 
palais voisins , qu'elles embrasèrent et firent écrouler en 
partie. 

Les choses y étaient encore au même état qu'à la fin 
de la guerre, quand j'y arrivai. On avait seulement re- 
levé, le long de quelques rues, les pierres qui les en- 
combraient; ce qui formait de chaque côté de longs pa- 
rapets de pierres noircies. Il y avait des moitiés de 
palais encore debout, fendus depuis le toit jusqu'aux 
caves. On y distinguait des bouts d'escaliers, des pla- 
fonds peints, de petits cabinets tapissés de papier de la 
Chine , des fragments de glace^de miroir, des cheminées 
de marbre, des dorures enfumées. Il n'était resté à d'au- 
tres que les massifs des cheminées, qui s'élevaient au 
milieu des décombres, comme de longues pyramides noires 
et blanches. Plus du tiers de la ville était réduit dans 
ce déplorable état. On y voyait aller et venir tristement 
les habitants, qui étaient auparavant si gais, qu'on les 
appelait les Français de l'Allemagne. 

Ces ruines , qui présentaient une multitude d'accidents 
très-singuliers par leurs formes, leurs couleurs et leurs 
groupes, jetaient dans une noire mélancolie; car on ne 
voyait là que des traces de la colère d'un roi , qui n'était 
pas tombée sur les gros remparts d'une ville de guerre, 
mais sur les demeures agréables d'un peuple industrieux. 



10 

J'ai vu même plus d'un prussien en être touche. Je ne 
sentis point du tout, quoique étranger, ce retour de sé- 
curité qui s'élève en nous à la vue d'un danger dont on 
est à couvert ; mais, au contraire, une voix affligeante se 
fit entendre dans mon cœur, qui me disait: ..Si c'était 
là ta patrie!» 

BERXARDIX DE SAIXT-PIERRE. 



3t Description de la route de Gênes à Saizane en 1812. 

Il était six heures du soir lorsque je repartis de Gênes 
pour aller en Toscane, en suivant le long de la mer cette 
route qu'on appelle la Corniche. Aujourd'hui encore cette 
route n'est qu'un sentier tracé près du rivage ou sur 
les pentes de la montagne; mais dans peu d'années elle 
sera changée en une terrasse magnifique, arrondie autour 
du golfe, et unissant ainsi l'Italie à la France. On a déjà 
terminé quelques portions de ce chemin; mais, comme 
elles ne sont pas contiguës, je n'ai pas pu en profiter, 
et j'accompagnai le courrier qui fait encore ce trajet à 
cheval. 

C'était un jour de lete; tout le peuple de Gênes était 
répandu dans les environs pour respirer, pendant cette 
belle soirée, l'air frais de la mer et le parfum des oran- 
gers. Le soleil allait se coucher derrière les montagnes ; 
et les maisons de })laisance bâties sur leurs pentes com- 
mençaient à se voiler d'une demi-teinte obscure, qui me 
permettait à peine de distinguer les fresques peiiites sur 
leurs façades. 

Après une heure de chemin, il fallut ralentir notre 
course, car la nouvelle route finissait, et avec l'arrivée de 
la nuit nous quittâmes ces endroits décorés avec tant 



11 

d'art. Le chemin se changea en un sentier rocailleux 
dont les sinuosités nous conduisaient tantôt sous des bois 
d'oliviers, et tantôt sur le bord de la mer. La nuit 
devint bientôt tout à fait obscure; les habitants avaient 
quitté les campagnes pour se retirer dans leurs demeures. 
Des parfums dont j'ignorais le nom s'exhalaient de toutes 
les plantes qui bordaient la route ; des rossignols, cachés 
dans Tombre des arbres et de la nuit, chantaient sur notre 
passage; des milliers de mouches luisantes, volant de 
fleurs en fleurs, éclairaient d'une lueur fugitive tous ces 
calices et ces étamines, et semblaient une nuée d'étoiles 
descendues sur la terre pour en charmer les nuits. 

Confié à l'habitude routinière du cheval que je mon- 
tais, j'avais noué sa bride sur son col, et je lui laissais 
sans inquiétude le soin de me guider. Je respirais cet 
air rafraîchi par le soir, mais doux et tiède encore; j'é- 
coutais le murmure des vagues qui venaient mourir sur 
le rivage ; le temps était si beau et si calme, que ces 
ondes, venues de si loin, ne faisaient pas ce soir-là plus 
de bruit que celles d'un ruisseau. Je pensais au voyage 
que je commençais, je me faisais des images riantes des 
belles contrées qui m'attendaient. Un souvenir de vingt 
années me rappelait le temps de ma jeunesse où je les 
avais parcourues; j'avais fait alors le même chemin; 
j'étais avec un ami de mes premiers ans; il n'existe plus: 
comme tant d'autres il a trouvé la mort dans des régions 
lointaines. Je pensais à lui dans ce trajet silencieux de 
la nuit, lorsque j'entendis des coups de canon retentir 
à une grande distance. Us venaient de la mer, et c'était 
sûrement un vaisseau anglais qui tirait sur quelque bâti- 
ment côtier pom^ le faire amener, car je ne comptai que 
six coups, après lesquels la mer et le rivage redevinrent 
paisibles comme auparavant. 



12 

Le soleil en éclairant riiorizon nie le montra dans 
toute sa pompe. J'étais alors auprès de Sestri, sur une 
des terrasses nouvellement coupées dans le rocher pour 
le passage de la route projetée. De là je dominais sur la 
mer, moins calme que le soir précédent ; un vent d'iVfrique 
élevait des vagues qui venaient se briser aux pieds de 
ces rochers. Ils étaient mouillés par la poussière des eaux, 
et les arbustes qui croissaient dans leurs fentes shumec- 
taient de cette vapeur. La fraîcheur matinale se répan- 
dait en teintes argentées sur les flancs des montagnes. 
Dans quelques-unes de leurs sinuosités , je voyais des 
habitations entourées de vignes et de figuiers. Ces de- 
meures étaient peintes à fresque, et imitaient par leurs 
façades trompeuses l'élégance d'une noble architecture. 
Autour de leur toiture aplanie régnait une balustrade 
couronnée de jasmin et de clématite. Partout ailleurs 
la terre n'offrait q'une aride nudité ou une parure inutile. 

Enfin, après avoir atteint une cime élevée, je dé- 
couvris le vaste bassin de la Spezzia, entouré par des 
collines couvertes d'oliviers. Le chemin s'élargit en 
descendant dans ce vallon, et là, je retrouvai la nouvelle 
route. Mais comme elle était à peine terminée, aucune 
voiture n'avait jusqu'à ce jour foulé le sable qui la 
recouvrait, et je continuai à cheminer à cheval vers Sar- 
zanc^ oli j'arrivai à l'entrée de la nuit. 

LULLIX DE CHATE Al VIEUX. 



4* La petite Sœur. 

Bon passant, dis-moi, je t'en prie, 
K'as-tu pas vu dans la prairie, 
Dans les bois on sur le chemin, 
IN'as-tu point vu mon petit frère. 



13 

Qm doit errer tout solitaire ? 

mon Dieu î je le cherche en vain» 

Sa tête est châtaine et bouclée, 
Ses yeux noirs, sa main potelée: 
Un tout joli petit enfant. 
Si tu l'avais vu sur la route, 
Tu le reconnaîtrais sans doute; 
On dit qu'il nie ressemble tant. 

Ohî pour lui je suis bien en peine; 

Depuis une longue semaine 

II ne jouait plus avec moi ; 

Et, quand j'en demandais la cause, 

On me répondait: il repose; 

Et je ne savais pas pourquoi. 

Un jour j'allai dans sa chambrette ; 
Je le trouvai sur sa couchette 
Aussi blanc que son oreiller, 
Que son oreiller à dentelle; 
Je l'appelai comme on l'appelle; 
3Iais je ne pus le réveiller. 

Je me glissai jusqu'à sa couche, 
Et je l'embrassai sur sa bouche, 
En m'avançant dessus le bord; 
Mais, malgré toutes mes prières. 
Il n'entrouvrit point les paupières . . . 
Il fallait qu'il dormît bien fort. 

Il était joli comme un ange: 
Il avaft mis sa robe à frange, 
Qu'il met quand il va promener; 
Son beau tablier de percale. 
Et les bottines jaune pâle 
Que l'on venait de lui donner. 

Plus tard j'aperçus en grand nombre 
Des hommes au visage sombre, 
Portant quelque chose de noir: 
Ils sortaient de notre demeure; 
Et depuis lors ma mère pleure 
Depuis le matin jusqu'au soir. 



14 

Et je n'ai pu revoir mon frère; 
Je l'ai cherché dans le parterre, 
Dans les jardins et dans les cours, 
Partout où nous jouions ensemble. 
Sous le n^rand chêne, sous le tremble. 
Tu vois, je le cherche toujours. 

J'ai cru qu'il courait dans ces plaines, 
Ou'une l'ois je vis tontes pleines 
De fleurs que nos jardins n'ont pas, 
Kt de papillons dont les ailes 
Brillaient comme des étincelles, 
Et j'ai voulu suivre ses pas. 

Mais vois, partout dans les prairies, 

Les pauvres fleurs se sont flétries; 

Les papillons, avec efTroi, 

Ont fui pour éviter la bise; 

Partout la terre semble grise; 

Ne sens-tu pas comme il fait froid? 

Oh! dans quelque forêt bien sombre 
Mon frère s'est perdu dans l'ombre; 
Je suis sûre qu'il a bien peur, 
QuMl a bien froid, qu'il pleure, crie, 
Ou qu'à genoux peut-être il prie 
Le bon Dieu d'appeler sa soeur. 

Il faut que je trouve sa trace, 
Je ne suis point encore lasse, 
Et Dieu doit l'avoir entendu; 
Ma mère serait tant heureuse, 
Quand je ramènerais, joyeuse, 
Son tout petit enfant perdu! 

Oh! dis-moi, dis-moi, je t'en prie, 
IN'as-tu point vu dans la prairie, 
Dans les bois ou sur le chemin, 
N'as-tu point vu mon petit frère. 
Qui doit errer tout solitaire? 
mon Dieu! je le cherche en vain. 



//. BLAXVALKT. 



15 



5. L'homme au masque de fer. 

Quelques mois après la mort du cardinal Mazarin, il 
arriva un événement qui n'a point d'exemple; et ce qui 
est non moins étrange, c'est que tous les historiens l'ont 
ignoré. On envoya dans le plus grand secret au château 
de l'île Sainte-Marguerite, dans la mer de Provence, un 
prisonnier inconnu, d'une taille au-dessus de l'ordinaire, 
jeune et de la figure la plus belle et la plus noble. Ce 
prisonnier , dans la route , portait un masque dont la 
mentonnière avait des ressorts d'acier, qui lui laissaient 
la liberté de manger avec le masque sur son visage. On 
avait ordre de le tuer s'il se découvrait. Il resta dans 
l'île jusqu'à ce qu'un officier de confiance, nommé Saint- 
Mars, gouverneur de Pignerol, ayant été fait gouverneur 
de la Bastille, l'an 1690, Talla prendre à l'île Sainte- 
Marguerite, et le conduisit à la Bastille toujours masqué. 
Le marquis de Louvois alla le voir dans cette île avant 
la translation, et lui parla debout et avec une considé- 
ration qui tenait du respect. Cet inconnu fut mené à 
la Bastille, où il fut logé aussi bien qu'on peut l'être 
dans le château. On ne lui refusait rien de ce qu'il 
demandait. Son plus grand goût était pour le linge d'une 
finesse extraordinaire, et pour les dentelles. Il jouait de 
la guitare. On lui faisait la plus grande chère, et le 
gouverneur s'asseyait rarement devant lui. Un vieux 
médecin de la Bastille, qui avait souvent traité cet homme 
singulier dans ses maladies, a dit qu'il n'avait jamais vu 
son visage , quoiqu'il eût souvent examiné sa langue et 
le reste de son corps. ,J1 était admirablement bien fait, 
disait ce médecin; sa peau était un peu brune; il in- 
téressait par le seul ton de sa voix, ne se plaignant ja- 



16 

mais de son état, et ne laissant point entrevoir ce qu'il 
pouvait être." 

Cet inconnu mourut en 1703, et fut enterré, la nuit, 
à la paroisse de Saint-Paul. Ce qui redoubla Tétonne- 
ment, c'est que, quand on Fenvoya dans File Sainte- 
Marguerite, il ne disparut dans l'Europe aucun homme 
considérable. Ce prisonnier l'était sans doute, car voici 
ce qui arriva les premiers jours qu'il était dans Fîle. Le 
gouverneur mettait lui-même les plats sur la table, et 
ensuite se retirait après l'avoir enfermé. Un jour le pri- 
sonnier écrivit avec un couteau sur une assiette d'argent, 
et jeta l'assiette par la fenêtre vers un bateau qui était 
au rivage presque au pied de la tour. Un pêcheur à qui 
ce bateau appartenait ramassa Fassiette, et la rapporta 
au gouverneur. Celui-ci étonné demanda au pêcheur: 
«Avez-vous lu ce qui est écrit sur l'assiette, et quel- 
qu'un l'a-t-il vue entre vos mains? — Je ne sais pas 
lire, répondit le pêcheur; je viens de la trouver; per- 
sonne ne Fa vue.)) Ce paysan fut retenu jusqu'à ce que 
le gouverneur fût bien informé qu'il n'avait jamais lu, 
et que l'assiette n'avait été vue de personne. <f Allez, lui 
dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir pas lire.» 
Parmi les personnes qui ont eu une connaissance immé- 
diate de ce fait, il y en a une très-digne de foi qui vit 
encore. M. de Chamillart fut le dernier ministre qui eut 
cet étrange secret. Le second maréchal de la Feuillade, 
son gendre, m'a dit qu'à la mort de son beau-père, il le 
conjura à genoux de lui apprendre ce que c'était que 
cet homme, qu'on ne connut jamais que sous le nom 
de l'homme au masque de fer^ Chamillart lui répondit 
que c'était le secret de l'Etat, et qu'il avait fait serment 
de ne le révéler jamais. Enfin il reste encore beaucoup 



17 



de mes contemporains qui déposent la vérité de ce que 
j'avance, et je ne connais point de fait ni plus extra- 
ordinaire, ni mieux constaté. 



VOLTAIRE. 



6* Départ des Croisés après le Concile de Clermont. 

Dès que le printemps parut, rien ne put contenir 
l'impatience des Croisés; ils se mirent en marche pour 
se rendre dans les lieux où ils devaient se rassembler. 
Le plus grand nombre allait à pied; quelques cavaliers 
paraissaient au milieu de la multitude; plusieurs voya- 
geaient montés sur des chars traînés par des bœufs fer- 
rés; d'autres côtoyaient la mer, descendaient les fleuves 
dans des barques; ils étaient vêtus diversement, armés 
de lances, d'épées, de javelots, de massues de fer, etc. 
La foule des Croisés offrait un mélange bizarre et con- 
fus de toutes les conditions et de tous les rangs. 

On voyait la vieillesse à côté de l'enfance, l'opulence 
près de la misère ; le casque était confondu avec le froc, 
la mitre avec lépée, le seigneur avec le serf, le maître 
avec le serviteur. Près des villes, près des forteresses, 
dans les plaines, sur les montagnes, s'élevaient des tentes, 
des pavillons pour les chevaliers , et des autels dressés 
à la hâte pour l'office divin: partout se déployait un ap- 
pareil de guerre et de fête solennelle. D'un côté, un 
chef militaire exerçait ses soldats à la discipline: de l'au- 
tre, un prédicateur rappelait à ses auditeurs les vérités 
de l'Evangile. Ici , on entendait le bruit des clairons et 
des trompettes; plus loin on chantait des psaumes et 
des cantiques. Depuis le Tibre jusqu'à l'Océan, et de- 
puis le Rhin jusqu'au delà des Pyrénées, on ne rencon- 
trait que des troupes d'hommes revêtus de la croix. 

Recueil de morceaux choisis. 9 



18 

jurant d'exterminer les Sarasins et d'avance célébrant 
leurs conquêtes; de toutes parts retentissait le cri des 
Croisés: Dieu le veut! Dieu le veut! 

Les pères conduisaient eux-mêmes leurs enfants, et 
leur faisaient jurer de vaincre ou de mourir par Jésus- 
Christ. Les guerriers s'arrachaient des bras de leurs fa- 
milles et promettaient de revenir victorieux. Les femmes, 
les vieillards, dont la faiblesse restait sans appui, accom- 
pagnaient leurs fils ou leurs époux dans la ville la plus 
voisine; et ne pouvant se séparer des objets de leur af- 
fection, prenaient le parti de les suivre jusqu'à Jérusa- 
lem. Ceux qui restaient en Europe enviaient le sort des 
Croisés et ne pouvaient retenir leurs larmes; ceux qui 
allaient chercher la mort en Asie étaient pleins d'espé- 
rance et de joie. 

Parmi les pèlerins partis des côtes de la mer , on re- 
marquait une foule d'hommes qui avaient quitté les îles 
de l'Océan. Leurs vêtements et leurs armes, qu'on n'a- 
vait jamais vus, excitaient la curiosité et la surprise. Ils 
parlaient une langue qu'on n'entendait point; et pour 
montrer qu'ils étaient chrétiens , ils élevaient deux doigts 
de leur main l'un sur Tautre en forme de croix. Entraî- 
nés par leur exemple et par l'esprit d'enthousiasme ré- 
pandu partout, des familles, des villages entiers partaient 
pour la Palestine; ils étaient suivis de leurs humbles 
pénates; ils emportaient leurs pro visons, leurs ustensiles, 
leurs meubles. 

Les plus pauvres marchaient sans prévoyance, et leur 
ignorance ajoutant à leur illusion, prêtait à tout ce qu ils 
voyaient un air d'enchantement et de prodige ; ils croyaient 
sans cesse toucher au terme de leur pèlerinage. Les en- 
fants des villageois, lorsqu'une ville ou un château se 



19 

présentait à leurs yeux, demandaient si c'était là Jéru- 
salem. Beaucoup de grands seigneurs qui avaient passé 
leur vie dans leurs donjons rustiques n'en savaient guère 
plus que leurs vassaux; ils conduisaient avec eux leurs 
équipages de pêche et de chasse, et marchaient précédés 
d'une meute, portant leur faucon sur le poing. Ils es- 
péraient atteindre Jérusalem en faisant bonne chère, et 
montrer à l'Asie le luxe grossier de leurs châteaux. 

MICHAID. 



7* Un Livre. — Apologue. 

Représentez-vous que vous vous trouvez seul dans 
une forêt: vous n'en connaissez pas les routes, la fin du 
jour qui s'approche vous donne une secrète inquiétude, 
votre imagination vous rappelle des histoires peu rassu- 
rantes, on a parlé tout récemment de mauvais coups 
dans le voisinage : tout-à-coup , au détour d'une route, 
un homme se présente à vous; le premier instant est à 
l'émotion; mais cet homme a dans ses mains un livi'e 
dont il est profondément occupé. Cela suffit; plus de 
crainte, vous labordez avec confiance, c'est un être rai- 
sonnable, c'est un ami qui se présente, ce livre est comme 
une garantie entre vous et lui: c'est le symbole de la 
civilisation. Dimo\T. 



8* Le Cliat et le vieux Rat. 

J'ai lu, chez un conteur de fables, 
Qu'un second Rodilard, l'Alexandre des chats, 
L'Attila, le fléau des rats, 
Rendait ces derniers misérables; 
J'ai lu, dis-je, en certain auteur. 
Que ce chat exterminateur , 



20 



Vrai Cerbère, était craint une lieue à la ronde: 
Il voulait de souris dépeupler tout le monde. 
Les planches qu'on suspend sur un léger appui, 
La mort-aux-rats, les souricières, 
N'étaient que jeux au prix de lui. 
Comme il voit que dans leurs tanières. 
Les souris étaient prisonnières. 
Qu'elles n'osaient sortir, qu'il avait beau chercher. 
Le galant fait le mort, et du haut d'un plancher 
Se pend la tête en bas: la bête scélérate 
A de certains cordons se tenait par la patte. 
Le peuple des souris croit que c'est châtiment. 
Qu'il a fait un larcin de rôt ou de fromage, 
Enfin, qu'on a pendu le mauvais garnement. 

Toutes, dis-je, unanimement. 
Se promettent de rire à son enterrement, 
Mettent le nez à l'air, montrent un peu la tète. 
Puis rentrent dans leurs nids à rats; 
Puis, ressortant, font quatre pas; 
Puis enfin se mettent en quête. 
Mais voici bien une autre fête: 
Le pendu ressuscite et, sur ses pieds tombant. 

Attrape les plus paresseuses. 
Nous en savons plus d'un, dit-il en les gobant: 
C'est tour de vieille guerre; et vos cavernes creuses 
Ne vous sauveront pas, je vous en avertis: 

Vous viendrez toutes au logis. 
Il prophétisait vrai: notre maître Mitis 
Pour la seconde fois les trompe et les affine. 
Blanchit sa robe et s'enfarine; 
Et, de la sorte déguisé. 
Se niche et se blottit dans une huche ouverte. 

Ce fut à lui bien avisé! 
La gent trotte-menu s'en vient chercher sa perte. 
Un rat, sans plus, s'abstient d'aller flairer autour: 
C'était un vieux routier, il savait plus d'un tour; 
Même il avait perdu sa queue à la bataille. 
Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille, 
S'écria-t-il de loin au général des chats: 
Je soupçonne dessous encore quelque machine. 

liien ne te sert d'être farine; 
Car, quand tu serais sac, je n'approcherais pas. 



21 



C'était bien dit à lui; j'approuve s.a prudence: 
Il était expérimenté, 
Et savait que la méfiance 
Est la mère de la sûreté. 

LA FOXTAIXE. 



9, Le Télescope de Salnt-Gemiâin. 

Lettre de Madame de Maintenon. 

Dès le lendemain de votre départ, la cour s'est in- 
stallée à Saint-Germain, où nous serons probablement 
une semaine encore. Vous savez. Madame, combien Sa 
Majesté affectionne son belvédère de Louis XIII et le 
télescope de ce prince, un des meilleurs qu'on ait jamais 
faits avant lui. Le roi, par un mouvement d'inspiration, 
a dirigé cet instrument vers cet espace si éloigné où la 
Seine, formant un coude, embrasse l'extrémité du bois 
de Cliatou^ et a remarqué dans le courant du fleuve 
deux baigneurs qui paraissaient enseigner la natation à 
un troisième beaucoup plus jeune, et qui le rudoyaient 
probablement, car ce jeune homme, âgé de quatorze ou 
quinze ans, s'est échappé de leurs mains et s"est sauvé 
sur le rivage pour y prendre ses vêtements et s'habiller; 
ils l'ont rappelé en badinant, mais Ton voyait qu'il ré- 
sistait et qu'il ne voulait plus de leurs leçons. Alors 
les deux baigneurs, s'élançant sur lui, l'ont assailli, et 
le ramenant de force dans la rivière, ils l'ont noyé de 
leurs propres mains. 

Ayant englouti leur victime, ils ont porté leurs re- 
gards inquiets sur lun et l'autre rivage; puis, rassurés 
en ne voyant personne, ils ont repris leurs vêtements, 
ont côtoyé le fleuve et se sont dirigés vers le château. 
Le roi, montant vite à cheval, s'est fait accompagner de 



22 

cinq à six mousquetaires, et s'en est allé au devant 
d'eux; il ne tarda pas à les joindre. j^Messieurs. leur 
dit-il, on vous a vus partir trois: qu'avez-vous fait de 
votre camarade ?'' Cette interpellation, prononcée avec 
assurance, les a un peu troublés, mais bientôt ils ont 
répondu que leur camarade avait voulu s'exercer à na- 
ger, qu'ils l'avaient laissé se divertissant dans la rivière 
vers l'angle de la foret, à cet endroit où l'on pouvait 
remarquer son linge et ses vêtements qui étaient sur 
l'herbe. 

A cette réponse, le roi leur a fait lier les mains, et 
les mousquetaires les ayant encore attachés l'un à l'au- 
tre, les ont amenés au vieux château, où ils ont été en- 
fermés séparément. Sa Majesté, dont l'indignation était 
au comble, a fait appeler le grand-prévôt, et, lui expo- 
sant les faits tels qu'ils s'étaient passés sous ses yeux, 
a ordonné qu'il en fut fait justice sur l'heure. Le grand- 
prévôt, scrupuleux à l'excès, a supplié le roi de consi- 
dérer qu'à une pareille distance et à travers un téles- 
cope , les choses avaient pu se montrer différentes de ce 
qu'elles étaient; que peut-être, au lieu de retenir leur ami 
sous les ondes, les deux baigneurs n'étaient occupés qu'à 
l'y soutenir. 

))Non, Monsieur, non, a répondu Sa Majesté; ils l'ont 
ramené dans le fleuve malgré lui, et j'ai vu leurs efforts 
et les siens quand ils l'ont englouti. — Mais, Sire, a ré- 
pondu le scrupuleux magistrat, nos lois criminelles veu- 
lent deux témoins, et Votre Majesté, toute-puissante qu'elle 
est, ne me présentera jamais que le témoignage d'un 
seul. — Monsieur, reprit le roi avec douceur, je vous 
autorise à exprimer dans votre sentence que vous avez 
entendu le roi de France et le roi de ISavarrc comme 



23 

témoins univoques du fait.» Voyant que ce double em- 
ploi ne rassurait pas encore le juge, Sa Majesté s'est 
impatientée et a dit: ))Le roi Louis IX rendait souvent 
la justice lui-même au bois de Vincennes, je m'en vais 
aujourd'hui suivre son exemple, et rendre la justice à 
Saint-Germain." Aussitôt la salle du trône a été pré- 
parée par son ordre ; vingt bourgeois notables de la ville 
ont été appelés au château, les dames et les seigneurs 
ont occupé avec eux les banquettes; le roi, décoré de 
ses ordres, est monté sur son siège, et les deux meur- 
triers ont comparu. A leurs contradictions, à leur em- 
barras toujours croissant, l'auditoire a aisément reconnu 
leur culpabilité. Le malheureux jeune homme était leur 
frère ; il venait d'hériter de leur mère commune, qui l'a- 
vait eu d'un second lit. Ces monstres l'ont assassiné par 
vengeance et par cupidité. Le roi les a condamnés à 
être liés et précipités dans le fleuve, à la même place 
où ils ont immolé leur jeune frère. 

Quand ils ont vu le roi descendre de son trône, ils 
se sont jetés à ses pieds en implorant leur grâce et con- 
fessant leur forfait. Le roi a remercié Dieu de la con- 
fession qui venait d'échapper à leur conscience, mais a 
confirmé sa sentence. Ils ont été exécutés avant le cou- 
cher de ce même soleil qui avait éclairé leur crime, et 
le lendemain les trois corps réunis ont été retrouvés à 
deux lieues sous les saules qui bordent une prairie au 
delà de Poissy. Des ordres sont partis pour les inhumer 
séparément. Le plus jeune a été ramené à Saint-Ger- 
main, où Sa Majesté a voulu qu'on lui fît des obsèques 
dignes de son innocence et de ses malheurs. Messieurs 
les mousquetaires y ont tous assisté. 

Mme DE MAINTENON. 



24 

10. Les Khan ou kiarvanserai (karavanserail) de l'Orient. 

On appelle du mot générique khan tous les lieux 
publics où les voyageurs sont admis: on donne plus 
particulièrement le nom de kiarvanserai aux bâtiments 
assez vastes pour recevoir de nombreuses troupes de 
marchands nommées kiarvan, et que nous appelons as- 
sez improprement caravanes. Ces édifices sont dus, pres- 
que tous, à la piété des pachas, ou des riches particu- 
liers qui les ont fait construire, et les ont placés sous 
la sauvegarde de la religion, en consacrant à des mos- 
quées le modique revenu qu'on en retire. 

Les kiarvanserai sont presque toujours formés de 
quatre bâtiments qui renferment une cour: au rez-de- 
chaussée sont des écuries et des magasins ; l'étage supé- 
rieur est divisé en un grand nombre de chambres ; elles 
ont presque toutes une cheminée, et communiquent par 
une galerie extérieure; au milieu de la cour est une 
fontaine abondante et richement décorée ; de magnifiques 
platanes en ombragent le pourtour, et présentent leur 
abri aux voyageurs fatigués. C'est un spectacle intéres- 
sant que celui d'un khan, lorsque, vers la fin du jour, 
plusieurs caravanes arrivent de divers endroits pour y 
passer la nuit; de longues files de chameaux viennent 
y déposer leurs charges précieuses; une foule de cava- 
liers les accompagnent ou les suivent; ils ont des vête- 
ments variés, des armes, des figures différentes. Le mou- 
vement est général ; on parle à la fois plusieurs langues ; 
on se retrouve avec surprise; on se reconnaît avec joie; 
les uns proposent des marchés: les autres s'interrogent 
sur les dangers de la route. 

Un vieillard, inspecteur du khan, chargé d'y main- 
tenir le bon ordre, est assis à l'entrée; il accueille les 



25 

voyageurs, leur rend le salut et les vœux quïls lui adres- 
sent; il s'informe de ceux qu'il n'aperçoit point encore: 
tous se félicitent de le revoir, et le traitent avec égards ; 
il veille aux intérêts de ses hôtes, assigne les places, 
prévient les discordes, et si, à la suite de ces riches 
convois, venus des régions lointaines, il se trouve, par 
un contraste trop fréquent, quelques malheureux dénués 
de tout, ils sont traités comme des frères qui achèvent 
plus laborieusement que d'autres le pèlerinage de la vie. 

CHOISE UL-GO UFFIER. 



lit Le passage du Rubicon. 

Le sénat s'était flatté que ce général ne pouvait pas 
tirer si tôt ses troupes du fond des Gaules où elles étaient 
répandues en différentes provinces, et qu'avant qu'elles 
eussent passé les Alpes, Pompée aurait une puissante 
armée sur pied. Mais César, dont les vues et l'activité 
étaient incomparables, résolut de prévemr ses ennemis 
par la hardiesse et la promptitude de sa marche. Il était 
actuellement à Ravenne, comme nous l'avons dit. Il 
envoya sur-le-champ un ordre secret aux corps de ses 
troupes qui étaient les plus avancés, de s'approcher du 
Rubicon, petite rivière qui séparait son gouvernement, 
c'est-à-dire, la Gaule Cisalpine du reste de l'Italie. 

Il partit le soir, marcha toute la nuit avec une ex- 
trême diligence, et à la pointe du jour arriva au rendez- 
vous, où il trouva environ cinq mille hommes d'infan- 
terie et trois cents chevaux. Il s'arrêta quelque temps 
au bord de cette petite rivière. L'inquiétude du succès 
de son entreprise, et même tous les malheurs d'une guerre 
civile se présentèrent alors à son esprit. César élevé 
dans le sein d'une république ne put, en approchant de 



26 

Rome, envisager de sang-froid la ruine de sa patrie. Il 
avait compté auparavant sur une fermeté d'âme, ou pour 
mieux dire, sur une dureté à laquelle il avait peine à 
parvenir; et la liberté prête à expirer sous Teffort de 
ses armes, lui coûta encore quelques remords. «Si je 
diffère à passer cette rivière, dit-il aux principaux offi- 
ciers dont il était environné, je suis perdu; et si je passe, 
que je vais faire de malheureux !<< 

Mais après avoir réfléchi sur la haine et Tanimosité 
de ses ennemis, et sur ses propres forces, il se jette dans 
le fleuve, le traverse en s'écriant, comme on le fait dans 
les entreprises incertaines et hasardeuses: C'en est fait 
le sort est jeté. Il continua aussitôt sa marche avec toute 
la diligence que lui put permettre un corps d'infanterie. 
Il arrive à Rimini, surprend cette place, et s'en rend le 
maître. 

On ne peut exprimer la crainte et la terreur que 
la perte de cette place répandit dans toute l'Italie, et 
jusque dans Rome. Il semblait que ce capitaine si re- 
doutable fût déjà aux portes de la ville avec l'armée 
entière des Gaules. Le sénat s'assembla plusieurs fois, 
sans pouvoir prendre aucun parti; les esprits étaient 
trop divisés ; plusieurs sénateurs sans ouvrir aucun avis 
ne faisaient que contredire celui des autres ; et dans ces 
assemblées tumultueuses, on n'approuvait que les con- 
seils qu'on ne pouvait exécuter. 

VERTOT, 



12t Les Hirondelles. 

Captif au riva«^e du Maure, 
Un guerrier courbé sous ses fers, 
Disait: Je vous revois encore, 
Oiseaux ennemis des hivers. 



27 

Hirondelles, que l'espérance 
Suit jusqu'en ces brûlants climats, 
Sans doute vous quittez la France : 
De mon pays ne me parlez-vous pas? 

Depuis trois ans je vous conjure 
De m'apporter un souvenir 
Du vallon où ma vie obscure 
Se berçait d'un doux avenir. 
Au détour d'une eau qui chemine 
A flots purs, sous de frais lilas, 
Vous avez vu notre chaumine: 
De ce vallon ne me parlez-vous pas? 

L'une de vous peut-être est née 
Au toit où j'ai reçu le jour: 
Là, d'une mère infortunée 
Vous avez dû plaindre l'amour. 
Mourante, elle croit à toute heure 
Entendre le bruit de mes pas; 
Elle écoute, et puis elle pleure. 
De son amour ne me parlez-vous pas? 

Ma sœur est-elle mariée? 
Avez-vous vu de nos garçons 
La foule, aux noces conviée, 
La célébrer dans leurs chansons? 
Et ces compagnons du jeune âge 
Qui m'ont suivi dans les combats. 
Ont-ils revu tous le village? 
De tant d'amis ne me parlez-vous pas? 

Sur leurs corps l'étranger, peut-être, 
Du vallon reprend le chemin: 
Sous mon chaume il commande en maître; 
De ma sœur il trouble l'hymen. 
Pour moi plus de mère qui prie, 
Et partout des fers ici-bas. 
Hirondelles de ma patrie, 
De ses malheurs ne me parlez-vous pas? 

B ÉRANGER, 



28 

13, Les Coucous. 

Les coucous sont devenus célèbres entre tous les 
oiseaux par la singulière habitude de ne point nicher et 
de porter leurs œufs dans des nids étrangers. Il est re- 
marquable qu'ils choisissent toujours pour cela le nid 
d'un oiseau qui, comme eux, se nourrit d'insectes; ils 
s'assurent ainsi que leurs petits recevront la nourriture 
qui leur convient. La femelle du coucou pond ses œufs 
à des intervalles assez grands, trop grands sans doute 
pour qu'elle pût les couver ensemble, et c'est là peut- 
être tout le secret d'une habitude aussi exceptionnelle 
que celle que je viens de rappeler et qui excite notre 
surprise. Cette mère, en apparence si peu digne de ce 
beau titre, place chacun de ses œufs dans un nid diffé- 
rent ; on voit que, si elle renonce aux soins si doux de 
la maternité, elle fait au moins preuve de prévoyance 
et de sollicitude, et qu'elle ne néglige rien pour que cha- 
cun de ses petits soit adopté sans trop de difficulté par 
les oiseaux auxquels elle confie sa tâche, et pour que 
chaque œuf soit associé à des couvées de son âge. Les 
petits coucous sont beaucoup plus voraces que les oi- 
seaux dont ils occupent le nid, et la même femelle ne 
suffirait pas à en nourrir plus d un. 

Mais est-ce le coucou qui prend de telles précau- 
tions, et qui prévoit de si lohi? Des observations récentes 
nous ont appris qu'après avoir pondu un œuf sur le sol, 
l'avoir pris dans son bec et l'avoir transporté et déposé 
dans le nid qull lui destine, l'oiseau qui nous occupe 
va se placer en observation Ti peu de distance de là, 
qu'il surveille ce qui se passe dans le nid, et que, s'il 
voit que son œuf est négligé, il le reprend pour le con- 
fier à d'autres oiseaux. M. Prévost a remarqué que, lors- 



29 

quïl inquiétait la mère adoptive que le coucou avait 
donnée à son œuf, celui-ci venait le reprendre et le por- 
ter ailleurs; et un jour, cet observateur ayant retiré un 
de ces œufs du nid où il venait d'être placé, et l'ayant 
posé à terre, le coucou, qui observait tout d'un poste 
voisin, vint le reprendre, et le remit immédiatement en 
place. 

Les fauvettes, les grives, les rossignols et les autres 
espèces (toutes plus faibles que le coucou) auxquelles 
celui-ci confie ses œufs, prennent de ceux-ci les mêmes 
soins que des leurs. Mais ils ne savent quelle race ils 
associent à leurs petits; ils ne devinent pas cet instinct 
glouton qui ne permettra bientôt plus le partage de la 
nourriture entre les fils légitimes de la maison et le mau- 
vais frère qu'on leur a donné. Sans reconnaissance pour 
les bienfaits qu'il reçoit chaque jour, celui-ci n'écoute 
d'autre voix que celle de Ténorme estomac qui caracté- 
rise son espèce, et qui la rend si terrible aux insectes, 
ou plutôt il obéit à une impulsion toute machinale. 

Le jeune coucou, peu d'heures après sa sortie de 
l'œuf, ne tend qu'à se débarrasser de ceux qui parta- 
gent ses repas. Muni, à ce moment, d'un dos plat et 
même un peu déprimé, il s'en sert pour satisfaire le sin- 
gulier besoin qui s'empare de lui. Il se ghsse sous la 
couvée, et à mesure qu'il a réussi à placer sur son dos 
un des petits dont il partagea le berceau, il gagne le 
bord du nid avec sa charge, se relève et la précipite. 
Chose remarquable ! cette envie de détruire ne dure chez 
lui que quelques jours; et si, au bout de ce temps, quel- 
ques-uns de ses frères de nid ont échappé, ils n'ont plus 
rien à redouter de leur compagnon. C est que Tinstinct 
qui l'incitait contre eux ne subsiste pas plus de temps 



30 

qu'il n'en faut pour; achever une œuvre comme celle à 
laquelle ce penchant préside. Ce penchant est tellement 
impérieux que, lorsqu'on met à côté d'un coucou de deux 
ou trois jours un oiseau trop lourd pour qu'il puisse le 
soulever, il essaie avec une incroyable agitation d'en 
venir à bout. hollard. 

H. Une Ondée. 

Le nuage qui se formait depuis longtemps à l'hori- 
zon a pris des teintes plus sombres ; le tonnerre gronde 
sourdement, la nue se déchire! Les promeneurs surpris 
s'enfuient de toutes parts avec des rires et des cris. 

Je me suis toujours singulièrement amusé de ces 
«sauve qui peut« amenés par un subit orage. Il semble 
alors que chacun, surpris à l'improviste, perd le caractère 
factice que lui a fait le monde ou l'habitude pour tra- 
hir sa véritable nature. 

Voyez plutôt ce gros homme à la démarche délibé- 
rée, qui, oubliant tout à coup son insouciance de com- 
mande, court comme un écolier! C'est un bourgeois éco- 
nome qui se donne des airs de dissipateur, et qui trem- 
ble de gâter son chapeau. 

Là-bas, au contraire, cette jolie dame, dont la mine 
est si modeste et la toilette si soigneusement ordonnée, 
ralentit le pas sous l'orage qui redouble; elle semble 
trouver plaisir à le braver, et ne songe point à son ca- 
mail de velours moucheté par la grêle ; c'est évidemment 
une lionne déguisée en brebis. 

Ici, un jeune homme qui passait, s'est arrêté pour 
recevoir dans sa main quelques-uns des grains congelés 
qu'il examine. A voir tout à l'heure son pas rapide et 



31 

affairé, vous Faunez pris pour un commis en recouvre- 
ment, et c'est un jeune savant qui étudie les effets de 
l'électricité. 

Et ces écoliers qui rompent leurs rangs pour courir 
après les raffales de la giboulée, ces jeunes filles tout à 
l'heure les yeux baissés, et qui s'enfuient maintenant 
avec des éclats de rire, ces gardes nationaux c^ui re- 
noncent à l'attitude martiale de leurs jours de service 
pour se réfugier sous un porche! L'orage a fait toutes 
ces m€%morphoses. 

E. SOIVESTRE. 



15* Le Château de Cartes, 

Un bon mari, sa femme, et deux jolis enfants, 
Coulaient en paix leurs jours dans le simple ermitage 
Où, paisibles comme eux, vécurent leurs parents. 
Ces époux, partageant les doux soins du ménage, 
Cultivaient leur jardin, recueillaient leurs moissons, 
Et le soir, dans l'été, soupant sous le feuillage, 

Dans l'hiver devant leurs tisons, 
Ils prêchaient à leurs fils la vertu, la sagesse; 
Leur parlaient du bonheur qu'ils procurent toujours. 
Le père par un conte égayait ses discours, 

La mère par une caresse. 
L'aîné de ces enfants, né grave, studieux. 

Lisait et méditait sans cesse; 
Le cadet, vif, léger, mais plein de gentillesse, 
Sautait, riait toujours, ne se plaisait qu'aux jeux. 
Un soir, selon Tusage, à côté de leur père, 
Assis près d'une table où s'appuyait la mère, 
L'aîné lisait Rollin: le cadet, peu soigneux 
D'apprendre les hauts faits des Romains ou des Parthes^ 
Employait tout son art, toutes ses facultés, 
A joindre, à soutenir par les quatre côtés 

Un fragile château de cartes. 
Il n'en respirait pas d'attention, de peur. 

Tout-à-coup voici le lecteur 
Qui s'interrompt: Papa, dit-il, daigne m'instruira 



32 



Pourquoi certains guerriers sont nommés conquérants, 

Et d'autres fondateurs d'empire: 

Ces deux noms sont-ils différents? 
Le père méditait une réponse sage, 
Lorsque son iils cadet, transporté de plaisir, 
Après tant de travail, d'avoir pu parvenir 

A placer son second étage, 
S'écrie: Il est fini! Son frère murmurant, 
Se fâche, et d'un seul coup détruit son long ouvrage; 

Et voilà le cadet pleurant. 

Mon fils, répond alors le père, 

Le fondateur c'est votre frère, 

Et vous êtes le conquérant. 

FLORIAX. 



IQ, Bataille de Grandson. 

Cependant les Suisses avançaient toujours, et peu à 
peu les Bourguignons furent ramenés au bord de l'Arnon, 
après avoir perdu leurs plus nobles et leurs plus illustres 
combattants 

Le duc se trouvait enfin repoussé vers ce camp si bien 
fortifié, qui ne lui avait été de nul usage, et vers le gros de 
son armée, dont son imprudence l'avait séparé. II pensait 
retrouver là tout son avantage. Mais, pendant le combat, le 
reste des Suisses avait continué à gagner les hauteurs; le 
duc vit tout à coup paraître à sa gauche, sur les collines de 
Bonvillars et de Champagne, une foule d'ennemis bien plus 
grande encore que celle qu'il avait déjà combattue. Us 
Avançaient avec un bruit effroyable, en poussant le cri: 
«Grandson, Grandson!» comme pour rappeler leurs confé- 
dérés, tiaîtreusement mis à mort. Bientôt on entendit au loin 
le son retentissant des trompes d'Uri et d'Unterwalden. C'é- 
taient deux cornes d'une merveilleuse grandeur, qui, selon 
la tradition de ces peuples, avaient jadis été données à leurs 
pères par Pépin et Charlemagne, et qui servaient à les 



33 

exciter et à les rallier dans les combats. Deux hommes ro- 
bustes soufflaient à perte d'haleine dans ces deux cornes, 
qui se nommaient vulgairement le taureau dUri et la vache 
d'Unterwalden . et par trois fois faisaient retentir dans les 
montagnes ce son prolongé et terrible que les Autrichiens 
redoutaient depuis si longtemps , et que les Bourguignons 
apprirent aussi à connaître. 

Le ciel s'était éclahci, et le soleil de ce jour d'hiver 
éclairait vivement cette nouvelle armée qui descendait 
des hauteurs: «Et quels sont ceux-ci?» demanda le duc 
à Brandolfe de Stein, ce capitaine de Grandson, fait pri- 
sonnier dans la ville avant le siège du château. «Qu'est-ce 
que ce peuple sauvage? Sont-ils aussi vos alliés?» — «Oui, 
monseigneur, répondit le prisonnier, et les plus anciens 
de tous: ce sont les gens des vieilles ligues suisses , qui 
habitent les hautes montagnes ; ceux qui ont tant de fois 
mis les Autrichiens en déroute : voilà les gens de Glaris, 
et je reconnais leur landamman Tschudi; plus loin, ceux 
de Schaffhouse , et voici encore le bourgmestre de Zu- 
rich avec sa troupe.» — «En ce cas, reprit le duc, c'est 
fait de nous, puisque la seule avant-garde nous a donné 
tant de peine.» 

Toutefois le duc ne perdit pas courage , il s'en allait 
de tous côtés, ralliant ses gens, essayant de les mettre en 
bataille, se jetant tout le premier à travers le danger. 
C'était peine et vaillance perdues. La retraite précipitée 
de la cavalerie et des meilleurs hommes d'armes avait déjà 
commencé à répandre le trouble et l'épouvante dans le 
reste de l'armée : mais lorsqu'on entendit les cris de ces 
gens des montagnes , et le son effroyable et nouveau de 
leurs trompes ; lorsqu'on les vit descendre tête baissée et 
à grands pas , comme si rien ne dût les arrêter ; lorsque 

Recueil de morceaux choisis. 3 



34 

les couleuvrines qu'ils avaient amenées commencèrent à 
tirer à l'improviste , alors le désordre se mit dans tout le 
camp. Une terreur panique s'empara des esprits. Les Ita- 
liens les premiers prirent la fuite; tous couraient éperdus 
çà et là, hâtant leur course sans s'arrêter un instant et 
comme poursuivis par une puissance invisible. Le duc les 
rappelait par ses cris , les accablait d'injures , les frappait 
à grands coups d'épée. Accablé de fatigue, épuisé de dou- 
leur et de rage , resté presque le dernier , lui-même enfin 
prit la fuite, n'ayant plus ni camp, ni armée, et s'en alla à 
l'aventure , suivi de cinq seulement de ses serviteurs. Il 
courut ainsi sans s'arrêter pendant six lieues jusqu'à Jou- 
gne, dans le passage du Jura. 

La nuit venait , les Suisses n'avaient que peu de gens à 
cheval, et le pays n'était point favorable aux mouvements 
de la cavalerie. Dès que les Bourguignons furent entière- 
ment dispersés, et leurs retranchements sans défense, toute 
poursuite cessa, et les vainqueurs, se jetant à genoux, re- 
mercièrent Dieu qui leur avait accordé une si belle vic- 
toire. DE BARAXTE. 

17* L'Hiver et le Piinteiups. 

Quel spectacle lugubre ne présentait pas la campagne 
il y a quelques semaines! Un voile épais de neige était 
étendu sur la contrée, et n'offrait plus à nos regards qu'une 
scène monotone de stérilité et de mort ; toutes les couleurs 
de la vie avaient disparu ; les chants des habitans de Tair 
ne se faisaient plus entendre ; leur voix s'était glacée ; nos 
montagnes ne nous i)résentaient qu'un vaste cercle de fri- 
mas, qui semblait devoir éterniser l'hiver de la nature; la 
terre, engourdie et glacée, était de pierre; et quand la bêche 



35 

du laboiireui' aurait pu la briser . quand on l'aurait cou- 
verte des semences les plus pures, elle serait demeurée 
insensible, comme un cadavre à la voix émue de l'ami qui 
l'appelle par sonnomet quilui crie en vain: Lève-toi, lève- 
toi! Un silence mélancolique régnait sur les plaines: on 
jr entendait plus , dans nos forêts dépouillées, que le frois- 
sement des branches, que le bruissement de quelques feuil- 
les desséchées , et que les efforts lugubres des vents. Sur 
cette scène de détresse, le souffle du nord se promenait avec 
violence , poursuivait l'homme jusque dans sa retraite , le 
glaçait au bord de son foyer , et semblait vouloir éteindre 
jusqu'à ces restes de chaleur et de vie qu'il avait conser- 
vés. Autour de nous, tout était immobile , tout semblait 
frappé de mort : et l'homme seul semblait, pour ainsi dire, 
n'être vivant au milieu de toutes ces glaces, que pour assister 
à la mort de la Création. 

Cependant, au milieu de cette détresse de la Nature, au- 
dessus de ce fracas des vents , dont le souffle glaçant et les 
gémissements paraissaient à la fois plaindre et menacer la 
terre, un objet, un seul objet, conservait encore à nos yeux 
sa première beauté: au-dessus de nos têtes, au-dessus de 
nos frimas et de nos orages , le ciel avait conservé son 
éclat et sa pureté, les astres continuaient leur course avec 
le même ordre, dans la même majesté; et l'on voyait que 
la terre seule avait souffert. Mais le soleil était allé vivi- 
fier un autre hémisphère ; il ne nous j était plus que des rayons 
obliques , souvent interceptés , et presque sans chaleur : 
il ne brillait pour nous qu'après de longues nuits: et l'on 
eût dit que, sïl répandait encore sur nous ses clartés, c'é- 
tait bien moins pour nous réchauffer et nous rendre la vie, 
que pour nous révéler la mort de la Nature, et pour 
nous apprendre que l'hiver avait pris, autour de nous, la 



36 

place de l'éternel printemps qui, avant la révolte, réjouis- 
sait Eden. 

Mais, dès lespremiers jours d'Avril, un souffle de vie a 
paru se mouvoir sur la surface de notre hémisphère, comme 
autrefois l'Esprit créateur sur les eaux du chaos. La terre 
a semblé s'entrouvrir, et comme éclore. Au lieu de ces nei- 
ges qui la couvraient, quelques semaines auparavant, nous 
en avons vu sortir de toutes parts un tapis de verdure, 
comme pour reposer nos regards, et les préparer par de- 
grés à contempler les éblouissants objets que le printemps 
allait faire briller tour à tour à nos yeux! Oh! comme la 
face de la terre a changé dans l'espace de quelques jours! 
comme ce cadavre immobile et pâle s'est coloré, s'est ani- 
mé! comme il s'embellit! comme il devient éclatant! on 
dirait qu'Eden va renaître; on dirait que le jardin de notre 
premier père va reparaître dans toute sa pompe ! on dirait 
qu'une âme est entrée dans tous les objets qui nous entou- 
rent, et qu'une émotion de bonheur les a pénétrés, qu'ils 
l'ont sentie, qu'ils s'animent, qu'ils respirent, qu'ils se meu- 
vent ! - Voyez comme la moindre fleur qui émaille par 
millions le tapis de vos prairies , est plus magnifiquement 
vêtue que Salomon dans sa gloire. Ecoutez comme les 
oiseaux de l'air ont repris, avec leur bonheur , leurs ac- 
cents joyeux, et comme ils chantent au-dessus de nous les 
mélodieux concerts du printemps ; voyez comme toutes les 
races vivantes, réveillées en nouveauté dévie, rendent 
hommage toutes ensemble par leurs mouvemens et par 
leurs cris, à la bonté, à la puissance, à la sagesse de ce Dieu 
Créateur «à qui s'attendent tous les êtres, et qui remplit 
leur coeur de joie.» Tout est pénétré de vie ; tout semble 
renouvelé ; et l'air même que l'on respire, rafraîchi par les 
premières rosées , embaumé par les plus doux parfums, 



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semble un breuvage et comme un élixir envoyé des 

deux. GAUSSEN. 



18* Fable imitée d'Horace. 

Un jour le rat des champs, ami du rat de ville, 
Invita son ami dans son rustique asile. 
l\ était économe et soigneux de son bien: 
Mais l'hospitalité, leur antique lien, 
Fit les frais de ce jour, comme d'un jour de fête. 
Tout fut prêt: lard, raisin, et fromage et noisette. 
Il cherchait par le luxe et la variété 
A vaincre les dégoûts d'un hôte rebuté, 
Qui, parcourant de Pœil sa table officieuse. 
Jetait sur tout à peine une dent dédaigneuse. 
Et lui, d'orge et de blé faisant tout son repas, 
Laissait au citadin les mets plus délicats. 

„Ami, dit celui-ci, veux-tu, dans la misère, 
„Vivre au dos escarpé de ce mont solitaire, 
„0u préférer le monde à tes tristes forêts? 
„Viens: crois-moi, suis mes pas: la ville est ici près: 
„Festins, fêtes, plaisirs y sont en abondance. 
„L'heure s'écoule, ami; tout fuit; la mort s'avance: 
„Les grands ni les petits n'échappent à ses lois ; 
„Jouis, et te souviens qu'on ne vit qu'une fois." 

Le villageois écoute, accepte la partie: 
On se lève, et d'aller. Tous deux de compagnie, 
Nocturnes voyageurs, dans des sentiers obscurs. 
Se glissent vers la ville et rampent sous les murs. 

La nuit quittait les cieux, quand notre couple avide 

Arrive en un palais opulent et splendide. 

Et voit fumer encor dans des plats de vermeil 

Des restes d'un souper le brillant appareil. 

L'un s'écrie: et, riant de sa frayeur naïve, 

L'autre sur le duvet fait placer son convive, 

S'empresse de servir, ordonner, disposer. 

Va, vient, fait les honneurs, le priant d'excuser. 



38 



Le campagnard bénit sa nouvelle fortune; 

Sa vie en ses déserts était âpre, importune. 

La tristesse, l'ennui, le travail et la faim. 

Ici, l'on y peut vivre et rire: quand soudain 

Des valets à grand bruit interrompent la fête. 

On court, on vole, on fuit: nul coin, nulle retraite, 

Les dogues réveillés les glacent par leur voix; 

Toute la maison tremble au bruit de leurs abois. 

Alors le campagnard, honteux de son délire: 

„Soyez heureux, dit-il: adieu, je me retire, 

,,Et je vais dans mon trou rejoindre en sûreté 

„Le sommeil, un peu d'orge, et la tranquillité." 

A. CHÉMER, 



19. Washington. 



Washington n'avait point ces qualités brillantes , extra- 
ordinaires , qui frappent au premier aspect Fimagination 
humaine. Ce n'était point un de ces génies ardents, pressés 
d'éclater, entraînés par la grandeur de leur pensée ou de 
leur passion, et qui répandent autour d'eux les richesses de 
leur nature avant même qu'au dehors aucune occasion, au- 
cune nécessité en sollicite l'emploi. Etranger à toute agi- 
tation intérieure , à toute ambition spontanée et superbe, 
Washington n'allait point au devant des choses, n'aspirait 
point à l'admiration des hommes. Cet esprit si ferme , ce 
coeur si haut était profondément calme et modeste. Capa- 
ble de s'élever au niveau des plus grandes destinées, il eût 
pu s'ignorer lui-même sans en souffrir , et trouver dans la 
culture de ses terres la satisfaction de ces facultés puissan- 
tes qui devaient suffire au commandement des armées et à 
la fondation d'un gouvernement. 

Mais quand l'occasion s'offrit, quand la nécessité arriva, 
sans efforts de sa part, sans surprise de la part des autres, 
le sage planteur fut un grand homme. Il avait à un degré 



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supérieur les deux qualités qui, dans la vie active, rendent 
l'homme capable des grandes choses; il savait croire fer- 
mement à sa propre pensée , et agir résolument selon ce 
qu'il pensait, sans en craindre la responsabilité. 

GUIZOT, 

20t Les Gaucheries. 

J'entrai en fonctions.^') On me donna pour mon partage 
ce qui s'appelle, en termes de l'art, les chemises à bâtir. 
Je me trouvai fort embarrassée; je n'avais jamais fait que 
les petits ouvrages dont on s'amuse dans les couvents et 
je n'entendais rien aux autres. Je passai la journée tant à 
prendre les mesures qu'à exécuter cette grande entreprise, 
et quand madame la duchesse du Maine eut mis sa chemise, 
elle trouva dans le bras ce qui devait être au coude. Elle 
demanda qui avait fait cette belle opération; on répondit 
que c'était moi. Elle dit, sans s'émouvoir que je ne savais 
pas travailler, et qu'il fallait laisser ce soin à une autre. Je 
me consolai du mauvais succès par ses suites. Il est pour- 
tant vrai que, de la meilleure foi du monde, j'avais fait 
tout le mieux qu'il m'avait été possible ; mais, avec cette 
bonne volonté , je remplissais mal mon ministère. J'ai cent 
fois admiré la patience avec laquelle cette princesse, quoi- 
que peu endurante, supportait mes balourdises. 

La première fois que je lui donnai à boire, je ver- 
sai l'eau sur elle au lieu de la mettre dans le verre. Le 
défaut de ma vue extrêmement basse, joint au trouble 
où j'étais toujours en l'approchant, me faisait paraître dé- 
pourvue de toute compréhension pour les choses les plus 
simples. Elle me dit un jour de lui apporter du rouge et 

*) M"f de Launay venait d'entrer chez la duchesse du Maine en 
qualité de femme de chambre. 



40 

une petite tasse avec de l'eau qui était sur sa toilette ; j'en- 
trai dans sa chambre où je demeurai éperdue sans savoir 
de quel côté tourner. La princesse de Guise y passa par 
hasard; et, surprise de me trouver dans cet égarement, que 
faites-vous donc là, me dit-elle ? 

Eh! madame, lui dis-je, du rouge, une tasse, une toi- 
lette ; je ne vois rien de tout cela. Touchée de ma désola- 
tion, elle me mit en main ce que, sans son secours, j'aurais 
inutilement cherché. 

Je dirai encore quelques-unes de mes bévues plus sin- 
gulières , et qui semblaient tenir de l'imbécillité. Madame 
la duchesse du Maine étant à sa toilette , me demanda de 
la poudre; je pris la boîte par le couvercle; elle tomba 
comme de raison et toute la poudre se répandit sur la Prin- 
cesse qui me dit fort doucement: Quand vous prenez quel- 
que chose, il faut que ce soit par en bas; je retins si bien 
cette leçon, qu'à quelques jours de là m'ayant demandé sa 
bourse, je la pris par le fond, et je fus fort étonnée de voir 
une centaine de louis qui étaient dedans, couvrir le parquet ; 
je ne savais plus par oii rien prendre. 

Mme de STAAL-LAUNAY. 



2L Vienne en 1808. 
Vienne est située dans une plaine au milieu de collines 
pittoresques. Le Danube qui la traverse et l'entoure se par- 
tage en diverses branches qui forment des îles fort agréables ; 
mais le fleuve lui-même perd de sa dignité dans tous ces dé- 
tours, et il ne produit pas l'impression que promet son an- 
tique renommée. Vienne est une vieille ville assez petite, 
mais environnée de faubourgs très-spacieux : on prétend que 
la ville renfermée dans les fortifications n'est pas plus grande 
qu'elle ne l'était quand Richard Cœur-de-Lion fut mis en 



41 

prison non loin de ses portes. Les rues y sont étroites comme 
enitalie ; les palais rappellent un peu ceux de Florence ; enfin 
rien n'y ressemble au reste de l'Allemagne, si ce n'est quel- 
ques édifices gothiques qui retracent le moyen âge à l'ima- 
gination. 

Le premier de ces édifices est la tour de Saint-Etienne : 
elle s'élève au-dessus de toutes les églises de Vienne , et 
domine majestueusement la bonne et paisible ville, dont elle 
avu passer les générations etlagloire. Il fallut deux siècles, 
dit-on, pour achever cette tour commencée en 1100; toute 
l'histoire d'Autriche s'y rattache de quelque manière. Aucun 
édifice ne peut être plus patriotique qu'une église, c'est le 
seul dans lequel toutes les classes de la nation se réunissent, 
le seul qui rappelle non-seulement les événements publics, 
mais les pensées secrètes, les affections intimes que les chefs 
et les citoyens ont apportées dans son enceinte 

Il n'estpoint de grande ville qui n'ait un édifice, une pro- 
menade, une merveille quelconque de l'art ou de la nature, 
à laquelle les souvenirs de Tenfance se rattachent. Il me 
semble que le Prater doit avoirpour les habitants de Vienne 
un charme de ce genre; on ne trouve nulle part, si près d'une 
capitale, une promenade qui puisse faire jouir ainsi des beau- 
tés d'une nature tout à la fois agreste et soignée. Une forêt 
majestueuse se prolonge jusqu'aux bords du Danube: l'on 
voit de loin des troupeaux de cerfs traverser la prairie ; ils 
reviennent chaque matin ; ils s'enfuient chaque soir, quand 
l'affluence des promeneurs trouble leur solitude 

C'est surtout au Prater qu'on est frappé de l'aisance et de 
la prospérité du peuple de Vienne. Cette ville a la réputation 
de consommer en nourriture plus que toute autre ville d'une 
population égale, et ce genre de supériorité un peu vulgaire 
ne lui est pas contesté. On voit des familles entières de 



42 

bourgeois et d'artisans qui partent à cinq heures du soir pour 
aller au Prater faire un goûter cliampêtre aussi substantiel 
que le dîner d'un autre pays, et l'argent qu'ils peuvent dé- 
penser là prouve assez combien ils sont laborieux et douce- 
ment gouvernés. Le soir, des milliers d'hommes reviennent 
tenant par la main leurs femmes et leurs enfants ; aucun dé- 
sordre, aucune querelle ne trouble cette multitude dont on 
entend à peine la voix, tant sa joie est silencieuse ! 

Les grands seigneurs se promènent avec des chevaux et 
des voitures très-magniflques et de fort bon goût; tout leur 
amusement est de reconnaître dans une allée du Prater ceux 
qu'ils viennent de quitter dans un salon ; mais la diversité des 
objets empêche de suivre aucune pensée, et la plupart des 
hommes se complaisent à dissiper ainsi les réflexions qui 
les importunent. Ces grands seigneurs de Vienne, les plus 
illustres et les plus riches de l'Europe, n'abusent d'aucun de 
leurs avantages ; ils laissent de misérables fiacres arrêter 
leurs brillants équipages. L'empereur et ses frères se rangent 
tranquillement aussi à la file, et veulent être considérés, dans 
leurs amusements, comme de simples particuliers. L'on 
aperçoit souvent au milieu de toute cette foule des costumes 
orientaux, hongrois et polonais, qui réveillent rimagina- 
tion; et de distance en distance , une musique harmonieuse 
donne à ce rassemblement Tair d'une fête paisible où chacun 
jouit de soi-même sans s'inquiéter de son voisin. 

Mîne DE STAËL. 



22. Hymne au Soleil, 

Roi du monde et du jour, guerrier aux cheveux d'or, 
Quelle main, te couvrant d'une armure enflammée, 
Abandonna l'espace à ton rapide essor, 
Et traça dans l'azur ta route accoutumée? 
Nul astre à tes côtés ne lève un front rival; 



43 

Les filles de la nuit à ton éclat pâlissent ; 

La lune devant toi fuit d'un pas inégal, 

Et ses rayons douteux dans les flots s'engloutissent. 

Sous les coups réunis de l'âge et des autans 

Tombe du haut sapin la tête échevelée; 

Le mont même , le mont, assailli par le temps, 

Du poids de ses débris écrase la vallée; 

Mais les siècles jaloux épargnent ta beauté; 

Un printemps éternel embellit ta jeunesse: 

Tu t'empares des cieux en monarque indompté, 

Et les vœux de l'amour t'accompagnent sans cesse. 

Quand la tempête éclate et rugit dans les airs. 

Quand les vents font rouler, au milieu des éclairs, 

Le char retentissant qui porte le tonnerre. 

Tu parais, tu souris et consoles la terre. 

Hélas! depuis longtemps tes rayons glorieux 

Ne viennent plus frapper ma débile paupière! 

Je ne te verrai plus, soit que, dans ta carrière. 

Tu verses sur la plaine un océan de feux. 

Soit que, vers l'occident, le cortège des ombres 

Accompagne tes pas, ou que les vagues sombres 

T'enferment dans le sein d'une humide prison î 

Mais peut-être , ô soleil! tu n'as qu'une saison; 

Peut-être, succombant sous le fardeau des 'dges^ 

Un jour tu subiras notre commun destin; 

Tu seras insensible à la voix du matin, 

Et tu t'endormiras au milieu des nuages. 

BAO VR'L ORMIAN, 

23. Les deux Pères. 

Deux hommes étaient voisins, et chacun d'eux avait une 
femme et plusieurs petits enfans, et son seul travail pour les 
faire vivre. 

Et l'un de ces deux hommes s'inquiétait en lui-même, 
disant: Si je meurs , ou que je tombe malade, que devien- 
dront ma femme et mes enfans ? 

Et cette pensée ne le quittait point, et elle rongeait son 
cœur, comme un ver ronge le fruit où il est caché. 



44 

Or, bien que la même pensée fût venue égalementà l'autre 
père, il ne s'y était point arrêté; car, disait-il. Dieu, qui con- 
naît toutes ses créatures, et qui veille sur elles, veillera aussi 
sur moi, et sur ma femme, et sur mes enfants. 

Et celui-ci vivait tranquille, tandis que le premier ne goû- 
tait pas un instant de repos ni de joie intérieurement. 

Un jour qu'il travaillait aux champs , triste et abattu à 
cause de sa crainte, il vit quelques oiseaux entrer dans un 
buisson, en sortir, et puis bientôt y revenir encore. 

Et, s'étant approché, il vit deux nids posés côte à côte, 
et dans chacun plusieurs petits nouvellement éclos et en- 
core sans plumes. 

Et quand il fut retourné à son travail, de temps en temps 
il levait les yeux, et regardait ces oiseaux, qui allaient et 
venaient portant la nourriture à leurs petits. 

Or, voilà qu'au moment où Tune des mères rentrait avec 
sa becquée, un vautour la saisit, l'enlève, et la pauvre mère, 
se débattant vainement sous sa serre, jetait des cris perçants. 

A cette vue, l'homme qui travaillait sentit son âme plus 
troublée qu'auparavant: car, pensait-il, la mort de la mère, 
c'est la mort des enfans. Les miens n'ont que moi non plus. 
Que deviendront-ils si jeleur manque ? 

Et tout le jour il fut sombre et triste, et la nuit il ne dormit 
point. 

Le lendemain, de retour aux champs, il se dit: Je veux 
voiries petits de cette pauvre mère ; plusieurs sans doute ont 
déjà péri. Et il s'achemina vers le buisson. 

Et regardant, il vit les petits bien portants; pas un ne 
semblait avoir pâti. 

Et ceci l'ayant étonné, il se cacha pour observer ce qui 
se passerait. 

Et, après un peu de temps, il entendit un léger cri, et il 



45 

aperçut la seconde mère rapportant en hâte la nourriture 
qu'elle avait recueillie, et elle la distribua à tous les petits 
indistinctement, et il y en eut pour tous, et les orphelins ne 
furent point délaissés dans leur misère. 

Et le père qui s'était défié de la Providence, raconta le soir 
à l'autre père ce qu'il avait vu. 

Et celui-ci lui dit : Pourquoi s'inquiéter ? Jamais Dieu 
n'abandonne les siens. Son amour a des secrets que nous ne 
connaissons pomt. Croyons, espérons, aimons, et poursui- 
vons notre route en paix. 

Si je meurs avant vous, vous serez le père de mes enfans ; 
si vous mourez avant moi, je serai le père des vôtres. 

Et si, l'un et l'autre, nous mourons avant qu'ils soient en 
âge de pourvoir eux-mêmes à leurs nécessités , ils auront 
pour père le Père qui est dans les cieux. 

LA MEXNAIS. 

24* Utilité de l'étude d'une langue étrangère. 

Quand on enseigne unelangue étrangère, on peut impo- 
ser à l'élève l'exercice si utile de la rédaction. Et comme il 
ne comprend chaque phrase qu'en la traduisant intérieure- 
ment, c'est, par le fait, dans la langue maternelle qu'il s'at- 
tache à chercher des expressions. C'est celle-là qu'il étudie 
à travers l'autre : car qu'est-ce qu'étudier une langue, si ce 
n'est s'exercer à tout dire dans cette langue , à pouvoir y 
ren dr e les idées diverses dans leurs plus exactes proportions? 

De plus, par une propriété de l'esprit assez singulière 
l'élève s'aperçoit bientôt que les mots ne se correspondent 
pas exactement dans les deux langues, qu'ils coupent dans 
des points différents le tissu continu de la pensée. Il se re- 
tourne donc de mille manières pour exprimer ce qu'a voulu 
dire l'auteur étranger : il passe en revue tous les synonymes, 



46 

il les essaie l'un après l'autre ; les moindres nuances des idées 
mêmes lui apparaissent, ce qu'il y a de plus fin prend un corps 
pour lui; et il acquiert de la sagacité, du discernement. Qu'y 
a-t-il de mieux ? 

Mais une étude plus relevée encore que celle de la valeur 
des termes, c'est l'étude des lois que tous ces termes doivent 
observer dans leur jonction ; c'est celle enfin de la grammaire 
générale ou de la syntaxe. L'artifice ingénieux au moyen du- 
quel un léger changement de forme ou de position dans les 
mots indique tous les rapports des idées entre elles, les 
place dans le passé ou dansl'avenir, et marque leur relation 
avec celui qui les exprime; cet artifice est si curieux qu'au- 
cun objet d'enseignement n'est mieux fait pour développer 
l'intelligence. 

La route de l'esprit dans l'étude des langues est tout à fait 
conforme à celle qu'il est appelé à suivre en jugeant des 
choses de ce monde-ci. Là il y a des règles à observer, mais 
on s'attend aussi à rencontrer nombre d'irrégularités, d'ano- 
malies ; il faut hésiter sans cesse entre la règle et l'exception, 
n'avancer qu'avec précaution, avec discernement ; c'est ainsi 
que se forme un tact qui nous est toujours nécessaire. Dans 
une phrase difficile en langue étrangère, le sens paraît d'abord 
couvert d'un brouillard épais ; puis vient une clarté, puis une 
autre; un mot connu vous met sur la voie, autour de celui-là 
se groupent d'autres mots, et la force du sens emporte le tout. 
Rien ne ressemble mieux au débrouillement de nos pensées, 
c'est la marche des découvertes pour l'esprit humain. 

Mme yECKER DE SAUSSURE. 



25, Le Chat. 
Cet animal si joli, si vif, si turbulent quand il est jeune, 
si patelin, si adroit, si rusé, quand il désire quelque chose, 



47 

si fier, si libre dans la domesticité, si traître dans les ven- 
geances; le chat enfin, qui semble réunir tous les extrêmes, 
est d'une utilité très-grande dans nos habitations des villes 
et des champs. Laguerre continuelle qu'il fait par son seul 
instinct, purge nos habitations d'ennemis importuns, dont 
les dégâts multipliés produisent à la longue de très-grandes 
pertes. Les animaux auxquels le chat fait la guerre, et qu'il 
détruit souvent plus par le plaisir de nuire que par besoin, 
sont indistinctement tous les animaux faibles et qui ne peu- 
vent échapper ou à sa force ou à son adresse. Les oiseaux, les 
rats, les souris, etc., deviennent sa proie ou son jouet. 

Ce qu'il ne peut ravir de haute lutte, il le guette et l'épie 
avec une patience inconcevable. Tapi au bord d'un trou, 
ramassé dans le moindre espace possible, les yeux fermés en 
apparence, mais assez ouverts pour distinguer sa proie, il 
affecte un sommeil perfide pour tromper Tanimal dont il 
médite la mort. A peine celui-ci est-il hors de son trou, que 
le chat l'attaque et le saisit. S'il a sur lui un avantage con- 
sidérable du côté de la force, il s'en amuse pendant quelque 
temps pour insulter à son malheur. Le jeu commence-t-il 
à Tennuyer, d'un coup de dent il le tue, souvent sans né- 
cessité, et lors même qu'il est le plus délicatement nourri. 
Le traitement le plus doux, les soins les plus marqués, ne 
peuvent détruire en lui ce naturel indépendant et à demi 
sauvage; l'éducation même, perpétuée de race en race, ne 
l'a point altéré, et seul de tous les animaux que l'homme a 
subjugués, le chat a conservé cette fierté et cet amour de la 
liberté qu'il avait au milieu des forêts. 

Dans l'enceinte même de nos murs, ce sont les greniers, 
les toits, les endroits déserts et retirés qui font son séjour 
ordinaire. Habite-t-il une maison des champs, la vue de la 
campagne ranime bientôt dans son cœur le goût de la chasse. 



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l'amour de la guerre. Il part seul, quelquefois avec un com- 
pagnon de rapine, et porte de tous côtés le désordre et la 
désolation. Tantôt grimpé sur un arbre, il enlève du nid de 
jeunes oiseaux, et, caché par quelques branchages, il attrape 
la mère qui venait apporter delà nourriture à ses petits in- 
fortunés. Tantôt, pénétrant dans les retraites des lapins, il 
les poursuit jusqu'au fond de leurs terriers. Souvent il 
arrive que ses succès enflamment son courage, et lui rendent 
totalement son esprit d'indépendance. Alors, il abandonne 
les habitations, vit au fond des bois , et la génération sui- 
vante reprend insensiblement tous les premiers caractères 
du chat sauvage. cousix-despréaux. 



26. Le vieux Chêne. 

Un chêne, qui, pendant un siècle tout entier, 

A Borée avait tenu tête, 

Et dont l'ombrage hospitalier 
Etait de mille oiseaux l'ordinaire retraite, 

Sous les efforts de la tempête, 
A la fin succomba. L'arbre déraciné 
Joncha de ses débris le vallon consterné. 

Un sage qui, par aventure, 
Se promenait par là (les sages, de tous temps. 
Ont été fort épris du spectacle des chan)ps). 
Vit ce roi des forêts couché sur la verdure. 
Il contemple, étonné, ses immenses rameaux, 
Réfléchit en silence, et dit enfin ces mots: 

Dieu! quel colosse que ce chêne! 
Quelle élévation ! et quelle profondeur! 
Il fallait qu'il tombât pour qu'avec moins de peine 

L'œil pût mesurer sa grandeur. 
Tel un homme éminent, que le sort persécute, 

Et fait succomber trop souvent, 
Se montre quelquefois plus grand après sa chute 

Qu'il ne l'était auparavant. 



JAUFFRET. 



49 

21. Francillo. 

Je ne dois pas oublier une scène qui s'est passée aujour- 
d'hui chez un banquier de cette rue, nouvellement établi dans 
cette ville. Il n'y a pas trois mois qu'il est revenu du Pérou 
avec de grandes richesses. Son père est un honnête capa- 
reto *) de Viej o de Mediana, gros village de la Castille vieille, 
auprès des montagnes de Sierra d'Avila, où il vit très-con- 
tent de son état , avec une femme de son âge , c'est-à-dire, 
de soixante ans. 

Il y avait un temps considérable que leur fils était sorti 
de chez eux, pour aller aux Indes chercher une meilleure 
fortune que celle qu'ils pouvaient lui faire. Plus de vingt an- 
nées s'étaient écoulées depuis qu'ils ne l'avaient vu; ils par- 
laient souvent de lui; ils priaient le ciel tous les jours de 
ne le point abandonner ; et ils ne manquaient pas tous les 
dimanches de le faire recommander au prône par le curé 
qui était de leurs amis. Le banquier, de son côté, ne les 
mettait point en oubli. Dès qu'il eut fixé son établissement, 
il résolut de s'informer par lui-même de la situation où ils 
pouvaient être. Pour cet effet, après avoir dit à ses domes- 
tiques de n'être pas en peine de lui , il partit il y a quinze 
jours, à cheval, sans que personne l'accompagnât, et il se 
rendit au lieu de sa naissance. 

Il était environ dix heures du soir; et le bon savetier 
dormait auprès de son épouse, lorsqu' ils se réveillèrent en 
sursaut, au bruit que fit le banquier en frappant à la porte de 
leur petite maison. Ils demandèrent qui frappait. Ouvrez, 
ouvrez, leur dit-il, c'est votre fils Francillo. A d'autres, ré- 
pondit le bonhomme : passez votre chemin, voleurs, il n'y 
arien à faire ici pour vous ; Francillo est présentement aux 



"j Savetier. 
Recueil de morceaux clioisis. 



50 

Indes, s'il n'est pas mort. Votre fils n'est plus aux Indes, 
répliqua le banquier: il est revenu du Pérou; c'est lui qui 
vous parle : ne lui refusez pas l'entrée de votre maison. Le- 
vons-nous, Jacques, dit alors la femme, je crois effective- 
ment que c'est Francillo; il me semble le reconnaître à 
sa voix. 

Ils se levèrent aussitôt tous deux: le père alluma une 
chandelle et la mère, après s'êtrehabillée àlahâte, alla ouvrir 
la porte : elle envisagea Francillo, et ne pouvant le mécon- 
naître, elle se jette à son cou, et le serre étroitement entre 
ses bras. Maître Jacques, agité des mêmes mouvements que 
sa femme, embrasse à son tour son fils, et ces trois personnes, 
charmées de se voir réunies, après une si longue absence, 
ne peuvent se rassasier du plaisir de s'en donner des 
marques. 

Après des transports si doux, le banquier débrida son 
cheval, et le mit dans une étable, où gîtait une vache, mère 
nourrice de la maison: ensuite il rendit compte à ses parents 
de son voyage et des biens qu il avait apportés du Pérou. 
Le détail fut un peu long et aurait pu ennuyer des auditeurs 
désintéressés; mais un fils qui s'épanche en racontant ses 
aventures, ne saurait lasser l'attention d'un père et d'une 
mère: il n'y a pas pour eux de circonstance indifférente; 
ils Fécoutaient avec avidité, et les moindres choses qu'il 
disait, faisaient sur eux une vive impression de douleur ou 
de joie. 

Dès quil eut achevé sa relation , il leur dit qu'il venait 
leur offrir une partie de ses biens, et il pria son père 
de ne plus travailler. Non, mon fils, lui dit maître Jacques, 
j'aime mon métier : je ne le quitterai point. Quoi donc, 
répliqua le banquier, n'est-il pas temps que vous vous re- 
posiez? Je ne vous propose point de venir demeurer à 



51 

Madrid avec moi: je sais bien que le séjour de la ville 
n'aurait pas de charmes pour vous ; je ne prétends pas trou- 
bler votre vie tranquille ; mais du moins , épargnez-vous 
un travail pénible, et vivez ici commodément, puisque vous 
le pouvez. 

La mère appuya le sentiment du fils, et maître Jacques 
se rendit. Hé bien, Francillo, dit-il, pour te satisfaire, je ne 
travaillerai plus pour tous les habitants du village; je rac- 
commoderai seulement mes souliers et ceux de monsieur le 
curé, notre bon ami. Après cette convention, le banquier 
avala deux œufs frais qu'on lui fit cuire, puis se coucha près 
de son père, et s'endormit avec un plaisir que les enfants d'un 
excellent naturel sont seuls capables de s'imaginer. 

Le lendemain matin, Francillo leur laissa une bourse de 
trois cents pistoles , et revint à Madrid. Mais il a été bien 
étonné ce matin de voir tout à coup paraître chez lui maître 
Jacques. Quel sujet vous amène ici, monpère, lui a-t-il dit? 
Mon fils a répondu le vieillard, je te rapporte ta bourse: re- 
prends ton argent; je veux vivre de mon métier: je meurs 
d'ennui depuis que je ne travaille plus. Hé bien, mon père, 
a répliqué Francillo, retournez au village; continuez d'exer- 
cer votre profession ; mais que ce soit seulement pour vous 
désennuyer. Remportez votre bourse et n'épargnez pas la 
mienne. Eh ! que veux-tu que je fasse de ton argent, a repris 
maître Jacques ? Soulagez-en les pauvres, a reparti le ban- 
quier : faites-en l'usage que votre curé vous conseillera. Le 
savetier, content de sa réponse, s'en est retourné à Mediana. 

LE SAGE. 



28* Une nuit d'été à Saint-Pétersbourg. 

Rien n'est plus rare, mais rien n'est plus enchanteur., 
qu'une belle nuit d'été à Saint-Pétersbourg, soit que la Ion- 



52 

gueur de l'hiver et la rareté de ces nuits leur donnent, en les 
rendant plus désirables, un charme particulier, soit que réel- 
lement, comme je le crois, elles soient plus douces et plus 
calmes que dans les plus beaux climats. 

Le soleil, qui, dans les zones tempérées, se précipite à 
l'occident, et ne laisse après lui qu'un crépuscule fugitif, 
rase ici lentement une terre dont il semble se détacher à re- 
gret. Son disque, environné de vapeurs rougeâtres, roule, 
comme un char enflammé, sur les sombres forêts qui couron- 
nent rhorizon, et ses rayons, réfléchis par le vitrage des 
palais, donnent au spectateur Tidée d'un vaste incendie. 

Les grands fleuves ont ordinairement un lit profond et 
des bords escarpés qui leur donnent un aspect sauvage. La 
Neva coule à pleins bords au sein d'une cité magnifique : ses 
eaUx limpides touchent le gazon des îles qu'elle embrasse, 
et, dans toute l'étendue de la ville, elle est contenue par 
deux quais de granit, alignés à perte de vue, espèce de magni- 
ficence répétée dans les trois grands canaux qui parcourent 
la capitale, et dont il n'est pas possible de trouver ailleurs 
le modèle ni l'imitation. 

Mille chaloupes se croisent et sillonnent l'eau en tout 
sens: on voit de loin les vaisseaux étrangers qui plient leurs 
voiles et jettent l'ancre. Ils apportent sous le pôle les fruits 
des zones brûlantes et toutes les productions de Tunivers. 
Les brillants oiseaux d'Amérique voguent sur la Neva avec 
des bosquets d'orangers : ils retrouvent en arrivant la noix 
du cocotier, Tananas.le citron et tous les fruits de leur terre 
natale. Bientôt le Russe opulent s'empare des richesses 
qu'on lui présente, et jette l'or, sans compter, à Favide mar- 
chand. 

Nous rencontrions de temps en temps d'élégantes cha- 
loupes dont on avait retiré les rames et qui se laissaient aller 



53 

doucement au paisible courant de ces belles eaux. Les ra- 
meurs chantaient un air national, tandis que leurs maîtres 
jouissaient en silence delà beauté du spectacle et du calme 
de la nuit. 

Près de nous, une longue barque emportait rapidement 
une noce de riches négociants. Un baldaquin cramoisi, 
garni de franges d'or, couvrait le jeune couple etles parents. 
Une musique russe, resserrée entre deux files de rameurs, 
envoyait au loin le son de ses bruyants cornets. 

A mesure que notre chaloupe s'éloignait, le chant des 
bateliers et le bruit confus de la ville s'éteignaient insen- 
siblement. Le soleil était descendu sous l'horizon: des 
nuages brillants répandaient une clarté douce , un demi- 
jour doré qu'on ne saurait peindre, et que je n'ai jamais 
vu ailleurs. La lumière et les ténèbres semblent se mêler 
et comme s'entendre pour former le voile transparent qui 
couvre alors ces campagnes. 

X, DE MAISTRE. 



29^ Culture de !â Mémoire. 

Si la mémoire est une faculté pleine de merveilles dans 
sa cause et dans ses effets, on peut dire aussi qu'elle est d'une 
utilité infinie pour tous les usages de la vie, et surtout pour 
l'acquisition des sciences. C'est elle qui est la gardienne et 
la dépositaire de ce que nous voyons, de ce que nous lisons, 
et de tout ce que les maîtres ou nos propres réflexions nous 
apprennent. C'est un trésor domestique et naturel, où 
l'homme met en sûreté des richesses sans nombre et d'un 
prix infini. Sans elle l'étude de plusieurs années deviendrait 
inutile, ne laisserait après soi aucune trace , et s'écoulerait 
continuellement de l'esprit, comme la fable le dit de l'eau 
des Danaïdes Un talent si merveilleux et si nécessaire 



54 

■m 

est en même temps un présent de la nature, et le fruit du 
travail. Il tient quelque chose de l'un et de l'autre. Il doit son 
origine et sa naissance à la nature, sa perfection à l'art qui 
ne met pas en nous les qualités qui nous manquent absolu- 
ment, mais qui fait croître et fortifie par la lecture celles 
dont nous avons déjà dlieureux commencements. 

Une mémoire heureuse doit avoir deux qualités, deux 
vertus: la première de recevoir promptement et sans peine 
ce qu'on lui confie, la seconde de le garder fidèlement. On 
est heureux quand ces deux qualités se trouvent jointes 
ensemble naturellement, mais le soin et le travail contribuent 
beaucoup à les perfectionner. 

Il y a des enfants en qui la mémoire, paresseuse et ré- 
tive, refuse d'abord tout service, et paraît condamnée à une 
entière stérilité. Il ne faut pas se rebuter aisément, ni céder 
à cette première résistance, que l'on a vu souvent être 
vaincue et domptée par la patience et la persévérance. Une 
règle générale dans la matière dont il s'agit ici, est de bien 
entendre et de concevoir nettement ce qu'on veut apprendre 
par cœm\ L'intelligence contribue beaucoup certainement 
à aider et à faciliter la mémoire. 

Plusieurs personnes ont éprouvé aussi qu'une lecture de 
ce qu'on veut apprendre par cœur, réitérée deux ou trois 
fois le soir avant que de se coucher, est d'une grande utilité, 
sans qu'on puisse trop en rendre la raison: si ce n'est peut- 
être que les traces qui s'impriment alors dans le cerveau 
n'étant point interrompues ni entrecoupées par la multipli- 
cité des objets comme pendant le jour, s'y gravent pluspro- 
fondément, et font une plus forte impression, à la faveur 
du silence et de la tranquillité de la nuit. 

ROLLiy. 



55 



30* A mon Chevet. 

mon cher conseiller, mon ami le plus sûr, 
Laisse-moi, mon chevet, lorsque minuit s'avance, 
Quand de l'obscurité s'étend le voile immense. 
Lorsque Morphée en main tient son pavot obscur, 
Sur ton heureux duvet, doux comme l'innocence. 

Reposer ma tête en silence, 

Avec un cœur tranquille et pur! 
Sois-moi pendant le jour comme un censeur austère, 

Comme une oreille qui m'entend, 
Comme un œil qui me voit; répète-moi souvent; 
„Jamais à la vertu ne fais rien de contraire, 
Vis sans avoir besoin des ombres du mystère; 

„Cette nuit ton chevet t'attend/' 

Que ce mot: ton chevet t'épouvante et t'éclaire. 
Kt si, dans quelque cas à l'honneur important, 
Entre plusieurs partis tu balançais flottant. 
Dis-toi, sans te troubler: „Je vais sortir de doute; 
„Pour décider mes pas, pour diriger ma route, 
„iMon conseil est tout prêt, et mon chevet m'attend. ^^ 

DUCIS. 



3L Le Chien. 



Le chien! à ce nom, il n'est pas un homme qui n'ait 
an souvenir agréable ou touchant , celui d'un gai compa- 
gnon des jeux de son enfance, d'un gardien sûr et vigilant 
à la maison, d'un aide indispensable à la chasse, d'un guide 
ou d'un éclaireur dans un voyage, d'un intrépide dé- 
fenseur dans le danger , d'un sauveur quelquefois , mais 
toujours d'un ami désintéressé, aussi dévoué que fidèle, prêt 
à partager, dans tous les instants et avec le même empres- 
sement, les misères ou les joies de son maître. Le chien n'a 
qu'une pensée, qu'un besoin, qu'une passion, c'est l'affec- 
tion : il faut qu'il aime ou qu'il meure ! Pour témoigner 



56 

son attachement à celui qui l'a élevé et dont il a reçu les 
premières caresses, il est capable des dévouements les 
plus sublimes ; les dangers, la fatigue , la faim, les intem- 
péries de l'air , les privations de tous genres ne sont rien, 
s'il les supporte avec lui et pour lui. Par ses caresses il 
console le malheureux qui, sans son chien, n'aurait pas 
un ami sur la terre; il embellit, il peuple la solitude de 
son obscur réduit ; il occupe son coeur , le distrait de la 
pensée de sa douleur , et l'aide à traverser une misérable 
vie oubliée par les hommes. Il l'encourage et semble l'ai- 
mer d'autant plus qu'il le voit plus opprimé par la main de 
fer de l'adversité. Dans ses durs travaux il l'aide même 
au-delà de ses forces ; il s'excède à tirer une voiture , h 
tourner la roue d'un soufflet de forge , à maintenir l'ordre 
dans un troupeau. Cet ami fidèle , ce domestique dévoué 
n'est jamais plus heureux que lorsqu'il croit se rendre utile, 
qu'il reçoit un sourire pour l'encourager et une caresse 
pour salaire. C'est alors surtout qu'il déploie cette admi- 
rable intelligence qui le met tant au-dessus des autres ani- 
maux et qui ne le cède qu'à l'homme. 

Pour défendre son maître, le chien ne connaît ni 
crainte, ni danger; et fût-il sûr de périr dans la lutte, il 
s'élance avec intrépidité, attaque avec fureur, et ne cesse 
de combattre de toutes ses forces, de tout son courage, qu'en 
cessant de vivre. Il le défend contre les animaux féro- 
ces dix fois plus forts que lui; contre les brigands qui mena- 
cent ses jours, et il vit pour le venger, s'il n'a pu le déro- 
ber au poignard des meurtriers par le sacrifice de sa pro- 
pre vie. Il veille sur lui, s'il est blessé, nettoie ses plaies, 
en étanche le sang en les léchant, et ne le quitte que pour 
aller chercher du secours. Il l'arrache aux Ilots qui al- 
laient l'engloutir; il le réchauffe de son haleine, le couvre 



57 

de son corps, après s'être volontairement enfoncé avec lui 
dans les avalanches de neige ; enfin , il oublie complète- 
ment l'instinct de sa propre conservation pour ne penser 
qu'à la conservation de celui qu'il aime. Le chien se plaît 
où son maître se plaît, quitte sans regret les lieux qu'il aban- 
donne, et, avec lui, passe gaiement de la cuisine du prince 
au baquet de la gargote. Dans l'intérieur du ménage , il 
caresse les vieux parents , les flatte et vient dormir à leurs 
pieds; il aime la femme, protège les enfants et joue bien 
doucement avec eux. En un mot, il ne vit que de la vie 
de son maître ; et si l'impitoyable mort vient le lui arra- 
cher, il se traîne sur son tombeau, s'y couche , et y meurt 
de tristesse et de douleur. 

Aussi généreux qu'aimant, il supporte avec une patience 
inouïe l'ingratitude et les mauvais traitements dont trop 
souvent on paie ses services et son affection. Si on le gronde, 
il s'humilie ; si on le frappe , il se plaint, il gémit ; son œil 
suppliant, si doux, si expressif, demande grâce pour une 
faute, que souvent il n'a pas commise. Il se traîne aux 
pieds de son tyran, lui lèche les mains, tâche de l'attendrir, 
de désarmer sa colère; mais jamais il n'essaie de repousser 
l'agression par l'agression , la force par la force , quelles 
que soient l'injustice et la barbarie de son supplice; et s'il 
se sent blessé mortellement , son dernier regard , en mou- 
rant, est encore un regard de pardon et de tendresse. 

LAURILLARD. 



32. Dévouement d'Eponine. 

Une recherche ordonnée par Vespasien dans chacune 
des cités de la Gaule contre ceux qui avaient joué un 



58 

rôle marquant durant l'insurrection , fit disparaître tout ce 
que les hauts rangs de la société gauloise contenaient en- 
core d'ennemis du joug romain, d'amis de la liberté, de la 
gloire, de l'ordre social de la vieille Gaule. 

Il en était un surtout dont les Romains auraient voulu 
tirer un châtiment exemplaire; c'était Julius Sabinus, ce 
fou ambitieux qui s'était affublé du nom et de la pourpre 
des Césars. Le vrai César regrettait vivement qu'une mort 
volontaire lui eût arraché ce rival : pourtant Sabinus vivait. 
Après sa ridicule usurpation de l'empire des Gaules et sa 
défaite par les Séquanes , se voyant en égale horreur au 
parti national et au parti romain , il hésita sur ce quïl de- 
viendrait. La fuite en Germanie lui était facile : mais uni 
depuis peu à une jeune Gauloise nommée Eponine, il pré- 
féra braver tous les périls plutôt que de se séparer de celle 
qu'il ne pouvait ni abandonner ni emmener avec lui. 

Dans une de ses maisons de campagne existaient de 
vastes souterrains construits jadis pour les usages de la 
guerre et propres à recevoir des vivres, des meubles, tout 
ce qui était nécessaire à la vie de plusieurs hommes. L'en- 
trée en était secrète et connue seulement de deux affran- 
chis dévoués à Sabinus. Ce fut dans cette maison que se 
rendit le noble gaulois, annonçant qu'il allait terminer sa 
vie par le poison ; et il congédia ses serviteurs et tous ses 
esclaves. Les deux affranchis mirent alors le feu au bâti- 
ment, et le bruit se répandit en tout lieu que Sabinus s'é- 
tait empoisonné et que son cadavre avait été la proie des 
flammes. A cette nouvelle , trop bien confirmée par le té- 
moignage de Martial, Tun des affianchis fidèles, une dou- 
leur inexprimable s'empara d'Eponine: elle se jeta la face 
contre terre, pleurant et sanglotant, et resta trois jours et 
trois nuits dans son désespoir, refusant toute nourriture. 



59 

Sabinus, attendri et effrayé, lui envoya de nouveau 
Martial pour lui révéler qu'il n'était point mort, qu'il vivait 
caché dans une retraite inconnue , mais qu'il la priait de 
persévérer aux yeux du monde dans son affliction, afin 
d'entretenir une erreur à laquelle il devrait son salut. 
Qu'on se représente , s'il se peut, l'état d'Eponine à cette 
nouvelle: Tallégresse dans l'âme, elle prit tous les signes 
du deuil , et joua si bien, selon l'expression d'un ancien, 
«la tragédie de son malheur,)) que personne n'en conçut le 
moindre doute. Bientôt , brûlant de voir son époux, elle 
se fit conduire au lieu de sa retraite pendant la nuit, et re- 
vint avant le jour; elle y retourna, s^ enhardit peu à peu à 
y rester ; puis elle n'en voulut plus sortir. 

Au bout de sept mois , la colère des Romains parais- 
sant calmée, Eponine projeta d'aller elle-même à Rome 
solliciter Vespasien, dont on vantait beaucoup la douceur. 
Sabinus l'accompagna dans ce voyage , déguisé en esclave, 
la tête rasée et enveloppée d'un bandeau, enfin dans un ac- 
coutrement qui le rendait méconnaissable. Mais leurs es- 
pérances étaient mal fondées: quelques amis quils avaient 
à Rome et auxquels ils se découvrirent , leur conseillèrent 
d'attendre encore et de regagner la Gaule. Le proscrit s'en- 
sevelit de nouveau dans ce sépulcre durant neuf années ; 
ces neuf années , Eponine les passa presque tout entières 
avec lui. 

Par intervalle, elle allait en Italie consulter leurs amis 
communs. Us furent enfin découverts et conduits prison- 
niers à Rome. Amenée devant l'empereur, Eponine se 
prosterna à ses pieds, et lui montrant ses enfants: «César, 
dit-elle, je les ai allaités dans les tombeaux, afin que plus 
de suppliants vinssent embrasser tes genoux.)) Ses paroles 
arrachèrent des pleurs à tous les assistants ; mais Vespa- 



60 

sien , inflexible, ordonna de traîner sur-le-champ Sabinus 
au supplice. Eponine alors se releva , et, d'une voix forte 
et pleine de dignité, elle réclama que des destinées si long- 
temps communes ne fussent point désunies à ce dernier in- 
stant. «Fais-moi cette grâce, Vespasien, s'écria-t-elle, car 
ton aspect et tes lois me pèsent mille fois plus que la vie 
dans les ténèbres et sous la terre. «Tel fut le dernier sang 
versé pour la cause de la vieille Gaule , le dernier dévoû- 
ment public à un gouvernement, à une religion dont le 
retour n'était ni désirable ni possible. 

AMÉDÉE THIERRY. 



33» La Pêche à la ligne. 

Sous ces saules touffus, dont le feuillage sombre 

A la fraîcheur de l'eau joint la fraîcheur de l'ombre, 

Le pécheur patient prend son poste sans bruit, 

Tient sa ligne tremblante, et sur l'onde la suit. 

Penché, l'œil immobile, il observe avec joie 

Le liège qui s'enfonce et le roseau qui ploie, 

Quel imprudent, surpris au piège inattendu, 

A l'hameçon fatal demeure suspendu? 

Est-ce la truite agile, ou la carpe dorée. 

Ou la perche étalant sa nageoire pourprée; 

Ou l'anguille argentée, errante en longs anneaux; 

Ou le brochet glouton, qui dépeuple les eaux? 

DELILLE. 



Si, Le Belvédère de Torre-Paterno , dans la campagne 
de Rome. 

La maison de Torre-Paterno, qui appartenait à une fa- 
mille de Florence et qu'habitent aujourd'hui des bergers, 
est bâtie autour d'une de ces vieilles tours du moyen âge, 
que Ton voit de distance en distance, dans toute la cam- 



61 

pagne de Rome. La tour même, un peu réparée et recrépîe, 
sert de belvédère. On ne voit ni jardin , ni bâtiment de 
ferme autour de l'habitation de ces bergers. Une aire cir- 
culaire appelée area , placée dans la prairie , et pavée de 
grosses pierres de la voie de Sévère, est auprès de la mai- 
son, et sert à battre le blé, quand on en a. Les cabanes voi- 
sines des pêcheurs napolitains étaient les seules demeures 
habitées que Ton pût apercevoir. Dans le lointain on 
voyait flotter le pavillon de la frégate de lord Elgin arrivée 
depuis peu de Constantinople. Agricola, beau-père de Ta- 
cite, l'ami de Pline, Agricola , dompteur d'Albion , eût été 
bien surpris de voir avec moi les sauvages Bretons de- 
venus si fiers, près de l'humble désert de cette Rome, jadis 
si superbe. Il eût vu avec douleur le long châtiment de 
ces Romains tyrans et dévastateurs de la terre, payant en- 
fin avec usure tous les maux que leur ambition avait faits 
au monde. 

Je descendis du Belvédère, et, en attendant les chevaux 
qu'on devait me fournir à la ferme, j'allai me promener du 
côté des colonnes de la villa d'Hortensius. 

Le bois, irrégulièrement coupé, laissait apercevoir de 
fréquentes collines de ruines , et dans ces groupes de ma- 
sures, placées à de petites distances l'une de l'autre, je re- 
connus l'usage des Romains de composer leurs villas de 
petits bâtiments épars et isolés, tels que ceux dont Pline a 
parlé dans la description de sa maison de campagne. Çà 
et là des pans de muraille sortaient du gazon de la col- 
line, et près de Torre-Paterno , je vis des restes de bâti- 
ments antiques , dont on avait fait autrefois des caves ou 
des écuries. Tous ces bâtiments , sans exception , sont de 
briques. L'on voit partout, le long de la côte, des groupes 
de ruines, souvent ombragées par des arbres fruitiers. L'o- 



62 

livier, le poirier devenu épineux, surtout le figuier, le 
myrte, le rosier, le lentisque et le laurier, étaient les rui- 
nes vivantes des jardins de ces maîtres du monde, dont je 
foulais aux pieds la race superbe. 

Je fus quelque temps sans apercevoir les troupeaux sau- 
vages dont j'étais entouré. Ces animaux à poil grisâtre, à 
longues cornes , au regard farouche, à la démarche légère, 
venaient partout se grouper autour de moi parmi ces rui- 
nes. La jeunesse de ces troupeaux, placée derrière les ba- 
taillons de leurs pères , ressemblait à des cerfs ; leur dos 
d'un brun jaunâtre finissant en blanc sur les côtes , et leur 
allure de daim , m'avaient d'abord donné le change. Ces 
troupeaux se laissaient approcher jusqu'à dix ou douze pas ; 
alors le plus timide de la troupe prenant tout à coup la 
fuite, effrayait tous les autres, et dans le même instant 
tous les buissons semblaient agités à la fois par la ter- 
reur de ces compagnons, souvent invisibles, de ma pro- 
menade. 

C'est dans ces régions sauvages qu'il faut étudier lïn- 
stinct des ces animaux domestiques. Ils semblent aimer 
la vue étendue, les objets nouveaux et le rivage de la 
mer. Je voyais quelquefois à Astura le taureau immobile, 
en vedette sur le sommet de quelque masure , le regard à 
la fois menaçant et curieux, soufflant fréquemment de ses 
larges naseaux, tandis que ses compagnes, mollement cou- 
chées sur des lits d'algue marine , semblaient contempler 
avec complaisance les vagues qui venaient se briser à leurs 
pieds. Venait-on les effrayer? Elles semblaient dans leur 
retraite suivre des chemhis battus et une tactique com- 
mune. Que les mœurs de ces animaux sont différentes de 
celles des troupeaux des hautes Alpes de la Suisse , qui, 
dans les pâturages les plus solitaires, ahnent avec passion 



63 

la compagnie de Thomme , qu'ils suivent partout avec em- 
pressement, comme pour lui témoigner à la fois leur amitié 
et leur reconnaissance! 

de BOXSTETTEX, 



35. Une scène de FAvaie. 

ValèrCj Harpagon, Elise. 

Harpagon, Ici, Valère, nous t'avons élu pom* nous dire 
qui a raison de ma fille ou de moi. 

Valcre, C'est vous, monsieur, sans contredit. 

Harpagon, Sais-tu bien de quoi nous parlons? 

Valcre, Non. Mais vous ne sauriez avoir tort, et vous 
êtes tout raison. 

Harpago?i, Je veux, ce soir, lui donner pour époux 
un homme aussi riche que sage; et la coquine me dit au 
nez qu'elle se moque de le prendre. Que dis-tu de cela? 

Valhre, Ce que j'en dis? 

Harpagon^ Oui. 

Valère, Hé! hé! 

Harpagon, Quoi ? 

Valère, Je dis que, dans le fond, je suis de votre sen- 
timent; et vous ne pouvez pas que vous n'ayez raison. 
Mais aussi n'a-t-elle pas tort tout à fait, et . . . 

Harpagon, Comment ! le seigneur Anselme est un parti 
considérable; c'est un gentilhomme qui est noble, doux, 
posé , sage et fort accommodé , et auquel il ne reste aucun 
enfant de son premier mariage. Saurait-elle mieux ren- 
contrer ? 

Valcre, Cela est vrai. Mais elle pourrait vous dire 
que c'est un peu précipiter les choses , et qu'il faudrait au 
moins quelque temps pour voir si son inclination pourrait 
S'accommoder avec . . . 



64 

Harpagon, C'est une occasion qu'il faut prendre vite 
aux cheveux. Je trouve ici un avantage qu'ailleurs je ne 
trouverais pas, et il s'engage à la prendre sans dot. 

Valère. Sans dot? 

Harpagon, Oui. 

Valcre, Ah! je ne dis plus rien. Voyez-vous? voilà 
une raison tout à fait convaincante ; il se faut rendre à cela. 

Harpagon, C'est pour moi une épargne considérable. 

Valcre, Assurément; cela ne reçoit point de contra- 
diction. Il est vrai que votre fille vous peut représenter 
que le mariage est une plus grande affaire qu'on ne peut 
croire: qu'il y va d'être heureux ou malheureux, toute 
sa vie; et qu'un engagement qui doit durer jusqu'à la mort 
ne se doit jamais faire qu'avec de grandes précautions. 

Harpagon, Sans dot! 

Valcre, Ah! Il n'y a pas de réplique à cela; on le 
sait bien. Qui diable peut aller là-contre? Ce n'est pas 
qu'il n'y ait quantité de pères qui aimeraiei^ mieux ména- 
ger la satisfaction de leurs filles, que l'argent qu'ils pour- 
raient donner ; qui ne les voudraient point sacrifier à l'inté- 
rêt , et chercheraient , plus que toute autre chose , à mettre 
dans un mariage cette douce conformité qui sans cesse y 
maintient l'honneur, la tranquillité et la joie, et que . . . 

Harpagoîi, Sans dot! 

Valcre. Il est vrai ; cela ferme la bouche à tout. Sans 
dot I Le moyen de résister à une raison comme celle-là ? 

(Harpagon à part, regardant du côté du jardin.) Ouais ! il 
me semble que j'entends un chien qui aboie. N'est-ce pohit 
qu'on en voudrait à mon argent? (à Valère) Ne bougez; 
je reviens tout à l'heure. 

IMOLIÈRE' 



65 



36. Le Nid de l'Hirondelle. 

5,Yoici le temps de la nichée'% 
Dit une hirondelle à sa sœur, 
,5As-tu choisi la retraite cachée 
„0ù tu déposeras le trésor de ton cœur?'' 
,5Je n'ai point oublié,'' répond Pautre hirondelle, 
„Que le printemps dernier une tuile m^offrit 
„L'asile où prospéra ma famille nouvelle/' 

„Fi donc!'' répliqua l'autre, „un nid 
„Sur un toit! en plein air! de la pauvre nature 

„C'est la grossière architecture. 
^J'imagine un peu mieux: vois là-haut ce rempart, 
„D'où l'œil au loin des mers embrasse l'étendue; 

„Autour sont rangés avec art 
5,De gros tubes d'airain qui brillent à la vue, 
„Et pour nous bien loger semblent faits tout exprès. 
jjC'est un abri propre, solide, magnifique, 
5,0ù la foudre en tombant verrait briser ses traits , 
5,Et qu'une mère enfin, s'il faut que je m'explique, 
5, Doit préférer à l'asile mesquin 
,,Que t'offre une méchante brique, 
5,Imite-moi , j'y vais nicher demain." 
La sœur répond: „Je n'en ai point envie. 
,. Quitter le gîte où je vécus en paix 
„Serait ingratitude, et peut-être folie. 
,^0n peut se repentir d'habiter un palais. 

jjEnfin, pour moi j'aurai l'expérience, 
.,Et la sécurité que donne l'innocence." 
Suivant l'usage, en son opinion 
Chaque femelle tint bon, 
Et se mit à bâtir le berceau de sa race, 
L'une au faîte d'un toit, l'autre dans un canon. 
La couvée alla bien dans Tune et l'autre place; 

Et des petits un duvet noir et blanc 
Commençait à vêtir les formes délicates, 
Quand un matin sur l'océan 
On vit approcher deux pirates. 
Grand bruit au fort, le tambour bat; 
A ses bronzes court le soldat, 
Portant la mèche en spirale allongée. 

Recueil de morceaux choisis. 5 



66 



cruelle trahison! 
Chaque pièce d'avance était toujours chargée. 
Soldat, arrête; en ce canon 

Une tendre mère est logée . . . 
Le barbare ne m'entend pas. . . 
Dieux! c'en est fait! la flamme brille. 
Et le salpêtre avec fracas 
A brisé dans les airs l'imprudente famille. 
L'autre sœur vit de leurs débris 
Son humble tuile couverte, 
Et répéta souvent à ses petits: 
5,Qui se fie à la force y trouvera sa perte.*' 

LEMONTEY. 



37» Habitations des Islandais. 

Il y a à Reykiawik deux populations bien distinctes: les 
marchands danois, les pêcheurs et paysans islandais. Les 
marchands viennent chaque année avec leurs bâtiments char- 
gés de denrées étrangères. Us arrivent au mois de mai , et 
s'en retournent pour la plupart au mois d'août. Quelques-uns 
y passent l'hiver. Ils ont des habitations élégantes, et jouis- 
sent d'une vie confortable. Derrière ces maisons danoises, 
bâties à grands frais avec des planches et des solives appor- 
tées de la Norwége, on aperçoit une construction grossière, 
une muraille de tourbe et de mousse , portant un toit de 
gazon qui s'en va en pointe comme une tente. C'est la cabane 
islandaise, le bœr. 

Il n'est plus ici question d'art ni d'élégance. La seule 
chose que l'on ait eue en vue en construisant ces demeures 
massives, c'est de mettre les habitants à l'abri du froid. La 
muraille est épaisse de quatre à cinq pieds , recouverte en 
terre et fermée hermétiquement de tous côtés: une porte 
étroite au milieu, un carreau de fenêtre à côté, une ouverture 
au-dessus du toit. L'intérieur est divisé en quatre comparti- 



67 

meiits, le sol entièrement nu, et l'espace si resserré, qu'à peine 
peut-on s'y mouvoir. Ici le pêcheur prépare ses filets et ses 
linges; là deux mauvais tonneaux, gâtés par Tliumidité, ren- 
ferment ses provisions. Dans la cuisine pendent ses panta- 
lons en peau de phoque et son manteau en cuir épais. Deux 
pierres posées Fune sur l'autre composent le foyer, et des os- 
sements de baleine, des têtes de cheval desséchées servent 
de sièges. On n'entre là qu'en courbant la tête; on ne peut 
s'y tenir debout. 

Au dehors apparaît un enclos oîi le paysan n'a pu faire 
croître un peu d'herbe qu'en creusant longtemps cette terre 
ingrate. C'est làqu'ilrécolte du foin pour l'hiver. Quelques- 
uns y joignent un petit carré de jardin. Le gouvernement 
danois leur envoie chaque année les graines nécessaires. Ils 
sèment leurs légumes au commencement de juin; et, s'ils ne 
les recueillent pas au mois d'août, la moisson court grand ris- 
que d'être perdue. Si à cette habitation le pêcheur joint en- 
core un bâtiment en planches de quelques pieds carrés, pour 
faire sécher le poisson, il peut se regarder comme un être pri- 
vilégié. La plupart font sécher le produit de leur pêche en 
plein air sur les murs; mais du moins ils peuvent être bien 
sûrs que personne n'y touchera. Nuit et jour une quantité de 
morues sont ainsi étalées au bord du chemin, etjamais on n'a 
eu d'exemple de vol. De temps en temps, auprès de ces mi- 
sérables demeures, on rencontre, il est vrai, quelques habita- 
tions plus vastes, mieux aérées et mieux bâties, appartenant 
à des paysans riches, qui, sans vouloir changer le mode de 
construction nationale, ont du moins cherché à le rendre aussi 
commode que possible; mais ces habitations sont en petit 
nombre. 

X. MABMIER, 



68 

38* Souvenirs de Collège. 

A l'égard de notre collège, son caractère distinctif était 
une police exercée par les écoliers sur eux-mêmes. Les cham- 
brées réunissaient des écoliers de différentes classes, et parmi 
eux l'autorité de l'âge ou celle du talent, naturellement éta- 
blie, mettait Tordre et la règle dans les études et dans les 
mœurs. Ainsi l'enfant qui, loin de sa famille, semblait hors 
de la classe être abandonné à lui-même, ne laissait pas d'avoir 
parmi ses camarades des surveillants et des censeurs. On tra- 
vaillait ensemble et autour de la même table : c'était un cercle 
de témoins qui, sous les yeux les uns des autres, s'imposaient 
réciproquement le silence et l'attention. L'écolier oisif s'en- 
nuyait d'une immobilité muette, et se lassait bientôt de son 
oisiveté ; l'écolier inhabile, mais appliqué, se faisait plaindre ; 
on l'aidait, on l'encourageait ; si ce n'était pas le talent, c'était 
la volonté qu'on estimait en lui; mais il n'y avait ni indul- 
gence, ni pitié pour le paresseux incurable; et, lorsqu'une 
chambrée entière était atteinte de ce vice, elle était comme 
déshonorée; tout le collège la méprisait, et les parents 
étaient avertis de n'y pas mettre leurs enfants. Nos bour- 
geois avaient donc eux-mêmes un grand intérêt à ne loger 
que des écoliers studieux. J'en ai vu renvoyer uniquement 
pour cause de paresse et d'indiscipline. Ainsi, dans presque 
aucun de ces groupes d'enfants, l'oisiveté n'était soufferte, 
jamais l'amusement et la dissipation ne venaient qu'après 
le travail. 

L'esprit d'ordre et d'économie ne distinguait pas moins 
que le goût du travail notre police scolastique. Les nouveaux 
venus, les plus jeunes, apprenaient des anciens à soigner 
leurs habits, leur linge, à conserver les livres, à ménager 
leurs provisions. Tous les morceaux de lard, de bœuf ou 



69 

de mouton que l'on mettait dans la marmite, étaient pro- 
prement enfilés comme des grains de chapelet; et, si dans 
le partage il survenait quelques débats, la bourgeoise en 
était l'arbitre. Quant aux morceaux friands qu'à certains 
jours de fête nos familles nous envoyaient, le régal en 
était commun, et ceux qui ne recevaient rien n'en étaient 
pas moins conviés. Je me souviens avec plaisir de l'at- 
tention délicate qu'avaient les plus fortunés de la troupe 
à ne pas faire sentir aux autres cette affligeante inégalité. 
Lorsqu'il nous arrivait quelqu'un de ces présents, la bour- 
geoise nous l'annonçait ; mais il lui était défendu de nom- 
mer celui de nous qui l'avait reçu, et lui-même, il aurait 
rougi de s'en vanter. Cette discrétion faisait dans mes ré- 
cits l'admiration de ma mère. 

Mes petites vacances de Noël se passaient à jouir, mes 
parents et moi, de notre tendresse mutuelle, sans autre di- 
version que celle des devoirs de bienséance et d'amitié. 
Comme la saison était rude, ma volupté la plus sensible 
était de me trouver à mon aise auprès d'un bon feu; car à 
Mauriac, dans le temps même du froid le plus aigu, quand 
les glaces nous assiégeaient, et lorsque pour aller en classe 
il fallait nous tracer nous-mêmes tous les matins un 
chemin dans la neige, nous ne retrouvions au logis que le 
feu de quelques tisons qui se baisaient sous la marmite, et 
auxquels à peine tour à tour nous était-il permis de dégeler 
nos doigts ; encore le plus souvent, nos hôtes assiégeant la 
cheminée, était-ce une faveur de nous en laisser approcher; 
et le soir, durant le travail, quand nos doigts engourdis du 
froid ne pouvaient plus tenir la plume, la flamme de la 
lampe était le seul foyer où nous pouvions les dégourdir. 

Quelques-uns de mes camarades, qui, nés sur la mon- 



70 

tagne et endurcis au froid, Tenduralent mieux que moi, 
m'accusaient de délicatesse ; et. dans une chaml)re oîi la 
bise sifflait par les fentes des vitres, ils trouvaient ridicule 
que je fusse transi, et se moquaient de mes frissons. Je me 
reprochais à moi-même d'être si frileux et si faible, et j'al- 
lais avec eux sur la glace, au milieu des neiges, m'accou- 
tumer, s'il était possible, aux rigueurs de Tliiver. 

Dans ces vacances de Noël, ma bonne aïeule, en grand 
mystère, me confiait les secrets du ménage. Elle me faisait 
voir, comme autant de trésors, les provisions qu'elle avait 
faites pour l'hiver, son lard, ses jambons, ses saucisses, ses 
pots de miel, ses urnes d'huile, ses amas de blé noir, de 
seigle, de pois et de fèves, ses tas de raves et de châtaignes, 
ses lits de paille couverts de fruits: «Tiens, mon enfant, 
me disait-elle, voilà les dons que nous a faits la Providence ; 
combien d'honnêtes gens n'en ont pas reçu autant que 
nous ; et quelles grâces n'avons-nous pas à lui rendre de 
ses faveurs ! « marmoxtel. 

39^ Pierre-le-Grand. 
Pierre joignait à un esprit vaste une conception prompte 
et facile et une insatiable curiosité. Les grandes idées 
avaient une affinité puissante avec son génie; mais ce 
génie saisissait encore tous les détails , et n'en méprisait 
aucun. Son originalité, qui lui faisait aimer tout ce qui 
était extraordinaire , dégénérait quelquefois en bizarrerie. 
Tout l'intéressait, tout l'occupait: guerre, politique, 
finances, agriculture, industrie, commerce, arts. Il passait 
d'un objet à l'autre avec une prodigieuse rapidité, et voyait 
ou sentait le lien secret qui unissait tous ces objets. Sa vo- 
lonté était naturellement forte et ferme. Les habitudes du 
despotisme et du mépris des hommes , se joignant à cette 



71 

énergie naturelle, lui firent braver, mépriser et briser avec 
fureur toutes les résistances quïl trouvait dans le caractère 
de la nation. Les Russes n'étaient que les pièces du jeu diffi- 
cile et brillant quïl avait imaginé, des instruments dont le 
sort ne le touchait nullement, et quïl ne considérait que rela- 
tivement à la partie quïl jouait. Civilisé par la tête, il était 
resté barbare pour tout le reste ; le bon et le mauvais se l'é- 
taient partagé. Le premier régnait dans son intelligence, le 
second dans ses affections et ses mœurs. Sans mesure dans 
ses goûts et dans ses plaisirs, sans choix dans ses voluptés, 
sans bornes dans sa vengeance, impatient jusqu'à la fureur, 
ferme jusqu'à Topiniâtreté : jamais homme n'a présenté plus 
de contrastes. Mais ses vices et ses défauts concoururent 
souvent à ses succès, comme ses vertus. 

AXCILLOX, 



40* Le Chien et le Chat. 

Habitants du même logis, 

Un chien, un chat, dès leur enfance, 

Etaient caressés, bien nourris, 
Laissaient entrer les gens et trotter les souris, 
Vivant comme rentiers, sans gagner leur pitance. 
Mais l'auteur de ces biens, leur maître infortuné. 
Fut par un long procès réduit à l'indigence. 
De vider sa maison ordre lui fut donné. 
Le barbet le suivit, et non pas son confrère : 
„Avec nous, dit le chien, pourquoi ne pas venir? 
Des bienfaits du patron il doit te souvenir: 

Penses-tu dédaigner sa misère?'' — 
,,Je le plains, dit le chat; mais mon cœur attendri 

Ne peut quitter ce lieu chéri 
Où de nos jours heureux tout m'offre encor l'image ; 
Puis, je deviens au maître incommode aujourd'hui. 
Désormais, je présume, il vivra de ménage; 
Où prendrait-il pour nous? il n'a pas trop pour lui.'' 

,, Voyez quelle délicatesse! 



72 



Tu crains de le gêner? dit l'autre avec dédain, 
Hypocrite, tu veux te déguiser en vain. 
Va, l'infortuné qu'on délaisse 
A plus besoin d'une caresse 
Encor que d'un morceau de pain." 

ARXAULT. 



4L Promenades de J, J. Rousseau dans l'île de Saint-Pierre. 

De toutes les habitations où j'ai demeuré (et j'en ai eu 
de charmantes), aucune ne m'a rendu si véritablement heu- 
reux, et ne m'a laissé de si tendres regrets, que l'île de Saint- 
Pierre, au milieu du lac de Bienne. 

Les rives du lac de Bienne sont plus sauvages et roman- 
tiques que celles du lac de Genève, parce que les rochers et 
les bois y bordent l'eau de plus près ; mais elles ne sont pas 
moins riantes. S'il y a moins de culture de champs et de 
vignes, moins de villes et de maisons, il y a aussi plus de 
verdure naturelle, plus de prairies, d'asiles ombragés de 
bocages, des contrastes plus fréquents et des accidents plus 
rapprochés. Ce beau bassin, d'une forme presque ronde, 
enferme dans son milieu deux petites îles, l'une habitée et 
cultivée, d'environ une demi-lieue de tour; l'autre plus 
petite, déserte et en friche, et qui sera détruite à la fin par 
les transports de la terre qu'on en ôte sans cesse pour 
réparer les dégâts que les vagues et les orages font à la 
grande.... 

Il n'y a dans l'île qu'une seule maison, mais grande, 
agréable et commode, qui appartenait à l'hôpital de Berne, 
ainsi que l'île, et où loge un receveur avec sa famille et ses 
domestiques. Il y entretient une nombreuse basse-cour, 
une volière, et des réservoirs pour le poisson. L'île, dans 
sa petitesse, est tellement variée dans ses terrains et ses 
aspects, qu'elle offre toutes sortes de sites, et souffre toutes 



73 

sortes de cultures. On y trouve des champs, des vignes, des 
bois, des vergers, de gras pâturages ombragés de bosquets, 
et bordés d'arbrisseaux de toute espèce, dont le bord des 
eaux entretient la fraîcheur. Une haute terrasse, plantée de 
deux rangs d'arbres, borde File dans sa longueur; et dans 
le milieu de cette terrasse on a bâti un joli salon, où les 
habitants des rives voisines se rassemblent et viennent 
danser les dimanches durant les vendanges. 

Une de mes navigations les plus fréquentes était d'aller 
de la grande à la petite île, d'y débarquer, et d'y passer 
l'après-dînée, tantôt à des promenades très-circonscrites au 
milieu des marceaux, des bourdaines, des persicaires, des 
arbrisseaux de toute espèce, et tantôt m'établissant au som- 
met d'un tertre sablonneux, couvert de gazon, de serpolet, 
de fleurs, môme d'esparcette et de trèfle qu'on y avait 
vraisemblablement semés autrefois, et très-propres à loger 
des lapins, qui pouvaient là multiplier en paix, sans rien 
craindre et sans nuire à rien. Je donnai cette idée au rece- 
veur, qui fit venir de Neuchâtel des lapins ; et nous allâmes 
en grande pompe les établir dans la petite île, où ils com- 
mençaient à peupler avant mon départ, et où ils auront 
prospéré sans doute, s'ils ont pu soutenir la rigueur des hi- 
vers. La fondation de cette petite colonie fut une fête. Le 
pilote des Argonautes n'était pas plus fier que moi, menant 
en triomphe la compagnie et les lapins de la grande île à 
la petite, et je notai avec orgueil que la receveuse, qui re- 
doutait l'eau à l'excès, et s'y trouvait toujours mal, s'em- 
barqua sous ma conduite avec confiance, et ne montra nulle 
peur durant la traversée. 

Quand le lac agité ne me permettait pas la navigation, 
je passais mon après-midi à parcourir l'île, en herborisant 
à droite et à gauche, m'asseyant tantôt dans les réduits les 



74 

plus riants et les plus solitaires pour rêver à mon aise, 
tantôt sur les terrasses et les tertres, pour parcourir des 
yeux le superbe et ravissant coup d'œil du lac et de ses ri- 
vages, couronnés d'un côté par des montagnes prochaines, 
et de l'autre, élargis en riches et fertiles plaines, dans les- 
quelles la vue s'étendait jusqu'aux montagnes bleuâtres plus 
éloignées qui la bornaient. 

Quand le soir approchait, je descendais des cimes de 
l'île, et j'allais volontiers m'asseoir au bord du lac, sur la 
grève, dans quelque asile caché; là, le bruit des vagues et 
l'agitation de l'eau fixant mes sens et chassant de mon âme 
toute autre agitation, la plongeaient dans une rêverie déli- 
cieuse, où la nuit me surprenait souvent sans que je m'en 
fusse aperçu. 

Après le souper, quand la soirée était belle, nous allions 
encore tous ensemble faire quelque tour de promenade sur 
la terrasse, pour y respirer l'air du lac et la fraîcheur. On 
se reposait dans le pavillon, onriait, on causait, on chantait 
quelque vieille chanson qui valait bien le tortillage moderne, 
et enfin l'on s'allait coucher, content de sa journée, et n'en 
désirant qu'une semblable pour le lendemain. 

J. J. ROUSSEAU. 

42* La vie d'un Chevalier. 

Quand un enfant avait le bonheur de naître fils de gen- 
tilhomme, et que cet enfant était vif, allègre, on le tirait à 
sept ans des mains des femmes, et on commençait son édu- 
cation. Il n'avait guère autre chose à faire que de courir et 
de s'exercer au saut et à la lutte. Bientôt il devenait c/amoi^c/; 
varlet ou page^ qualités à peu près semblables, que Ton a 
confondues et distinguées selon le temps. Alors il était 
presque toujours éloigné de la maison paternelle, et mis 



75 

chez quelque haut baron ou seigneur du voisinage. Il y 
servait le maître, ou souvent la dame du château, suivait sa 
haquenée, portait ses lettres, quand elle savait écrire. Mais 
il faisait aussi l'apprentissage de la chasse et de la guerre, 
lançait et rappelait le faucon , maniait la lance et l'épée, 
s'endurcissait à la fatigue et aux plus périlleux exercices ; 
surtout il était sans cesse entretenu d'exploits de guerre. 
La grande salle du château était une école où se réunissaient 
écuyers et chevaliers , et où se formaient les jeunes pages, 
en entendant parler, dit Froissart, de faits d'armes et d'amour. 
Dans ces études, plus amusantes que le grec et le latin 
de nos jours, notre page gagnait quatorze ou quinze ans. 
Alors il était fait écuyer. Il y avait plusieurs ordres d' écuy- 
ers: écuyer de corps ou d'honneur; c'était celui qui mon- 
tait à cheval et marchait h la suite du chevalier ou de la 
dame du château; écuyer tranchant; écuyer échanson ou 
panetier; toutes formes de domesticité. Mais vous savez 
que, d'après un usage venu des forêts de Germanie, ou 
peut-être emprunté au Bas-Empire, certains offices domesti- 
ques étaient nobles , devenaient des titres et des grades 
d'honneur. Le jeune homme que l'on faisait écuyer était 
présenté à l'autel; et là commençait l'intervention des céré- 
monies religieuses, souvent renouvelées dans la suite ; car 
la chevalerie, c'était la réunion des deux choses qui occu- 
paient le moyen âge, la religion et la guerre. Ecuyer, le 
jeune homme continuait à se former par la conversation 
et l'action, beaucoup plus que par aucune étude régulière. 
Puis il devenait archer ou homme d'armes. Là, surtout, 
l'éducation militaire était appliquée dans toute sa rigueur, 
et faisait des prodiges supérieurs à toute la gymnastique 
des anciens. L'homme d'armes, sous le poids de son har- 
nais, s'élançait, franchissait des fossés. 



76 

Lorsqu'au milieu de tous ces exercices, le jeune gentil- 
homme avait atteint vingt et un ans, arrivait le moment de 
le faire chevalier. Remarquez bien que, dans les idées du 
temps, mélange de liberté sauvage et de dévotion austère, 
une pareille cérémonie était une initiation. Les veilles 
d'armes dans l'église duraient plusieurs nuits. L'aspirant 
à la chevalerie était amené à l'autel par son père et sa mère, 
ou par ses parrains, qui portaient des cierges. Le prêtre, 
après avoir célébré la messe, prenait sur l'autel mêmeTépée 
et le baudrier, et en ceignait le jeune chevalier. Une foule 
de cérémonies symboliques avaient précédé : c'étaient le 
bain, les vêtemens de lin blanc, la confession, souvent à 
haute voix, la communion, le serment, qui exprimait tous 
les sacrifices et toutes les vertus imposées au chevalier. 
Enfin on amenait un cheval de bataille à la porte de la 
chapelle; le jeune initié, bondissant de joie, s'élançait tout 
armé sur ce cheval , le faisait vivement caracoler, et tout 
ce monde reconnaissait un bon chrétien et un excellent 
chevalier. 

VJLLEMAiy. 



id* La Famine. 



La récolte a manqué partout. A cette nouvelle, la con- 
sternation se répand ; puis le besoin la suit et l'augmente. 
Ce sont les pauvres et leur multitude qui , les premiers, 
font entendre cet afl'reux cri qui pénètre si avant dans l'ame : 
Plus de pain! On les voit errer de maison en maison par 
troupes désolées, se désespérer, supplier pour eux et leurs 
familles. Chaque jour la misère gagne et s'étend; la terreur 
s'accroît; on tremble pour soi-même; chacun est avare du 
peu qui lui reste; l'homme charitable lui-même devient dur, 



77 

impitoyable. — Mais le temps se prolonge ; la terre ne donne 
rien; les provisions diminuent. Alors ce cri, toujours plus 
terrible, toujours plus vaste, retentit de toute part; là où 
Ton n'entendait rien la veille, on entend crier aujourd'hui: 
Plus de pain a Les extrémités les plus cruelles deviennent 
journalières ; on se rue sur les herbes sauvages et malsaines 
des campagnes ; le petit enfant cherche inutilement sa vie 
dans le sein d'une mère épuisée, qui n'a que des pleurs à 
lui donner. — Bientôt le désespoir ne connaît plus de bornes; 
les droits de la propriété sont méconnus ; la société se dis- 
sout; l'or n'est plus rien; la force brutale domine; les 
liens les plus sacrés se brisent; les pères et les enfants se 
divisent pour une poignée de nourriture; on ne voit plus 
que des fantômes, pâles, hagards, les yeux creusés, qui 
semblent s'entre-dire : As-tu quelque choseàme donner? — 
Et les funérailles s'ajoutent aux funérailles; et les maladies 
pestilentielles s'avancent et achèvent de porter partout la 
douleur, l'épouvante et la mort. Le sépulcre boit les 
hommes; et leur nombre diminue toujours, jusqu'à ce qu'il 
soit de niveau avec le morceau de pain que Dieu aura laissé 
sur la terre. martin. 



44* Epître à mon Habit. 

Ah! mon habit, que je vous remercie! 
Que je valus hier, grâce à votre valeur! 
Je me connais; et, plus je m'apprécie, 
Plus j'entrevois quMl faut que mon tailleur, 
Par une secrète magie. 
Ait caché dans vos plis un talisman vainqueur. 
Capable de gagner et l'esprit et le cœur. 
Dans ce cercle nombreux de bonne compagnie, 
Quels honneurs je reçus! quels égards! quel accueil! 
Auprès de la maîtresse et dans un grand fauteuil, 
Je ne vis que des yeux toujours prêts à sourire; 



J'eus le droit d'y parler, d'y parler sans rien dire. 
Cette femme à grand falbala 
Me consulta sur Tair de son visage; 
Un robin, sur un opéra ; 
Un blondin, sur un mot d'usage ; 
Ce que je décidai fut le nec plus ultra. 
On applaudit à tout; j'avais tant de génie! 
Ah! mon habit, que je vous remercie! 
C'est vous qui me valez cela. 
Ce marquis, autrefois mon ami de collège, 
Me reconnut enfin, et, du premier coup d'œil, 

Il m'accorda par privilège 
Un tendre embrassement, qu'approuvait son orgueil ; 
Ce qu'une liaison dès l'enfance établie, 
Ma probité, des mœurs que rien ne dérégla, 
N'eussent obtenu de ma vie. 
Votre aspect seul me l'attira. 
Ah! mon habit, que je vous remercie! 
C'est vous qui me valez cela. 
Mais ma surprise fut extrême; 
Je m'aperçus que sur moi-même 
Le charme sans doute opérait: 
J'entrais jadis d'un air discret; 
Ensuite, suspendu sur le bord de ma chaise. 
J'écoutais en silence, et ne me permettais 
Le moindre si, le moindre mais : 
Avec moi tout le monde était fort à son aise, 
Et moi je ne Tétais jamais; 
Un rien aurait pu me confondre; 
Un regard, tout m'était fatal; 
Je ne parlais que pour répondre ; 
Je parlais bas, je parlais mal; 
Un sot provincial, arrivé par le coche, 
Eût été moins que moi tourmenté dans sa peau. 
Je me mouchais presque au bord de ma poche^ 
J'éternuais dans mon chapeau: 
On pouvait me priver sans aucune indécence 
De ce salut que l'usage introduit; 
Il n'en coûtait de révérence 
(Ju'à quelqu'un trompé par le bruit; 
Mais à présent, mon cher habit. 



79 



Tout est de mon ressort; les airs, la suffisance, 
Et ces tons décidés, qu'on prend pour de l'aisance, 

Deviennent mes tons favoris: 
Est-ce ma faute à moi, puisqu'ils sont applaudis! 

Dieu! quel bonheur pour moi, pour cette étoffe. 
De ne point habiter le pays limitrophe 

Des domaines de notre roi! 
Chez nos voisins on suit une autre loi. 
Mais chez nous, peuple aimable, où brillent dans leur force 

Le goût, les grâces et l'esprit. 
L'arbre n'est point jugé par sa fleur ou son fruit, 

On le juge sur son écorce. 

SEDAINE, 



45* Spectacle d'une belle nuit sur le Col du Géant, 
Comment peindrai-je la nuit qui succéda à cette belle 
soirée, lorsque après le crépuscule la lune, brillant seule 
dans le ciel, versait les flots de sa lumière argentée sur la 
vaste enceinte des neiges et des rochers qui entouraient 
notre cabane ! Combien ces neiges et ces glaces, dont l'as- 
pect est insoutenable à la lumière', du soleil, formaient un 
étonnant et délicieux spectacle à la douce clarté du flam- 
beau de la nuit ! Quel magnifique contraste ces rocs de 
granit rembrunis et découpés avec tant de netteté et de 
hardiesse formaient au milieu de ces neiges brillantes! 
Quel moment pour la méditation ! De combien de peines 
et de privations de semblables moments ne dédommagent- 
ils pas! L'âme s'élève, les vues de l'esprit semblent s'a- 
grandir, et au milieu de ce majestueux silence on croit 
entendre la voix de la nature, et devenir le confident de 
ses opérations les plus secrètes. 

DE SAUSSURE. 



46* Que t'importe, mon Cœur. 

Que t'importe, mon cœur, ces naissances des rois, 
Ces victoires qui font éclater à la fois 



80 

Cloches et canons en volées, 
Et louer le Seigneur en pompeux appareil; 
Et la nuit, dans le ciel, des villes en éveil 

Monter des gerbes étoilées. 

Porte ailleurs ton regard sur Dieu seul arrêté ! 
Rien ici-bas qui n'ait en soi sa vanité : 

La gloire fuit à tire d'aile; 
Couronnes, mitres d'or brillent, mais durent peu; 
Elles ne valent pas le brin d'herbe que Dieu 

Fait pour le nid de l'hirondelle! 

Hélas! plus de grandeur contient plus de néant! 
La bombe atteint plutôt l'obélisque géant 

Que la tourelle des colombes. 
C'est toujours par la mort que Dieu s'unit aux rois: 
Leur couronne dorée a pour faîte sa croix; 

Son temple est pavé de leurs tombes. 

Quoi! hauteur de nos tours, splendeur de nos palais, 

Napoléon, César, Mahomet, Périclès, 

Rien qui ne tombe et ne s'efface! 

Mystérieux abîme où l'esprit se confond! 

A quelques pieds sous terre un silence profond, 

Et tant de bruit à la surface! 

VICTOR HUGO. 



47^ Le Bivouac. 

Soit que nous habitassions dans des maisons , soit que 
nous fussions au bivouac dans les champs, notre genre 
d'existence était le même; seulement, au lieu de nous trans- 
porter d'une maison dans une autre , nous quittions notre 
feu pour aller nous placer auprès de celui de nos camarades. 
Là, nous passions les longues nuits à boire et Ti parler des 
événements présents de la guerre , ou bien à entendre le 
récit des campagnes passées. Quelquefois un cheval tour- 
menté par le froid de la rosée, aux approches du jour, arra- 
chait le piquet auquel il était attaché, et venait doucement 



81 

avancer sa tête auprès du feu pour réchauffer ses naseaux, 
comme si ce vieux serviteur eût voulu rappeler qu'il était 
aussi présent à l'affaire qu'on racontait. 

ROCCA, 



48, La Vie champêtre. 

Combien le spectacle de la nature donne de calme! Je 
me reconnais à peine depuis trois jours que je suis ici. A 
la ville l'homme vit dans l'atmosphère de ses propres pas- 
sions, de ses intérêts, des besoins variés et impérieux que 
lui impose la société , et trouve à peine le temps de s'élever 
jusqu'à l'auteur de la nature. Les objets qui l'entourent, 
presque tous ouvrages de ses mains , reportent sans cesse 
ses pensées sur lui-même , l'occupent de sa propre impor- 
tance , et lui font trop souvent perdre de vue ce qu'il doit 
à son Créateur, et cette immensité de la création, si propre 
à rabaisser son orgueil , en exaltant sa reconnaissance et 
son amour. 

A la campagne, au contraire, tout lui rappelle Dieu: 
la beauté, la multiplicité de ses œuvres l'étonnent à chaque 
pas ; tout ce qui l'environne lui parle de lui, de ses bienfaits ; 
sa louange est dans chaque son qui frappe son oreille; la 
moindre plante , le plus petit insecte est un miroir qui ré- 
fléchit à nos yeux sa sagesse et son infinie bonté. 

Mme TOURTE - CHERBULÎEZ. 



49t La Locomotive. 

Sur un chemin de fer, dont la double nervure. 
Aux miracles de l'art soumettant la nature, 
Courait en noirs filets sur les monts nivelés, 
Les fleuves asservis et les vallons comblés, 
La machine de Watt, en sifflant élancée. 
Recueil de morceaux choisis. Q 



Du bruit de ses pistons frappant l'air a^ité. 
Volait, rasant le sol, par la vapeur poussée; 

Et défiant, dans sa rapidité, 
L'attelage divin par Homère chanté. 

Comme une comète enflammée, 

Elle jetait aii\ aquilons. 

En épais et noirs tourbillons, 

Sa chevelure de fumée. 

Trente wagons, chargés d'hommes et d'animaux, 
Etaient dans son essor entraînés sur sa trace. 
On eût dit un village, habitants et troupeaux, 
Qu'un ouragan fougueux emportait dans l'espace ; 
Et, de cette merveille avides spectateurs. 

Tous les peuples du voisinage 

Couraient saluer son passage 

De leurs transports admirateurs. 

Tout à coup, la machine, échappant à sa voie, 
A travers les rochers, court, éclate et se broie. 
Le fracas des wagons par les wagons heurtés, 
Les cris des voyageurs l'un sur l'autre jetés, 
Font succéder l'horreur à la publique joie. 

Ce train si pompeux, si bruyant, 
Où l'homme avec orgueil contemplait sa puissance, 

IN'est plus qu'une ruine immense. 
D'hommes et de débris pêle-mêle effrayant. 
Et d'où vient ce malheur, cette prompte déroute? 
D'un petit caillou qu'a jeté sur la route 

La main débile d'un enfant! 

vous que, dans ce temps si fertile en naufrages. 
De la fortune encore enivrent les faveurs, 

Conquérants de tous les étages. 
Grands auteurs dont l'esprit se perd dans les nuages, 
Où vous ont élevés des compères menteurs. 

Vous tous qui d'un char de victoire 
Crottez le pauvre monde, et vous faites accroire 

Que le jour ne luit que pour vous. 
Brillants aventuriers, illustres casse-cous. 

Triomphez, roulez votre gloire; 

3Iais gare les petits cailloux! 

VIEWET. 



83 



50. État du Peuple romain au quatrième siècle de l'ère 
chrétienne. 

La population rurale dans tout Tempire romain était 
divisée en deux classes: les colons libres et les esclaves, 
qui différaient bien plus de nom que par des droits réels. 
Les premiers cultivaient la terre moyennant des redevances 
fixes, payables le plus souvent en nature ; mais comme une 
distance prodigieuse les séparait de leurs maîtres , qu'ils 
relevaient immédiatement de quelque esclave favori ou de 
quelque affranchi , que leurs plaintes n'étaient point écou- 
tées, et que les lois ne leur donnaient aucune garantie, leur 
condition était devenue toujours plus dure, les redevances 
qu'on exigeait d'eux toujours plus ruineuses ; et si, dans 
l'accablement de leur misère, ils prenaient le parti de s'en- 
fuir , abandonnant leur champ , leur maison , leur famille, 
s'ils allaient demander un refuge à quelque autre proprié- 
taire , les constitutions des empereurs avaient établi des 
procédures sommaires par lesquelles on pouvait les récla- 
mer et les saisir partout où on les trouverait. Tel était le 
sort des cultivateurs libres. 

Les esclaves formaient deux classes : ceux qui étaient 
nés sur la propriété du maître , et qui , n'ayant par consé- 
quent point d'autre domicile, point d'autre patrie, inspi- 
raient un peu plus de confiance; et ceux qu'on avait 
achetés. Les premiers vivaient dans des corps de ferme ou 
dans des cases bâties tout autour , sous les yeux de leur 
commandeur, à peu près comme les nègres des colonies; 
toutefois les mauvais traitements , l'avarice de leurs supé- 
rieurs, la misère, le désespoir, diminuaient sans cesse leur 
nombre. Ces misérables travaillaient presque constamment 
avec des chaînes aux pieds ; on les excédait de fatigue, 



84 

pour dompter ainsi leur vigueur et leur ressentiment : puis 
on les enfermait chaque nuit dans des ergastules souterrains. 

La souffrance effroyable d'une si grande partie de la po- 
pulation, sa haine envenimée contre ceux qui l'opprimaient, 
avaient multiplié les révoltes d'esclaves, les complots, les 
assassinats et les empoisonnements. En vain une loi san- 
guinaire faisait mettre à mort tous les esclaves d'un maître 
assassiné, la vengeance et le désespoir n'en multipliaient 
pas moins les crimes. Ceux qui s'étaient déjà vengés, ceux 
qui n'avaient pu le faire, mais sur qui planaient des soup- 
çons, s'enfuyaient dans les bois, et ne vivaient plus que de 
brigandage. Us aggravaient, par leurs attaques, la condi- 
tion de ceux qui tout récemment encore étaient leurs com- 
pagnons d'infortune : des districts, des provinces entières, 
étaient successivement abandonnés par les cultivateurs, et 
les bois et les bruyères succédaient aux anciennes moissons. 

Le riche sénateur réparait quelquefois ses pertes, ou 
obtenait les secours de l'autorité pour défendre son bien: 
mais le petit propriétaire qui cultivait lui-même son champ 
ne pouvait échapper à tant de désordres et de violences ; 
sa vie comme sa fortune était chaque jour en danger. Il 
se hâtait donc de se défaire de son patrimoine à tout prix, 
toutes les fois qu'un de ses opulents voisins voulait l'acheter. 
Le nombre des propriétaires diminua à tel point . qu'un 
homme opulent, un homme de famille sénatoriale, avait 
le plus souvent dix lieues à faire avant de rencontrer un 
égal ou un voisin : aussi quelques-uns d'entre eux , pro- 
priétaires de provinces entières , étaient déjà considérés 
comme de petits souverains. 

Les grandes villes étaient elles-mêmes peuplées en très- 
grande partie d'artisans soumis à un régime assez sévère, 
d'affranchis et d'esclaves: mais elles contenaient aussi un 



85 

nombre, beaucoup plus grand que de nos jours, d'hommes, 
qui, se contentant du plus absolu nécessaire, passaient leur 
vie dans l'oisiveté. Toute cette population était également 
désarmée, également étrangère à la patrie, également timide 
devant l'ennemi, et incapable de se défendre; mais comme 
elle était rassemblée , le pouvoir lui montrait quelque res- 
pect. Dans toutes les villes du premier ordre , il y avait 
des distributions gratuites de vivres, tout comme il y avait 
dans le cirque et dans les théâtres des courses de chars, 
des jeux et des spectacles gratuits. La légèreté, l'amour 
du plaisir, l'oubli de l'avenir, qui ont toujours caractérisé 
la populace des grandes villes, suivirent les Romains pro- 
vinciaux au travers des dernières calamités de leur em- 
pire ; et Trêves , capitale de la préfecture des Gaules , ne 
fut pas la seule ville qui fut surprise et pillée par les 
Barbares, tandis que ses citoyens, la tête couronnée de guir- 
landes, applaudissaient avec fureur aux jeux du cirque. 

Tel était l'intérieur de l'empire au commencement du 
quatrième siècle; telle était la population qui devait ré- 
sister à l'invasion universelle des Barbares. Ceux-ci, bien 
souvent, ne laissaient aux citoyens que le choix de mou- 
rir armés ou de mourir en lâches. Et les descendants de 
ces superbes Romains, les héritiers de tant de gloire, ac- 
quise autrefois par tant de vertus , avaient été tellement 
avilis par les lois et l'ordre social auquel ils avaient été 
soiunis , que, quand l'alternative leur fut offerte , ils pré- 
férèrent toujours la mort des lâches. 

DE SISMONDI. 



51* La Cliasse aux Zibelines. 

Sur quatre- vingt mille exilés plus ou moins qui peu- 
plent habituellement la Sibérie , environ quinze mille sont 



86 

employés à la chasse de la zibeline et de l'hermine. Ils se 
réunissent en petites troupes de quinze ou vingt, rarement 
plus ou moins, afin de pouvoir se prêter un mutuel secours 
sans cependant se nuire en chassant. Sur deux ou trois traî- 
neaux attelés de chiens , ils emportent leurs provisions de 
voyage, consistant en poudi^e, plomb, eau-de-vie, fourrures 
grossières pour se couvrir, quelques vivres d'assez mauvaise 
qualité et une bonne quantité de pièges. Aussitôt que les 
gelées ont suffisamment durci la surface de la neige , ces 
petites caravanes se mettent en route et s'enfoncent dans 
le désert , chacune d'un côté différent. Quand le ciel de la 
nuit n'est pas voilé par des brouillards, elles dirigent leur 
voyage au moyen de quelques constellations : pendant le 
jour, elles consultent le soleil ou une petite boussole de 
poche. Quelques chasseurs se servent, pour marcher, de 
patins en bois à la manière de ceux des Samoyèdes ; d'au- 
tres n'ont pour chaussure que de gros souliers ferrés, et des 
guêtres de cuir ou de feutre. 

Chaque traîneau a ordinairement un attelage de huit 
chiens; mais, pendant que quatre le tirent, les quatre autres 
se reposent, soit en suivant leur maître, soit en se couchant 
à une place qui leur est réservée sur le traîneau même. 
Ils se relaient de deux heures en deux heures. Pendant 
les premiers jours on fait de grandes marches, afin de ga- 
gner le plus tôt possible Tendroit où Ton doit chasser, et cet 
endroit est quelquefois à deux ou trois cents lieues de dis- 
tance du point d'où Ton est parti; mais plus on avance dans 
le désert, plus les obstacles se multiplient. Tantôt c'est un 
torrent non encore glacé qu'il faut traverser ; alors on est 
obligé d'entrer dans l'eau jusqu'à l'estomac, et de porter les 
traîneaux sur l'autre bord, en se frayant un passage à tra- 
vers les glaçons charriés par les eaux. Une autre fois, c'est 



lin bois à traverser en se faisant jour à coups de hache dans 
les broussailles: puis un pic de glace à monter; et alors 
les chasseurs, après s'être attaché des crampons aux pieds, 
s'attellent avec leurs chiens pour hisser leurs traîneaux à 
force de bras. 

Là un hiver de neuf mois couvre la terre d'épais frimas ; 
jamais le sol ne dégèle à plus de trois ou quatre pieds de 
profondeur, et la nature, éternellement morte, jette dans 
l'âme répouvante et la désolation ; à peine si une végéta- 
tion languissante couvre les plaines de quelque verdure 
pendant le court intervalle de Tété : et des bruyères stériles, 
de maigres bouleaux, quelques arbres résineux rachitiques, 
font l'ornement le plus pittoresque de ces climats glacés. 
Là tous les êtres vivants ont subi la triste influence du 
désert; les rares habitants qui traînent dans les neiges leur 
existence engourdie sont presque des sauvages difformes et 
abrutis ; les animaux y sont malheureux , farouches et fé- 
roces; et tous, si j'en excepte le renne, ne sont utiles à 
l'homme que par leur fourrure: tels sont les ours blancs, les 
loups gris, les renards bleus, les blanches hermines et la 
marte-zibeline. Venons à nos chasseurs. 

L'hiver augmente en intensité : les longues nuits de trois 
mois deviennent plus sombres, parce que l'atmosphère est 
surchargée d'une fine poussière de glace qui l'obscurcit. Vers 
le nord, le ciel se colore d'une lumière rouge et ensanglantée, 
annonçant les aurores boréales. Les gloutons, les ours, les 
loups et autres animaux féroces , ne trouvant plus sur la 
terre couverte de neige leur nourriture accoutumée, errent 
dans les ténèbres, s'approchent audacieusement de la petite 
caravane, et font retentir les roches de glace de leurs sinis- 
tres hurlements. Chaque soir, lorsqu'on arrive au pied d'une 
montagne qui peut servir d'abri contre le vent du nord , il 



88 

faut camper. On fait une sorte de rempart avec les traîneaux ; 
on tend au-dessus une toile soutenue par quelques perches 
de sapin coupées dans un bois voisin. On place au milieu 
de cette façon de tente un fagot de broussailles auquel on 
met le feu. Chacun étend une peau d'ours sur la glace, se 
couche dessus , se couvre de son manteau fourré, et attend 
le lendemain pour se remettre en route. 

Pendant que les chasseurs dorment, l'un d'eux fait sen- 
tinelle , et souvent son coup de fusil annonce l'approche 
d'un ours féroce ou d'une troupe de loups affamés. Il faut 
se lever à la hâte, et quelquefois soutenir une affreuse lutte 
avec ces terribles animaux ; mais il arrive aussi que la nuit 
n'est troublée par aucun bruit , si ce n'est par le sifflement 
du vent du nord qui glisse sur la neige, et par une sorte de 
petit bruissement particulier sur la toile de la tente. Les 
chasseurs ont dormi profondément, et il est grand jour quand 
ils se réveillent. Ils appellent la sentinelle, mais personne 
ne répond : leur cœur se serre , ils se hâtent de sortir, car 
ils savent ce que signifie ce silence. Leur camarade est là, 
assis sur un tronc de sapin renversé. Il a bien fait son de- 
voir de surveillant , car son fusil est sur ses genoux , son 
doigt sur la gâchette, et ses yeux sont tournés sur la mon- 
tagne, où, la nuit, les hurlements des loups se sont fait en- 
tendre ; mais ce n'est plus un homme qui est en sentinelle, 
c'est un bloc de glace. Ses compagnons, après avoir versé 
une larme sur sa destinée, le laissent là, assis dans le désert, 
et se réservent de lui donner la sépulture six mois plus tard, 
à leur retour, lorsqu'un froid moins intense permettra 
d'ouvrir un trou dans la glace. Ils le retrouveront à la même 
place, dans la même attitude et dans le même état, si un 
ours n'a pas essayé d'entamer avec ses dents des chairs 
transparentes, blanches et roses comme de la cire , colo- 
rées , mais dures comme le granit. 



89 

Enfin 5 après mille fatigues et mille dangers épouvan- 
tables, la petite caravane arrive dans une contrée coupée 
de collines et de ruisseaux. Les chasseurs les plus expéri- 
mentés tracent le plan d'une misérable cabane, construite 
avec des perches et de vieux troncs de bouleaux à moitié 
pourris. Ils la couvrent d'herbes sèches et de mousse, et 
laissent au haut du toit un trou pour donner passage à la 
fumée. Un autre trou, par lequel on ne peut se glisser qu'en 
rampant, sert de porte , et il n'y a pas d'autre ouverture 
pour introduire Tair et la lumière. C'est là que quinze mal- 
heureux passeront les cinq ou six mois les plus rudes de 
l'hiver; c'est là qu'ils braveront l'inclémence d'une tempé- 
rature descendant presque chaque jour à 22 ou 25^ du ther- 
momètre de Réaumur. Lorsque les travaux de la cabane sont 
terminés , lorsque le chaudron est placé au niiheu de l'ha- 
bitation, sur le foyer, pour faire fondre laglace qui doit leur 
fournir de Teau , lorsque la mousse et les lichens sont dis- 
posés pour faire les lits, alors les chasseurs partent ensemble 
pour aller visiter leur nouveau domaine, et pour diviser le 
pays en autant de cantons de chasse qu'il y a d'hommes. 
Quand les limites en sont définitivement tracées, on tire ces 
cantons au sort, et chacun a le sien en toute propriété pen- 
dant la saison de la chasse, et aucun d'eux ne se permettrait 
d'empiéter sur celui de ses voisins. Us passent toute la jour- 
née à tendre des pièges partout où ils voient sur la neige 
des impressions de pieds annonçant le passage ordinaire 
des martes, des hermines et des renards bleus. Us pour- 
suivent aussi ces animaux dans les bois à coups de fusil, ce 
qui exige une grande adresse; car, pour ne pas gâter la 
peau, ils sont obligés de tirer à balle franche. Le soir tous 
se rendent à la cabane , et la première chose qu'ils font est 
de se regarder mutuellement le bout du nez. Si l'un d'eux 



dO 

l'a blanc comme de la cire vierge et un peu transparent, 
c'est qu'il l'a gelé, ce dont il ne sapercoit pas lui-même. 
Alors on ne laisse pas le chasseur s'approcher du feu, on 
lui applique sur le nez une compresse de neige que l'on re- 
nouvelle à mesure qu'elle se fond, jusqu'à ce que la partie 
malade ait repris sa couleur naturelle. Ils traitent de même 
les pieds et les mains gelés ; mais , malgré ces soins , il est 
rare que la petite caravane se remette en route au printemps 
sans ramener avec elle quelques estropiés. Dans les hivers 
extrêmement rigoureux , il est arrivé maintes fois que des 
caravanes entières de chasseurs sont restées gelées dans leurs 
huttes, ou ont été englouties dans les neiges. Les douleurs 
morales des exilés, venant s'ajouter aux rigueurs de cet af- 
freux climat , ont aussi poussé très-souvent les chasseurs 
au découragement; et, dans ces solitudes épouvantables, 
il n'y a qu'un pas du découragement à la mort. Qu'un exilé 
harassé s'asseye un quart d'heure au pied d'un arbre, qu'il 
se laisse aller aux pleurs , puis au sommeil , il est certain 
qu'il ne se réveillera plus. 

GERBE. 



52* Le Tombeau d'une Mère. 

Un jour, les yeux lassés de veilles et de larmes, 
Comme un lutteur vaincu prêt à jeter ses armes, 
Je disais à l'aurore: En vain tu vas briller; 
La nature trahit nos yeux par ses merveilles, 
Et le ciel coloré de ses teintes vermeilles 
Ne sourit que pour nous railler î 

Rien n'est vrai, rien n'est faux; tout est songe et mensonge! 
Illusion du cœur qu'un vain espoir prolonge! 
Nos seules vérités, hommes, sont nos douleurs! 
Cet éclair dans nos yeux que nous nommons la vie, 
Etincelle dont l'ame est à peine éclaircie 
Qu'elle va s'allumer ailleurs! 



91 



Plus nous ouvrons les yeux, plus la nuit est profonde; 
Dieu n'est qu'un mot rêvé pour expliquer le monde, 
Un plus obscur abîme où l'esprit s'est lancé, 
Et tout flotte et tout tombe ainsi que la poussière 
Que fait en tourbillons dans l'aride carrière 
Lever le pied d'un insensé! 

Je disais; et mes yeux voyant avec envie 
Tout ce qui n'a reçu qu'une insensible vie, 
Et dont nul rêve au moins n'agite le sommeil; 
Au sillon, au roclier, j'attachais ma paupière, 
Et ce regard disait: A la brute, à la pierre, 
Au moins, que ne suis-je pareil! 

Et ce regard, errant comme l'œil du pilote 
Qui demande sa route à l'abîme qui flotte, 
S'arrêta tout à coup fixé sur un tombeau ! 
Tombeau, cher entretien d'une douleur amère. 
Où le gazon sacré qui recouvre ma mère 
Grandit sous les pleurs du hameau! 

Là, quand l'ange voilé sous les traits d'une femme. 
Dans le Dieu, sa lumière, eut exhalé sou âme, 
Comme on souft'le une lampe à l'approche du jour; 
A l'ombre des autels qu'elle aimait à toute heure, 
Je lui creusai moi-même une étroite demeure, 
Une porte à l'autre séjour! 

Là dort dans son espoir celle dont le sourire 
Cherchait encor mes yeux à l'heure où tout expire, 
Ce cœur, source du mien, ce sein qui m'a conçu, 
Ce sein qui m'allaita de lait et de tendresses. 
Ces bras qui n'ont été qu'un berceau de caresses, 
Ces lèvres dont j'ai tant reçu! 

Là dorment soixante ans d'une seule pensée! 
D'une vie à bien faire uniquement passée. 
D'innocence, d'amour, d'espoir, de pureté. 
Tant d'aspirations vers son Dieu répétées , 
Tant de foi dans la mort, tant de vertus jetées 
En gage à l'immortalité! 

Tant de nuits sans sommeil pour veiller la souffrance, 
Tant de pain retranché pour nourrir l'indigence, 



92 



Tant de pleurs toujours prêts à s'unir à des pleurs, 
Tant de soupirs brûlants vers une autre patrie, 
Et tant de patience à porter une vie 
Dont la couronne était ailleurs! 

Et tout cela, pourquoi? Pour qu'un creux dans le sable 
Absorbât pour jamais cet être intarissable! 
Pour que ces vils sillons en fussent engraissés! 
Pour que l'herbe des morts dont sa tombe est couverte 
Grandît, là, sous mes pieds, plus épaisse et plus verte! . 
Un peu de cendre était assez! 

Non, non; pour éclairer trois pas sur la poussière, 
Dieu n'aurait pas créé cette immense lumière, 
Cette âme au long regard, à l'héroïque effort! 
Sur cette froide pierre en vain le regard tombe, 
vertu! ton aspect est plus fort que la tombe, 
Et plus évident que la mort! 

Et mon œil, convaincu de ce grand témoignage. 
Se releva de terre et sortit du nuage. 
Et mon cœur ténébreux recouvra son flambeau! 
Heureux l'homme à qui Dieu donne une sainte mère! 
En vain la vie est dure et la mort est amère ; 
Qui peut douter sur son tombeau ? 

LAMARTIXE. 



53t Les Vieillards et leurs Enfants. 

Honneur aux pères et aux mères, honneur h eux, et hon- 
neur et respect ; ne fût-ce que pour leur règne passé ; pour 
ce temps dont ils ont été seuls maîtres, et qui ne reviendra 
plus ; ne fût-ce que pour ces années à jamais perdues , et 
dont ils portent sur le front Tauguste empreinte: Lève-toi 
devant les cheveux hlancs, et honore Je vieillard; et crains 
ton Dieu y je suis r Eternel. 

Voilà votre devoir, enfants présomptueux, et qui parais- 
sez impatients de courir seuls dans la route de la vie. Ils 
s'en iront, vous n'en pouvez douter, ces parents qui tardent 
à vous faire place; ce père dont les discours ont encore une 



93 

teinte de sévérité qui vous blesse ; cette mère dont le vieil 
âge vous impose des soins qui vous importunent: ils s'en 
iront, ces surveillants attentifs de votre enfance, et ces pro- 
tecteurs animés de votre jeunesse: ils s'en iront, et vous 
chercherez en vain de meilleurs amis : ils s'en iront, et dès 
qu'ils ne seront plus , ils se présenteront à vous sous un 
nouvel aspect ; car le temps , qui vieillit les gens présents 
à notre vue, les rajeunit pour nous quand la mort les a fait 
disparaître ; le temps leur prête alors un éclat qui nous était 
inconnu 

Ah! qu'elle est vaine et ridicule, cette jeunesse dans ses 
sentiments d'orgueil et dans la supériorité qu'elle s'adjuge 
sur les vieillards, sur les hommes qu'elle voit descendre au 

sépulcre , et dont elle envahit le domaine Il n'y a 

d'homme jeune que l'homme juste, l'homme religieux: car 
lui seul peut vivre d'espérances jusqu'à son dernier moment ; 
lui seul peut croire à de longs jours ; lui seul peut voir dans 
sa fin le plus beau des commencements. 

Et vous qui voulez prendre pour seul guide votre intérêt 
personnel , vous devez encore méditer ces paroles de l'Ec- 
clésiastique : Et que leur rendras-tu en récompense^ au prix 
de ce qu'Us t'ont donné? Vous le devez en ne songeant qu'à 
vous, car dans le cours borné de cette vie où votre atten- 
tion se concentre, vous serez pères un jour; et l'exemple 
d'ingratitude que vous aurez donné dans votre jeune âge, 
vous laissera peut-être sans défense contre l'ingratitude de 
vos enfants. Pourriez-vous en effet appeler la morale à 
votre aide ? pourriez-vous l'employer à l'appui de vos droits 
paternels, quand vous l'auriez dédaignée au moment où elle 
vous astreignait à des devoirs précisément semblables aux 
obligations dont vous voulez que les autres soient tenus 
envers vous ? Fils ingrats ! la punition dont vous serez les 



94 

instruments sera terrible ; elle le sera, si votre père, en butte 
à vos dédains , ne peut trouver dans ses souvenirs aucune 
consolation; s'il a la conscience de l'abandon où lui-même 
il a laissé les auteurs de ses jours, et s'il croit que le ciel 
vous a choisis pour être leurs vengeurs. 

XECKER. 



54. L'Absence. 



A Livry, mardi-saint 24 mars 1671. 

Il y a trois heures que je suis ici, ma chère enfant. Je suis 
partie de Paris avec l'Abbé, Hélène, Hébert et Maîyhise, 
dans le dessein de me retirer du monde et du bruit pour 
jusqu'à jeudi au soir; je prétends être en solitude; je fais 
de ceci une petiteTrappe ; je veux y prier Dieu, y faire mille 
réflexions ; j'ai résolu d'y jeûner beaucoup pour toutes sortes 
de raisons ; de marcher pour tout le temps que j'ai été dans 
ma chambre, et surtout de m'ennuyer pour l'amour de Dieu. 
Mais ce que je ferai beaucoup mieux que tout cela, c'est de 
penser à vous, ma fille; je nai pas encore cessé, depuis que 
je suis arrivée, et ne pouvant contenir tous mes sentiments, 
je me suis mise à vous écrire au bout de cette petite allée 
sombre que vous aimez , assise sur ce siège de mousse ou 
je vous ai vue quelquefois couchée. Mais, mon Dieu! où 
ne vous ai-je point vue ici? et de quelle façon toutes ces 
pensées me traversent-elles le cœur ? Il n'y a point d'endroit, 
point de lieu, ni dans la maison, ni dans l'église, ni dans 
le pays, ni dans le jardin, où je ne vous aie vue; il n'y en 
a point qui ne me fasse souvenir de quelque chose ; de 
quelque manière que ce soit, je vous vois, vous nrêtes 
présente; je pense et repense à tout, ma tête et mon esprit 
se creusent: mais j'ai beau tourner, j'ai beau chercher, 
cette chère enfant que j'aime avec tant de passion est à 



95 

deux cents lieues de moi, je ne l'ai plus. Sur cela, je pleure, 
sans pouvoir m'en empêcher. Voilà qui est bien faible; 
mais pour moi, je ne sais point être forte contre une ten- 
dresse si juste et si naturelle. Je ne sais en quelle disposition 
vous serez en lisant cette lettre. Le hasard fera qu'elle 
viendra mal à propos, et qu elle ne sera peut-être pas lue 
de la manière qu'elle est écrite: à cela je ne vois point de 
remède; elle sert toujours à me souLnger présentement; 
c'est au moins ce que je lui demande: l'état où ce lieu m'a 
mise est une chose incroyable. Je vous prie de ne point 
parler de mes faiblesses ; mais vous devez les aimer, et 
respecter mes larmes, puisqu'elles viennent d'un cœur tout 

à vous. '^^""'- ^^ SÉVIGNÉ, 

55* Le clair de lune de Mai. 

Au bout de sa longue carrière , 
Déjà le soleil moins ardent 
Plonge et dérobe sa lumière, 
Dans la pourpre de l'occident. 

La terre n'est plus embrasée 
Du souffle brûlant des chaleurs. 
Et le soir, aux pieds de rosée. 
S'avance, en ranimant les fleurs. 

Sous Tombre par degrés naissante, 
Le soleil devient plus obscur; 
Et la lumière décroissante, 
Rembrunit le céleste azur. 

Parais, ô lune désirée! 

Monte doucement dans les cieux, 

Guide la paisible soirée 

Sur ton trône silencieux. 

Amène la brise légère. 
Qui dans l'air précède tes pas, 
Douce haleine à nos champs si chère ^ 
Qu'aux cités on ne connaît pas, 



96 

A travers la cime agitée 
Du saule incliné sur les eaux, 
Verse ta lueur argentée 
Flottante en mobiles réseaux. 

Que ton image réfléchie 
Tombe sur le ruisseau brillant. 
Et que la vague au loin blanchie 
Roule ton disque vacillant! 

Descends, comme une faible aurore, 
Sur des objets trop éclatants; 
En l'adoucissant, pare encore 
La jeune pompe du printemps. 

Aux fleurs nouvellement écloses 
Prête un demi-jour enchanté, 
Et blanchis ces vermeilles roses, 
De ta pâle et molle clarté! 

Et toi, sommeil, de ma paupière 
Ecarte les pesants pavots! 
Fhœbé, j'aime mieux ta lumière 
Que tous les charmes du repos. 

Je veux, dans sa marche insensible, 
Ivre d'un poétique amour 
Contempler ton aslre paisible, 
Jusqu'au réveil brillant du jour. 

CHÊNEDOLLÉ. 

56* Le Fourmi-Lion. 

Il n'est pas d'insecte plus célèbre par son industrie que 
le fourmi-lion. Tout le monde sait que le fourmi-lion se 
creuse, dans un sable sec ou dans une terre fort pulvérisée, 
une fosse en manière de trémie ou d'entonnoir, au fond de 
laquelle il se tient en embuscade. Comme il ne marche 
qu'à reculons, il ne peut poursuivre sa proie: il lui tend 
donc un piège, et c'est surtout sur la fourmi qu'il fonde 
ses espérances. Il eût été mieux nommé foiirmi-roiard^ si 
ce nom n'avait paru trop long. 



97 

A Tordinaire. il demeure caché sous le sable : soit qu'il 
repose au fond de son entonnoir ou quïl change de place, 
il ne montre jamais que le bout de sa tête. Elle est carrée 
et plate, et armée de deux petites cornes mobiles, en forme 
de crochets ou de pinces très-fines, dont la singulière struc- 
ture étonne l'observateur, et lui montre à quel point la na- 
ture est admirable jusque dans ses moindres productions. 
Vous savez en général que sa forme tient un peu de celle 
du cloporte, et que son corps, porté sur six jambes et ter- 
miné en pointe , est composé d'une suite d'anneaux pure- 
ment membraneux. C'est tout ce qu'il vous importe de 
comiaître de sa structure; un plus grand détail serait 
superflu. 

Pour creuser son entonnoir , le fourmi-lion commence 
par tracer dans le sable un sillon circulaire, dont l'enceinte 
déterminera l'ouverture de l'entonnoir . . . Après avoir tracé 
le premier sillon circulaire , le fourmi-lion en trace un se- 
cond concentrique au premier. Vous comprenez que son 
travail doit aboutir à enlever tout le sable renfermé dans 
l'enceinte du premier sillon. Imaginez donc un cône de 
sable , dont le diamètre soit égal à celui de l'enceinte , ^t 
dont la hauteur égale la profondeur que doit avoir l'en- 
tonnoir: c'est ce cône de sable qu'il s'agit d'enlever. 

C'est avec sa tète,^ comme avec une pelle, que l'insecte 
en vient à bout. Vous avez vu qu'elle est carrée et plate: 
sa forme répond donc très-bien à cette fonction. Il se sert 
d'une de ses premières jambes pour la charger de sable, et 
quand elle en est fort chargée, il le lance brusquement hors 
de l'enceinte. Toute cette petite manœuvre s'exécute avec 
une promptitude et une adresse surprenantes: un jardinier 
n'opère pas si vite ni si bien avec sa bêche et son pied, 
que le fourmi-lion avec sa tête et sa jambe. Je n'ai pres- 

Eecueil de morceaux clioisis. 7 



98 

que pas besoin de vous dire que la suite des manœuvres 
de notre insecte ne sera que la répétition de celle que je 
viens d'esquisser. Il tracera de nouveaux sillons, toujours 
concentriques aux premiers. Le diamètre de l'enceinte di- 
minuera ainsi graduellement , et le fourmi-lion descendra 
de plus en plus dans le sable. 

Il arrive souvent qu'en creusant sa trémie, le fourmi- 
lion rencontre de gros grains de sable ou de petits grumeaux 
de terre sèche : il n'a garde de les laisser dans sa trémie ; ils 
serviraient d'échelons aux petits insectes qui tenteraient 
d'en sortir. Il en charge sa tête, et par un mouvement su- 
bit et bien calculé, il les projette hors du trou. Si, au lieu 
de ces corps assez légers, il rencontre de petites pierres trop 
pesantes pour être lancées avec sa tête, il sait s'en débar- 
rasser par un moyen nouveau et fort singulier. Il sort de 
terre , et se montre tout entier à découvert. Il va ainsi à 
reculons, jusqu'à ce que le bout de son derrière ait atteint 
la pierre: il semble alors la tâter; il essaie de la pousser et 
de la soulever : il redouble ses efforts, parvient à la charger 
sur son dos, maintient habilement l'équilibre par des mou- 
vements prompts et alternatifs de ses anneaux, gagne avec 
sa charge le pied de la rampe, la gravit, porte la pierre à 
quelque distance du trou, revient dans le trou, et achève 
de le creuser. 

Cependant, malgré tout son savoir-faire en tours d'équi- 
libre, la pierre lui échappe quelquefois au moment qu'il 
est sur le point d'arriver au haut de la rampe. Il ne se 
rebute pas, il descend, va chercher la pierre, la charge de 
nouveau sur son dos, regagne la rampe, remonte, se dé- 
charge, et retourne à son travail. 

Enfin, le fourmi-lion jouit du fruit de ses travaux: il a 
tendu son piège, et le voilà n l'affilt. Caché et immobile au 



99 

fond de la fosse, il attend en chasseur rusé et patient la proie 
qu'il ne saurait poursuivre. Si quelque fourmi vient à rôder 
autour du précipice, il est rare qu'elle n'y tombe point. Les 
bords en sont escarpés, et s'éboulent facilement. Ils entraî- 
nent avec eux l'imprudente fourmi; le fourmi-lion la saisit 
prestement avec ses cornes, la secoue pour l'étourdir, la tire 
sous le sable, et la suce à son aise. Il rejette ensuite le ca- 
davre qui n'est plus qu'une peau sèche et vide, répare le 
désordre survenu dans la fosse, et se remet en embuscade. 
Il n'a pas toujours le bonheur de saisir sa proie au mo- 
ment qu'elle tombe dans le piège. Souvent elle échappe à 
ses pinces meurtrières, et fait effort pour gagner le haut de 
l'entonnoir. Alors le fourmi-lion fait jouer sa tête; il lance 
sur la proie des jets de sable redoublés, qui la précipitent 
de nouveau au fond de la fosse. 

CH. DOXXET, 



57* Racine en famille. 

Quelque agrément que Racine pût trouver à la cour, 
il y mena toujours une vie retirée, partageant son temps 
entre peu damis et ses livres. Sa plus grande satisfaction 
était de revenir passer quelques jours dans sa famille; et, 
lorsqu'il se retrouvait à sa table avec sa femme et ses 
enfants, il disait qu'il faisait meilleure chère qu'aux tables 
des grands. 

Il revenait un jour de Versailles pour goûter ce plaisir, 
lorsqu'un écuyer de Monsieur le Duc vint lui dire qu'on 
Tattendait à dîner à l'hôtel de Condé: Je n'aurai point 
l'honneur d'y aller, répondit-il, il y a plus de huit jours 
que je n'ai vu ma femme et mes enfants , qui se font une 
fête de manger aujourd'hui avec moi une très-belle carpe; 
je ne puis me dispenser de dîner avec eux. L'écuyer lui 



100 

représenta qu'une compagnie nombreuse invitée au repas 
de Monsieur le Duc se faisait aussi une fête de Favoir , et 
que le prince serait mortifié sïl ne venait pas. Une personne 
de la cour qui m'a raconté la chose ma assuré que mon 
père fit apporter la carpe, qui était d'environ un écu, et que 
la montrant à Técuyer, il lui dit: Jugez vous-même si je 
puis me dispenser de dîner avec ces pauvres enfants qui 
ont voulu me régaler aujourd'hui, et n'auraient plus de plai- 
sir s'ils mangeaient ce plat sans moi. Je vous prie de faire 
valoir cette raison à Son Altesse sérénissime. L'écuyer la 
rapporta fidèlement , et l'éloge quïl fit de la carpe devint 
l'éloge de la bonté du père qui se croyait obligé de la man- 
ger en famille. 

RACiyE LE FILS. 



58* L'Ange gardien. 

Oh! qu'il est beau cet esprit immortel, 
Gardien sacré de notre destinée! 
Des fleurs d'Eden sa tête est couronnée. 
Il resplendit de l'éclat éternel. 
Dès le berceau sa voix mystérieuse , 
Des vœux confus d'une ame ambitieuse, 
Sait réprimer l'impétueuse ardeur, 
Et d'âge en âge il nous guide au bonheur. 
L'Enfant. 
Dans cette vie obscure, à mes regards voilée, 
Quel destin m'est promis? à quoi suis-je appelée? 
Avide d'un espoir qu'à peine j'entrevois, 
Mon cœur voudrait franchir plus de jours à la fois! 
Si la nuit règne aux cieux, une ardente insomnie, 
A ce cœur inquiet révèle son génie, 
Mes compagnes en vain m'appellent, et ma main 
De la main qui l'attend s'éloigne avec dédain. 

L'Ange. 

Crains, jeune enfant, la tristesse sauvage, 
Dont ton orgueil subit la vaine loi , 



101 

Loin de les fuir, cours aux jeux du jeune âge, 
Jouis des biens que le ciel fit pour toi: 
Aux doux ébats de l'innocente joie 
N'oppose plus un front triste et rêveur ; 
Sous l'œil de Dieu suis ta riante voie: 
Enfant, crois-moi, je conduis au bonheur. 
La jeune Fille. 

Quel immense horizon devant moi se révèle! 

A mes regards ravis que la nature est belle! 

Tout ce que sent mon âme ou qu'embrassent mes yeux, 

S'exhale de ma bouche en sons mélodieux. 

Où courent ces rivaux armés du luth sonore? 

Dans cette arène il est quelques places encore; 

Ne puis-je, à leurs côtés me frayant un chemin, 

M'élancer seule, libre, et ma lyre à la main? 
L'Ange. 
Seule couronne à ton front destinée. 
Déjà blanchit la fleur de l'oranger; 
D'un saint devoir doucement enchaînée , 
Que ferais-tu d'un espoir mensonger? 
Loin des sentiers dont ma main te repousse, 
Ne pleure pas un dangereux honneur. 
Suis une route et plus humble et plus douce; 
Vierge, crois-moi, je conduis au bonheur. 
La Femme. 

Oh! laissez-moi charmer les heures solitaires; 

Sur ce luth ignoré laissez errer mes doigts; 

Laissez naître et mourir ces notes passagères. 

Comme les sons plaintifs d'un écho dans les bois. 

Je ne demande rien aux brillantes demeures. 

Des plaisirs fastueux inconstant univers, 

Loin du monde et du bruit laissez couler mes heures j 

Avec ces doux accords à mon repos si chers. 
L'Ange. 
As-tu réglé dans ton modeste empire 
Tous les travaux, les repas, les loisirs? 
Tu peux alors accorder à ta lyre 
Quelques instants ravis à tes plaisirs. 
Le rossignol élève sa voix pure. 
Mais dans le nid du nocturne chanteur, 



102 

Est le repos, l'abri, la nourriture . . . 
Femme, crois-moi, je conduis au bonheur, 

La Mère. 

Revenez, revenez, songes de ma jeunesse. 
Eclatez, nobles chants, lyre, ré veillez- vous. 
Je puis forcer la gloire à tenir sa promesse; 
Recueillis pour mon fils, ces lauriers seront doux. 
Oui je veux à ses pas aplanir la carrière, 
A son nom jeune encore otfrir l'appui du mien, 
Pour le conduire au but, y toucher la première, 
Et tenter l'avenir pour assurer le sien. 

L'Ange. 

Vois ce berceau, ton entant y repose; 
Tes chants hardis vont troubler son sommeil. 
T'éloignes-tu, ton absence l'expose 
A te chercher en vain à son réveil. 
Si tu frémis pour son naissant voyage. 
De sa jeune âme exerce la vigueur. 
Voilà ton but, ton espoir, ton ouvrage; 
Mère, crois-moi, je conduis au bonheur. 

La vieille Femme. 

L'hiver sur mes cheveux étend sa main glacée, 
Il est donc vrai! mes vœux n'ont pu vous arrêter, 
Jours rapides! et vous, pourquoi donc me quitter. 
Rêves harmonieux qu'enfantait ma pensée? 
Hélas! sans la toucher j'ai laissé se flétrir 
La palme qui m'offrait un verdoyant feuillage, 
Et ce feu, qu'attendait le phare du rivage, 
Dans un foyer obscur je l'ai laissé mourir. 

L'Ange. 

Ce feu sacré, renfermé dans ton âme. 
S'y consumait loin des profanes yeux; 
Comme l'encens offert dans les saints lieux, 
Quelques parfums ont seuls trahi sa flamme. 
D'un art heureux tu connus la douceur. 
Sans t'égarer sur les pas de la gloire, 
Jouis en paix d'une telle mémoire. 
Femme, crois-moi, je conduis au bonheur. 



103 

La Mourante. 

Je sens pâlir mon front, et ma voix presque éteinte 

Salue en expirant Papproche du trépas. 

D'une pieuse vie on peut sortir sans crainte, 

Et mon céleste ami ne m'abandonne pas. 

3Iais quoi! ne rien laisser après moi de moi-même! 

Briller, trembler, mourir comme un triste flambeau! 

Ne pas léguer du moins mes chants à ceux que j'aime, 

Un souvenir au monde, un nom à mon tombeau! 
L'Ange. 
Il luit pour toi le jour de la promesse, 
Au port sacré je te dépose enfin, 
Et près des cieux ta coupable faiblesse 
Fleure un vain nom dans un monde plus vain! 
La tombe attend tes dépouilles mortelles; 
L'oubli, tes chants; mais l'âme est au Seigneur; 
L'heure est venue, entends frémir mes ailes. 
Viens, suis mon vol, je conduis au bonheur. 

Mme TAS TV. 



59* La Nature en Amérique. 

Quand les Européens abordèrent le rivage des Antilles, 
et plus lard les côtes de l'Amérique du Sud, ils se crurent 
transportés dans les régions fabuleuses qu'avaient célébrées 
les poètes. La mer étincelait des feux du tropique; la trans- 
parence extraordinaire de ses eaux découvrait pour la 
première fois aux yeux du navigateur la profondeur des 
abîmes. *) Çà et là se montraient de petites îles parfumées^ 
qui semblaient flotter comme des corbeilles de fleurs sur 



'^') Les eaux sont si transparentes dans la mer desÂntilles, qu'on distingue 
les coraux et les poissons à 60 brasses de profondeur. Le vaisseau 
semble planer dans l'air, une sorte de vertige saisit le voyageur 
dont l'œil plonge à travers le fluide cristalhn au milieu des jardins 
sous-marins, où des coquillages et des poissons dorés brillent par- 
mi les touffes de fucus et des bosquets d'algues marines. 

Malte- Brun. 



104 

la surface tranquille de rocéan. Tout ce qui dans ces lieux 
enchantés s'offrait à la vue semblait préparé pour les besoins 
de l'homme , ou calculé pour ses plaisirs. La plupart des 
arbres étaient chargés de fruits nourrissants , et les moins 
utiles à rhomme charmaient ses regards par l'éclat et la va- 
riété de leurs couleurs. Dans une forêt de citronniers odo- 
rants, de figuiers sauvages , de myrtes à feuilles rondes, 
d'acacias et de lauriers-roses, tous entrelacés par des lianes 
fleuries, une multitude d'oiseaux inconnus à l'Europe fai- 
saient étinceler leurs ailes de pourpre et d'azur, et mêlaient 
le concert de leurs voix aux harmonies d'une nature pleine 
de mouvement et de vie. 

La mort était cachée sous ce manteau brillant ; mais on 
ne l'apercevait point alors, et il régnait d'ailleurs dans Tair 
de ces climats je ne sais quelle influence énervante qui 
attachait l'homme au présent, et le rendait insouciant de 
l'avenir. 

L'Amérique du Nord parut sous un autre aspect ; tout 
y était grave, sérieux, solennel ; on eût dit qu'elle avait été 
créée pour devenir le domaine de l'intelligence comme 
l'autre la demeure des sens. 

Un océan turbulent et brumeux enveloppait ses rivages. 
Des rochers granitiques ou des grèves de sable lui servaient 
de ceinture ; les bois qui couvraient ses rives étalaient un 
feuillage sombre et mélancolique; on n'y voyait guère 
croître que le pin, le mélèze, le chêne vert, l'olivier sauvage 
et le laurier. 

Après avoir pénétré à travers cette première enceinte, 
on entrait sous les ombrages de la forêt centrale. Là se trou- 
vaient confondus les plus grands arbres qui croissent sur 
les deux hémisphères. Le platane, le catalpa, l'érable à 



105 

sucre et le peuplier de Virginie , entrelaçaient leurs bran- 
ches avec celles du chêne, du hêtre et du tilleul. 

Comme dans les forêts soumises au domaine de l'homme, 
la mort frappait ici sans relâche; mais personne ne se char- 
geait d'enlever les débris qu'elle avait faits. Ils s'accumu- 
laient donc les uns sur les autres; le temps ne pouvait suf- 
fire à les réduire assez vite en poudre et à préparer de 
nouvelles places. Mais , au milieu même de ces débris, le 
travail de la reproduction se poursuivait sans cesse. Des 
plantes grimpantes et des herbes de toute espèce se fai- 
saient jour à travers les obstacles; elles rampaient le long 
des arbres abattus, s'insinuaient dans leur poussière, sou- 
levaient et brisaient Técorce flétrie qui les couvrait encore, 
et frayaient un chemin à leurs jeunes rejetons. Ainsi la 
mort venait en quelque sorte y aider à la vie. L'une et 
l'autre étaient en présence; elles semblaient avoir voulu 
mêler et confondre leurs œuvres. Ces forêts recelaient 
une obscurité profonde ; mille ruisseaux , dont l'industrie 
humaine n'avait point encore dirigé le cours, y entrete- 
naient une éternelle humidité. A peine y voyait-on quel- 
ques fleurs, quelques fruits sauvages, quelques oiseaux. 

La chute d'un arbre renversé par l'âge , la cataracte 
d'un fleuve, les mugissements des buffles et le sifflement 
des vents y troublaient seuls le silence de la nature. 

A Test du grand fleuve, les bois disparaissaient en par- 
tie ; à leur place s'étendaient des prairies sans bornes. La 
nature dans son infinie variété avait-elle refusé la semence 
des arbres à ces fertiles campagnes, ou plutôt la forêt qui 
les couvrait avait-elle été détruite jadis par la main de 
l'homme ? C'est ce que les traditions , ni les recherches 
de la science , n'ont pu découvrir. 

A DE TOCQUEVILLE. 



106 



60» Cheverny à Vienne. 

A Vienne il arriva à Cheverny (ambassadeur) une aven- 
ture singulière. Il devait avoir un soir d'hiver sa première 
audience de l'empereur. Il alla au palais; un chambellan 
l'y reçut, le conduisit par deux ou trois pièces, ouvrit la 
dernière , l'y fit entrer , se retira de la porte même et la 
ferma. Entré là, il se trouve dans une pièce plus longue que 
large, mal meublée, avec une table tout au bout, sur laquelle 
pour toute lumière de la chambre , il y avait deux bou- 
gies jaunes, et un homme vêtu de noir, le dos appuyé 
contre la table, Cheverny, assez mal édifié du lieu, se 
croit dans une pièce destinée à attendre d'être introduit 
plus loin , et se met à regarder à droite et à gauche , et à 
se promener d'un bout à l'autre. Ce passe-temps dura 
près d'une demi-heure. A la fin, comme un des tours de 
sa promenade l'approchait assez de cette table et de cet 
homme noir qui y était appuyé , et qu'à son air et à son 
habit il prit pour un valet de chambre qui était là de 
garde, cet homme, qui jusques alors l'avait laissé en toute 
liberté , sans remuer ni dire un mot , se prit à lui deman- 
der civilement ce qu'il faisait là. Cheverny lui répondit 
qu'il devait avoir audience de l'empereur, qu'on l'avait 
fait entrer, et qu'il attendait là d'être introduit pour avoir 
l'honneur de lui faire la révérence. C'est moi, lui répli- 
qua cet homme, qui suis l'empereur. Cheverny à ce mot 
pensa tomber à la renverse , et fut plusieurs moments à se 
remettre , à ce que je lui ai ouï conter. Il se jeta aux par- 
dons, à l'obscurité, et à tout ce qu'il put trouver d'excuses. 
Je pense que son compliment fut mal arrangé. Un autre 
que l'empereur en eût ri , mais Léopold, incapable de per- 
dre sa gravité, demeura dans le même sang-froid, qui 



107 

acheva de démonter le pauvre Cheverny. Il contait bien, 
et cette histoire était excellente à entendre de lui. 

St. SIMOX, 



& 6L L'Histoire. 

La capitale d'un empire 
Que le glaive du Scythe achevait de détruire, 

Par mille édifices pompeux 
Du sauvage vainqueur éblouissait la vue. 
D'un prince qui régna dans ces murs malheureux 
Il admirait surtout la superbe statue. 

On lisait sur ce monument : 

A TRÈS-BON, TRÈS-CLÉMENT, 

Et le reste, en un mot l'étalage vulgaire 

Des termes consacrés au style lapidaire. 

Ces mots en lettres d'or frappent le conquérant. 

Ce témoignage si touchant 
Qu'aux vertus de son roi rendait un peuple immense, 
Emeut le roi barbare; il médite en silence 
Sur ce genre d'honneurs qu^il ne connut jamais. 
Longtemps de ce bon prince il contemple les traits: 
11 se fait expliquer l'histoire de sa vie. 
Ce prince, dit l'Histoire, horreur de ses sujets, 
Naquit pour le malheur de sa triste patrie; 
Devant son joug de fer il fit taire les lois ; 
Il fit le premier pas vers l'affreux despotisme; 
11 étouffa l'honneur, ce brillant fanatisme 

Qui sert si bien les rois: 
Et son pouvoir sorti de ses bornes certaines 
De quelque conquérant préparait les exploits. 
Quand d'un peuple, avili par ses lois inhumaines. 
Il disposait les bras à recevoir des chaînes. 
Tel était le portrait qu*à la postérité 

Transmettait l'équitable Histoire. 
Le Scythe confondu ne sait ce qu'il doit croire. 
Pourquoi donc, si THistoire a dit la vérité, 
Par un monument si notoire. 
Le mensonge est-il attesté? 
Sa majesté sauvage était bien étonnée. 

Seigneur, dit l'un des courtisans, 



108 

Qui, durant près d'un siècle, à la cour des tyrans, 

Traîna sa vie infortunée, 
Seigneur, ce monument qui vous surprend si fort, 

Au destructeur de la patrie 

Fut érigé pendant sa vie .... 

On fît l'Histoire après sa mort. * 

BO ISARD. 



62. De la Méthode nouvelle pour classer les Végétaux. 

On n'avait jadis d'autre moyen pour deviner les pro- 
priétés chimiques ou médicales des plantes que la simple 
observation des espèces. Aujourd'hui on sait que les or- 
ganes et les sucs homonymes des végétaux analogues ont 
des qualités analogues , et par conséquent toute la théorie 
de la matière médicale et économique se trouve éclairée 
par celle de la classification naturelle. Il y a même des par- 
ties importantes de la culture des jardins et des champs qui 
dépendent de ces lois générales. La théorie des greffes et 
des assolements , par exemple , est bien plus claire pour 
le botaniste qui connaît la classification naturelle, que pour 
la grande majorité des jardiniers ou des agriculteurs. 

Mais qu'on observe surtout à quel point la botanique, 
grâce à ces heureuses innovations, s'est élevée dans le 
rang des sciences philosophiques. Comparons ces bota- 
nistes du siècle dernier tout occupés à compter des éta- 
mines et à chercher des noms incohérents, comparons-les, 
dis-je, avec ceux de notre âge qui voient la nature en grand, 
et qui, guidés par des lois générales, en connaissent mieux 
les moindres détails; qui, par le fait seul quïls savent 
qu'une plante appartient à telle famille naturelle, connais- 
sent déjà tout l'ensemble de son organisation, et n'ont plus 
à y rechercher que quelques points variables dans la même 
famille; qui, n'ayant pas borné leurs recherches à quelques 



109 

plantes jetées comme par le hasard autour du lieu qui les 
a vues naître , savent comparer la végétation des divers 
pays ; qui, dans les plantes mêmes qu'ils ont vues le plus 
souvent, savent apercevoir les petites anomalies, et y dé- 
mêler les preuves des lois connues ou les indices des lois 
inconnues qu'il faut décomair. Comme le monde s'agran- 
dit à leurs yeux! Comme le moindre brin d'herbe prend 
de l'intérêt quand il se lie à l'ordre universel! 

DE CAXDOLLE. 

63» L'Armée française devant Moscou, 

Napoléon monta à cheval à quelques lieues de Moscou. 
Il marchait lentement , avec précaution, faisant sonder de- 
vant lui les bois et les ravins, et gagner le sommet de 
toutes les hauteurs pour découvrir l'armée ennemie. On 
s'attendait à une bataille ; le terrain s'y prêtait, des ou- 
vrages étaient ébauchés ; mais tout avait été abandonné, 
et l'on n'éprouvait pas la plus légère résistance. 

Enfin une dernière hauteur reste à dépasser ; elle touche 
à Moscou qu'elle domine ; c'est le Mont du Salut. Il s'ap- 
pelle ainsi, parce que de son sommet, à l'aspect de leur 
ville sainte, les habitants se signent et se prosternent. Nos 
éclaireurs l'eurent bientôt couronné. Il était deux heures. 
Le soleil faisait étinceler de mille couleurs cette grande 
cité. A ce spectacle, frappés d'étonnement, ils s'arrêtent, 
ils crient; «Moscou! Moscou !« Chacun alors presse sa 
marche , on accourt en désordre , et l'armée entière bat- 
tant des mains répète avec transport: «Moscou! Moscou !^^ 
comme les marins crient: «Terre! Terre 1^^ à la fin d'une 
longue et pénible navigation. 

A la vue de cette ville dorée , de ce nœud brillant de 
l'Asie et de l'Europe, de ce majestueux rendez-vous, où 



110 

s'unissaient le luxe, les usages et les arts des deux plus 
belles parties du monde , nous nous arrêtâmes saisis d'une 
orgueilleuse contemplation. Quel jour de gloire était ar- 
rivé! Comme il allait devenir le plus grand, le plus écla- 
tant souvenir de notre vie entière ! Nous sentions qu'en ce 
moment toutes nos actions devaient fixer les yeux de l'u- 
nivers surpris, et que chacun de nos moindres mouvements 
serait historique. 

Sur cet immense et imposant théâtre , nous croyions 
marcher entourés des acclamations de tous les peuples; 
fiers d'élever notre siècle reconnaissant au-dessus de tous 
les autres siècles, nous le voyions déjà grand de notre gran- 
deur, et tout brillant de notre gloire. 

A notre retour déjà tant désiré, avec quelle considéra- 
tion presque respectueuse , avec quel enthousiasme al- 
lions-nous être reçus au milieu de nos femmes, de nos 
compatriotes et même de nos pères! Nous serions le reste 
de notre vie des êtres à part ; qu'ils ne verraient qu'avec 
étonnement, qu'ils n'écouteraient qu'avec une curieuse ad- 
miration ! On accourrait sur notre passage ; on recueille- 
rait nos moindres paroles. Cette miraculeuse conquête 
nous environnerait d'une auréole de gloire, désormais on 
croirait respirer autour de nous un air de prodige et de 
merveille. 

Et quand ces pensées orgueilleuses faisaient place à des 
sentimens plus modérés, nous nous disions que c'était là 
le terme promis à nos travaux; qu'enfin nous allions nous 
arrêter, puisque nous ne pouvions plus être surpassés 
par nous-mêmes, après une expédition, noble et digne 
émule de celle d'Egypte , et rivale heureuse de toutes les 
grandes et glorieuses guerres de l'antiquité. 

Dans cet instant , dangers, souffrances, tout fut oublié. 



111 

Pouvait-on acheter trop cher le superbe bonheur de pou- 
voir dire toute sa vie: «J'étais de l'armée de Moscou!<« 

Eh bien! mes compagnons, aujourd'hui même au mi- 
lieu de notre abaissement , et quoiqu'il date de cette ville 
funeste , cette pensée d'un noble orgueil n'est-elle pas as- 
sez puissante pour nous consoler encore et relever fière- 
ment nos têtes abattues par le malheur ! 

Napoléon lui-même était accouru. Il s'arrêta trans- 
porté ; une exclamation de bonheur lui échappa. Depuis 
la grande bataille, les maréchaux mécontents s'étaient éloi- 
gnés de lui ; mais à la vue de Moscou prisonnière, à la nou- 
velle de l'arrivée d'un parlementaire, frappés d'un si grand 
résultat, enivrés de tout l'enthousiasme de la gloire, ils 
oublièrent leurs griefs. On les vit tous se presser autour 
de l'empereur, rendant hommage à sa foitune, et déjà ten- 
tés d'attribuer à la prévoyance de son génie le peu de soin 
qu'il s'était donné le 7 pour compléter sa victoire. 

Mais chez Napoléon les premiers mouvements étaient 
courts. Il avait trop à penser pour se livrer longtemps à 
ses sensations. Son premier cri avait été : »La voilà donc 
enfin cette ville fameuse! «Et le second fut: »I1 était temps!» 

Déjà ses yeux fixés sur cette capitale n'exprimaient 
plus que de l'impatience; en elle il croyait voir tout l'em- 
pire russe. Ces murs renfermaient tout son espoir, la paix, 
les frais de la guerre et une gloire immortelle ; aussi ses 
avides regards s'attachaient-ils sur toutes les issues. Quand 
donc ses portes s'ouvriront-elles ? Quand en verra-t-il sor- 
tir cette députation qui lui soumettra ses richesses , sa po- 
pulation, son sénat et la principale noblesse russe? Dès 
lors cette entreprise où il s'était si témérairement engagé, 
terminée heureusement et à force d'audace , sera le fruit 
d'une haute combinaison, son imprudence sera grandeur; 



112 

dès lors sa victoire delà Moskowa, si incomplète, deviendra 
son plus beau fait d'armes. Ainsi tout ce qui pouvait tour- 
ner à sa perte tournerait à sa gloire; cette journée allait 
commencer à décider sïl était le plus grand homme du 
monde ou le plus téméraire ; enfin s'il s'était élevé un autel 
ou creusé un tombeau. 

Cependant l'inquiétude commençait à le saisir. Déjà 
à sa gauche et à sa droite, il voyait le prince Eugène et Po- 
niatowski déborder la ville ennemie ; devant lui Murât at- 
teignait au milieu de ses éclaireurs l'entrée des faubourgs, 
et pourtant aucune députation ne se présentait; seulement 
un officier de Miloradowitch était venu déclarer que ce gé- 
néral mettrait le feu à la ville, si l'on ne donnait pas à son 
arrière-garde le loisir de l'évacuer. 

Napoléon accorda tout. Les premières troupes des deux 
armées se mêlèrent quelques instants. Murât fut reconnu 
par les Cosaks ; ceux-ci, familiers comme des nomades et 
expressifs comme des méridionaux , se pressent autour de 
lui ; puis par leurs gestes et leurs exclamations, ils exaltent 
sa bravoure et l'enivrent de leur admiration. Le roi prit 
les montres de ses officiers et les distribua à ces guerriers 
encore barbares. L'un deux l'appela son hettman. 

Murât fut un moment tenté de croire que dans ces offi- 
ciers il trouverait un nouveau Mazeppa, ou que lui-même 
le deviendrait; il pensa les avoir gagnés. Ce moment d'ar- 
mistice, dans cette circonstance , entretint l'espoir de Na- 
poléon , tant il avait besoin de se faire illusion. Il en fut 
amusé pendant deux heures. 

Cependant le jour s'écoule et Moscou reste morne, si- 
lencieuse et comme inanimée. L'anxiété de Tempereur s'ac- 
croît , l'impatience des soldats devient plus difficile à cou- 



113 

tenir. Quelques officiers ont pénétré dans Tenceinte de la 

ville. ))Moscou est déserte !« 

Da segur. 



64t Monologue d'Auguste. 

(Cinna, Acte IV, Scène 3.) 

Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie 

Les secrets de mon âme et le soin de ma vie? 

Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis, 

Si, donnant des sujets, il ôte les amis, 

Si tel est le destin des grandeurs souveraines, 

Que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines; 

Et si votre rigueur les condamne à chérir 

Ceux que vous animez à les faire périr. 

Pour eUes rien n'est sûr; qui peut tout doit tout craindre. 

Rentre en toi-même. Octave, et cesse de te plaindre. 
Quoi! tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné! 
Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné. 
De combien ont rougi les champs de Macédoine, 
Combien en a versé la défaite d'Antoine, 
Combien celle de Sexte; et revois tout d'un temps 
Pérouse au sien noyée et tous ses habitants. 
Remets dans ton esprit, après tant de carnages, 
De tes proscriptions les sanglantes images. 
Où toi-même, des tiens devenu le bourreau. 
Au sein de ton tuteur enfonças le couteau; 
Et puis ose accuser le destin d'injustice, 
Quand tu vois que les tiens s'arment pour ton supplice, 
Et que, par ton exemple à ta perte guidés, 
Ils violent les droits que tu n'as pas gardés. 
Leur trahison est juste, et le ciel l'autorise. 
Quitte ta dignité comme tu l'as acquise. 
Rends un sang infidèle à l'infidélité. 
Et souffre des ingrats après l'avoir été. 

Mais que mon jugement au besoin m'abandonne ! 
Quelle fureur, Cinna, m^accuse et te pardonne; 
Toi, dont la trahison me force à retenir 
Ce pouvoir souverain dont tu me veux punir. 
Me traite en criminel, et fait seule mon crime, 

Kecueil de morceaux choisis. ft 



114 

Relève pour Tabaltre un trône illégitime, 
Et d'un zèle effronté couvrant son attentat. 
S'oppose pour me perdre au bonheur de l'Etat! 
Donc jusqu'à l'oublier je pourrais me contraindre ! 
Tu vivrais en repos, après m'avoir fait craindre I 
Non, non, je me trahis moi-même d'y penser. 
Qui pardonne aisément invite à l'offenser. 
Punissons l'assassin, proscrivons les complices. 

Mais quoi! toujours du sang^ et toujours des supplices! 
Ma cruauté se lasse et ne peut s'arrêter; 
Je veux me faire craindre et ne fais qu'irriter. 
Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile; 
Une tête coupée en fait renaître mille; 
Et le sang répandu de mille conjurés 
Rend mes jours plus maudits et non plus assurés. 
Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute, 
Meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute; 
Meurs, tu ferais pour vivre un lâche et vain effort. 
Si tant de gens de cœur font des vœux pour ta mort, 
Et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse 
Four te faire périr tour à tour s'intéresse; 
Meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir; 
Meurs enfin, puisqu'il faut ou tout perdre ou mourir. 
La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste 
Ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste. 
Meurs; mais quitte du moins la vie avec éclat. 
Eteins-en le flambeau dans le sang de l'ingrat: 
A toi-même, en mourant, immole ce perfide; 
Contentant ses désirs, punis son parricide; 
Fais un tourment pour lui de son propre trépas, 
En faisant qu'il le voie, et n'en jouisse pas. 
Mais jouissons plutôt nous-même de sa peine; 
Et si Rome nous hait, triomphons de sa haine. 

Romains! ô vengeance! ô pouvoir absolu I 
rigoureux combat d'un cœur irrésolu, 
Qui fuit en même tems tout ce qu'il se propose! 
D'un prince malheureux ordonnez quelque chose. 
Qui des deux dois-je suivre et duquel m'éloigncr? 
Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner. 

COR\EILLE^ 



115 



65* L'Arabie et les irabes. 

La grande presqu'île de l'Arabie forme en quelque sorte 
un monde à part, où le ciel et la terre, l'homme et les ani- 
maux semblent régis par d'autres lois que partout ailleurs. 
Cette vaste contrée, à peu près quatre fois aussi grande 
que la France , est sans cesse tourmentée par la soif. Au- 
cune rivière considérable ne la traverse ; aucune montagne 
ne s'y élève assez pDur se couvrir de neiges éternelles : 
partout une terre altérée se couvrant avec peine dans la 
saison des pluies d'une herbe rare , que dessèchent bien- 
tôt les rayons brûlants du soleil. Çà et là seulement quel- 
ques sources vives , quelques puits profonds, autour des- 
quels s'élèvent des forêts de palmiers, îles de verdure au 
milieu d'une mer de sable. Ces sources fraîches, ces oasis 
ne sont semées que de loin en loin dans la vaste étendue 
de l'Arabie. Le long des côtes de la Mer Rouge , quelques 
lieux sont fertilisés par des eaux plus abondantes ; aussi 
des villes florissantes y ont été élevées dès les temps les 
plus reculés. Enfin, sur la côte méridionale, l'Yémen, ou 
Arabie-Heureuse, fut de tout temps célèbre par sa belle 
végétation , sa gomme , son encens , ses dattes et son café 
exquis. 

L'Arabe a été doué par la Providence de tout ce qui 
lui est nécessaire pour triompher des obstacles avec lesquels 
il est appelé à lutter. Vigoureux et agile, patient et sobre, 
il sait, comme le chameau son compagnon fidèle , suppor- 
ter la faim et la soif: quelques dattes ou un peu de farine 
d'orge qu'il détrempe dans sa main, suffisent à sa nourri- 
ture ; l'eau fraîche est pour lui un si grand bienfait du ciel, 
qu'il songe peu à demander à l'industrie des liqueurs spi- 
ritueuses. Familiarisé de bonne heure avec les grandes 



116 

scènes du désert , avec ses immenses solitudes , ses bêtes 
féroces, ses terribles ouragans, au souffle brûlant . empoi- 
sonné, il le traverse sans crainte dans tous les sens pour 
lui demander le peu de richesses qu'il recèle. Le cheval et 
le chameau, lui soumettant, Tun son agilité intelligente 
et docile, l'autre sa force et sa patience, lui ont permis d'a- 
nimer par un commerce actif un pays qui semblait devoir 
rester fermé à toute communication. 

L'homme ne peut vivre en Arabie qu'en luttant contre 
la nature à force de courage et d'industrie. Aussi l'Arabe 
a toujours été libre: et, depuis plus de trois mille ans, il réa- 
lise la prophétie faite de la part de l'Eternel à l'un de ses 
premiers ancêtres: )>Ismaël sera comme un âne sauvage; 
sa main sera contre tous , et la main de tous contre lui , et 
il habitera à la vue de tous ses frères. <« Chaque famille 
obéit à un cheik ou ancien , chaque village ou camp à un 
grand cheik , et la tribu a un prince ou émir ; mais l'auto- 
rité de tous ces chefs est fort restreinte , et l'on a plus de 
considération pour leurs conseils que d'obéissance pour 
leurs ordres. Hospitaliers envers tout homme qui a fran- 
chi le seuil de leur tente, et protecteurs à toute épreuve 
de l'ékanger qui a mangé leur pain , les Arabes se croient 
en droit de rançonner ou de piller le premier venu. Leur 
reconnaissance est sans bornes dans sa générosité; mais 
leur vengeance est implacable: venger le sang parle sang 
est pour eux un devoir de famille. Ils sont d'ailleurs doués 
de nobles instincts et d'une pureté de goût remarquable, 
enthousiastes de la poésie, et très-sensibles aux charmes de 
l'éloquence et des beaux récits. 

VILLIET. 



117 



66^ Le Dessin. 

Tu me demandes si je vois avec plaisir que tu t'adonnes 
à imiter sur le papier des choses qui te frappent aux 
champs ou ailleurs ? Cette question seule m'a causé de la 
joie, en me prouvant que tes goûts inclinent vers la cul- 
ture des beaux-arts. 

Je sais mieux que toi, mon fils, ce qu'est la vie : c'est 
une suite de travaux, de devohs, qu'il faut remplir au 
milieu d'agitations et de vicissitudes de toute sorte. Ces 
travaux, souvent pénibles, ont besoin d'être coupés par de 
longs loisirs, et c'est l'emploi de ces loisirs qui est le grand 
écueil des hommes, de ceux au moins qui , comme toi , ne 
sont pas assez supérieurs aux autres , pour trouver dans 
Texercice constant de facultés puissantes un salutaire ali- 
ment à leur activité. 

Regarde autour de toi: parmi les hommes ordinaires, 
combien consument ces loisirs dans une stérile oisiveté, 
inactifs de l'esprit autant que du corps, et laissant hon- 
teusement perdre ces heures qu'ils pourraient féconder à 
leur profit et à celui des autres ! Combien les consument 
en frivoles amusements , qui n'ont d'autre attrait que les 
sots plaisirs de la vanité ou l'appât grossier de la bonne 
chère! Combien, blasés sur toutes ces choses, recourent 
à des jouissances nuisibles ou coupables, et ceux-ci, parmi 
les hommes qui eussent été dignes de meilleures choses ; 
car c'est chez les âmes les plus susceptibles de bien que 
l'oisiveté tourne le plus à piège. Là où elle trouve mort et 
froideur, qu'a-t-elle à nuire? Là où elle trouve chaleur 
et vie, elle embrase et corrompt. 

Heureux donc, mon fils , si tu inclines vers un délasse- 
ment qui te préserve de cette nullité oisive et de ces écarts 



118 

funestes. De toutes les choses qui portent le nom de plai- 
sir et qui servent aux récréations des hommes , il n'en est 
aucune que j'estime meilleure, plus douce et plus préser- 
vatrice, plus utile et plus noble de sa nature, plus propre, 
tout en occupant l'intelligence et les doigts, à conduire 
l'âme vers les sources de ce qui est beau et pur; il n'en 
est aucune qui, dans mon esprit, n'eut à perdre au pa- 
rallèle , non pas même la culture des lettres , pour laquelle 
je professe tant d'estime. 

Les lettres donnent des plaisirs plus vifs , mais moins 
constants; elles occupent plus l'esprit, mais elles le dé- 
lassent moins, et au jeune âge elles ne sont pas sans 
écueils. Mais surtout, mon cher fils , tandis que la pra- 
tique des beaux-arts peut convenir à tous, la pratique des 
lettres ne saurait convenir qu'aux hommes supérieurs. Que 
s'il s'agit, non de les pratiquer, mais seulement de s'éclai- 
rer à leur flambeau , de boire à leur bienfaisante coupe, 
d'en devenir l'amant fidèle , oh! alors elles sont avant les 
beaux-arts le charme de la vie et le plus noble des loisirs. 
Mais c'est justement un motif de plus pour que je me ré- 
jouisse de la direction que prennent tes penchants; car 
les arts et les lettres suivent des routes voisines, qui vont 
se rapprochant et finissent par se croiser. Tu a pris celle 
qui conduit le plus sûrement à l'autre. 

Poursuis donc, mon fils, et ne crainspointque jeté voie 
sans joie t'avancer vers ces fortunés loisirs où s'écouleront 
les plus doux instants de ta vie. Après que tu auras fran- 
chi les premiers pas , ou plutôt dès ces premiers pas , tu 
verras s'ouvrir devant toi un champ sans limites de jouis- 
sances nouvelles, et peu à peu y posant ta tente , tu auras 
hâte à chaque journée d'en finir avec les afi'aires pour re- 
tourner dans ta chère solitude. Là, satisfait et paisible, allant 



119 

d'essais en essais, de progrès enprogrès, à chacun tu décou- 
vriras dans l'art par lequel tu imites, et dans la nature qui 
te sert de modèle, des choses curieuses pour l'esprit, uti- 
les pour l'intelligence, ou intéressantes pour le cœur. Car 
c'est un avantage particulier à ce genre de travail , et qui 
explique comment il délasse tout en occupant , que d'être 
moitié d'exécution, moitié de pensée; en sorte que, em- 
ployant tour à tour plusieurs facultés diverses, il les exerce 
sans fatigue et repose l'une par l'autre. Au plus humble 
croquis que tu traceras en face d'une campagne ou d'un 
bois, l'adresse, l'intelligence, l'observation, le jugement, 
l'imagination trouveront tour à tour leur rôle et leur em- 
ploi ; sans compter ce charme attrayant qu'éprouvent en 
face de la nature ceux qu'ont émus ses beautés. Ces lieux 
dont tu auras reproduit l'image te deviendront chers; et 
l'esquisse, même informe, que tu en auras faite, te les re- 
tracera toujours non-seulement avec l'intérêt qu'ils avaient 
pour toi, mais avec tout le plaisir que tu goûtas jadis aies 
peindre. Ajoute qu'une sympathie naturelle rapproche 
presque toujours ceux qui s'abreuvent aux mêmes sources, 
et qu'à ces plaisirs viendront se joindre ceux de quelque 
amitié fondée sur des goûts communs, ces entretiens si doux, 
si remplis, où se pressent en foule les questions tantôt gra- 
ves, tantôt légères, toujours instructives, que soulèvent 
les arts. Où est le temps .pour Toisiveté, pour l'ennui, 
pour le vice? Mon fils, après la vertu, il n'est rien de si 
louable que la sagesse , et la sagesse pourrait-elle revêtir 
de plus aimables traits que ceux des muses ! . . 

R. TŒPFFER. 

67t Marine, 

Sombre Océan, du haut de tes falaises 
Que j'aime à voir la barque du pêcheur ! 



120 

Ou de tes vents, sous l'ombre des mélèzes, 
A respirer la lointaine fraîcheur! 
Je veux, ce soir, visitant tes rivages, 
Y promener mes rêves les plus chers. 
J*aime de toi jusques à tes ravages ; 
Mon cœur souffrant s'apaise au bruit des mers. 
Sombre Océan, j'aime tes cris sauvages; 
Les jours sont doux près de tes flots amers ! 

Sombre Océan, j'épuiserais ma vie 
A voir s'enfler tes vagues en fureur 5 
Mon corps frissonne et mon âme est ravie, 
Tu sais donner un charme à la terreur. 
Depuis le jour où cette mer profonde 
M^apparut noire aux lueurs des éclairs. 
Nos lacs si bleus, la langueur de leur onde. 
N'inspirent plus mes amours, ni mes vers. 
Sombre Océan, vaste moitié du monde, 
Les jours sont doux près de tes flots amers! 

Sombre Océan, soit que tes eaux bondissent. 
Soit quand tu dors comme un champ moissonné, 
De ta grandeur nos pensers s'agrandissent, 
L'infini parle à notre esprit borné. 
Qui, devant toi, quel athée en démence. 
Nierait tout haut le Dieu de l'univers ! 
Oui, l'Eternel s'explique par l'immense! 
Dans ton miroir j'ai vu les cieux ouverts . . . 
Sombre Océan, par qui ma foi commence. 
Les jours sont doux près de tes flots amers ! 

EMILE DESCHAMPS. 



68* Catilina devant le Sénat. Châtiment de ses Complices. 

Bien que la nuit fût fort avancée lorsque rassemblée se 
sépara, Curius eut le temps de faire prévenir le consul. 
En même temps quelques-uns des conjurés , touchés de 
remords , ou peut-être effrayés des dangers où les entraî- 
nait leur chef, avaient adressé des avertissements mysté- 



121 

rieux à plusieurs membres du sénat. Des lettres anonymes 
les engageaient à pourvoir à leur sûreté, annonçant une 
catastrophe terrible dont elles accusaient Catilina. Cicéron 
entendait les révélations que lui faisait Fulvia de la part de 
Curius, lorsque Crassus, M. Marcellus et Metellus Scipion 
se présentèrent chez lui fort troublés, et lui remirent les 
lettres qu'ils venaient de recevoir. Peu après , Cornélius et 
Vargunteïus frappaient à sa porte, et demandaient à Fen- 
tretenir en secret. Mais déjà les portiers avaient reçu des 
ordres , la maison était gardée , et les deux assassins ne 
furent point admis malgré leur insistance. Dès ce moment 
le consul ne sortit plus qu'entouré d'un gros de chevaliers 
et de jeunes Réatins, ses clients, toujours bien armés. 

Le 6 des ides de novembre, il convoqua le Sénat dans 
le temple de Jupiter Stator sur le mont Palatin. Une troupe 
nombreuse de chevaliers en armes entourait la curie, et 
dans toute la ville on remarquait un appareil militaire dé- 
ployé avec plus d'ostentation encore que les jours précé- 
dents. Catilina , que Cicéron croyait peut-être déjà sur la 
route d'Etrurie , parut tout à coup dans le temple. Son 
sang-froid ordinaire ne l'avait pas abandonné , et il se flat- 
tait qu'il pourrait toujours en imposer à force d'impudence, 
et retrouver l'occasion que ses émissaires venaient de man- 
quer. Il traversa la foule des sénateurs sans qu'un seul 
répondît à son salut. Arrivé au rang des sièges où il avait 
droit de prendre place avec les magistrats qui avaient exercé 
comme lui des charges curules , un mouvement d'horreur 
éclata dans l'assemblée. Plusieurs consulaires s'écartèrent 
précipitamment , comme s'ils eussent craint d'être souillés 
par le contact de sa toge. Ses complices mêmes, intimidés, 
n'osaient s'approcher de lui, et pendant quelque temps il 
se trouva isolé au milieu des sièges vides , comme un cri- 



122 

miiiel devant ses juges. Troublé par cette réception, in- 
quiet des préparatifs extraordinaires qu'il avait remarqués, 
il attendait dans un sombre silence le dénoûment de cette 
scène, qu'il avait tant de raison de redouter. 

Je n'entreprendrai point de rapporter ici le discours de 
Cicéron, car je ne veux point affaiblir par une traduction 
a sublime éloquence de la première Catilinaire. Je me 
bornerai à en résumer les points principaux. Contre l'u- 
sage, ce ne fut point à l'assemblée qu'il s'adressa. Il inter- 
pella Catilina lui-même, et porta la parole, non point 
comme le président d'une compagnie admonestant l'un de 
ses membres, mais comme un juge qui lit une sentence à 
un coupable convaincu. 

»Tes projets, dit-il, me sont connus. Toutes tes démar- 
ches, je les surveille depuis longtemps. Ne vois-tu pas que 
tu ne peux rien tenter dont je ne sois aussitôt instruit? J'ai 
su, j'ai annoncé d'avance le soulèvement de Mallius: je 
viens de déjouer la surprise que tu as essayée contre Pré- 
neste. Je te dirai ce que tu as fait la nuit dernière. Tu es 
allé chez Porcins Lœcca, tu as distribué les rôles à tes 
complices. A ceux-ci l'insurrection de telles provinces de 
l'Italie; à ceux-là l'incendie de tels quartiers de Rome. 
Tu leur as annoncé ton départ pour le camp de Mallius. 
Tu as chargé deux chevaliers romains de nf assassiner. 
Ose le nier! je te convaincrai; car tu es entouré d'yeux 
et d'oreilles que tu ne soupçonnes pas, mais à qui rien 
n'échappe. 

))Je pourrais, je devrais peut-être faire justice à l'ins- 
tant, ici même, d'un scélérat tel que toi. J'en ai le droit, 
j'en ai le pouvoir. Si je faisais un signe, ces braves cheva- 
liers qui entourent la Curie te mettraient en pièces. Naguère, 
un sénatus-consulte déclarant la patrie en danger, le consul 



123 

L. Opimius n'attendit pas la nuit pour faire mettre à mort, 
sur quelque soupçon de sédition, Fulvius, personnage con- 
sulaire, et C. Gracchus, que ne purent protéger ni la gloire, 
ni les services de ses ancêtres. Armé d'un sénatus-con- 
sulte semblable , Marins fit tomber aussitôt la tête de Sa- 
turninus et celle de Glaucia. Et nous, il y a vingt jours que 
nous laissons le glaive des lois se rouiller inutile , car il y 
a vingt jours que les Pères m'ont remis un sénatus-con- 
sulte comme une épée dans son fourreau." 

Cicéron, dès quïl eut entre ses mains le sénatus-con- 
sulte, ne perdit pas un moment. Soit qu'il partageât l'an- 
xiété de quelques sénateurs qui craignaient qu'une émeute 
nocturne ne délivrât les prisonniers, soit, comme il est plus 
probable, qu'il ne voulût pas laisser à César le temps de 
gagner un tribun et de convoquer les comices pour le len- 
demain, il donna Tordre sur-le-champ aux triumvirs capi- 
taux de tout préparer pour que la sentence reçût immédia- 
tement son exécution. Lui-même, accompagné d'un grand 
nombre de sénateurs et d'une troupe de soldats armés, alla 
prendre Lentulus sur le mont Palatin, dans la maison où il 
était détenu, et le conduisit au travers de la Voie Sacrée et 
du Forum dans la prison du Capitole. En même temps les 
préteurs y amenaient Céthégus, Gabinius, Statilius et Cae- 
parius, arrêtés la veille , chacun entouré d'une escorte im- 
posante. Toutes les avenues étaient gardées, et le Capitole 
était rempli de soldats. Sur le passage des prisonniers, la 
foule se pressait en silence et saisie dhorreur. Les jeunes 
gens surtout, envoyant traîner, chargés de chaînes, au mi- 
lieu d'une haie de piques, ces compagnons de leurs joyeuses 
orgies , se sentaient glacés d'épouvante. Us croyaient, dit 
Plutarque , assister à quelque mystère terrible et suivre la 



124 

pompe d'un sacrifice qu'on allait offrir aux divinités incon- 
nues des patriciens. 

Dans la prison était un cachot souterrain, enfoncé de 
douze pieds au-dessous du sol , qu'on appelait le Tullia- 
num, parce qu'on en attribuait la construction au roi Ser- 
vins TuUius. Longtemps ce fut la seule prison qui existât 
à Rome. Il survit encore aujourd'hui à la ruine de tant de 
monuments, ouvrages des empereurs. Des pierres énor- 
mes forment ses murailles toujours humides, que couvre 
une voûte basse et épaisse. Là le jour n'arrive jamais; 
l'air ne s'y renouvelle qu'avec peine. C'est en ce lieu que 
les bourreaux attendaient leurs victimes, qu'on leur livra 
successivement. Lentulus fut poussé le premier dans le 
TuUianum et aussitôt étranglé ; ses quatre complices , l'un 
âpres l'autre, subirent le même supplice; et, lorsque le 
dernier fut mort, le consul , qui avait peut-être présidé-cà- 
l'exécution en personne, descendit au Forum avec son cor- 
tège de soldats et de sénateurs, et se montra à la multitude 
qui attendait en silence le dénouement de cette lugubre tra- 
gédie: „Ils ont vécu!" dit-il. 

Aussitôt un long cri de surprise retentit dans toute la 
place. Ceux des conjurés qui avaient jusqu'alors conservé 
l'espoir de délivrer les prisonniers, les esclaves et les arti- 
sans qui leur avaient promis leur secours, tremblant pour 
eux-mêmes, ne songeaient plus maintenant qu'à se cacher. 
Toute la populace , prête un instant auparavant à briser 
les portes de la prison, oublia ses projets séditieux à ce 
mot terrible. Ils ont vécu ! répéta-t-elle en applaudissant 
à la fermeté du consul , car tout acte de vigueur enlève 
Tadmiration de la multitude. 

Toujours accompagné de son escorte, grossie mainte- 
nant d'une foule de consulaires et de sénateurs , Cicéron 



» 



125 

traversa de nouveau le Forum pour regagner sa maison. 
Tous ces vieux généraux qui avaient gagné des batailles, 
qui avaient étendu au loin les bornes de l'empire, se pres- 
saient autour de Forateur, mais on les remarquait à peine, 
et on les eût pris pour ces citoyens prisonniers de guerre 
qui, délivrés par la victoire, suivaient en costume d'affran- 
chis la pompe d'un triomphateur. Devant chaque maison 
brillaient des torches allumées. Du haut des toits les fem- 
mes saluaient leur consul de leurs acclamations et le mon- 
traient à leurs enfants. De tous côtés on s'écriait : » Voici 
le sauveur de la république! voici le père de la patrie !« 
Quelques années plus tard, Cicéron quittait Rome, la tête 
voilée : ce même peuple venait de lui interdire le feu et 
l'eau ; et ce qu'on appelait, le soir des nones de décembre, 
un acte de courage et de justice, on le nommait un acte de 
tyrannie, un attentat contre les lois. 

MÉRIMÉE. 



69. Le Pauvre dans les grandes villes. 

Quel contraste que celui que forment les riantes cam- 
pagnes d'Angleterre , les frais highlands de l'Ecosse avec 
les cités manufacturières où vont se réfugier les laboureurs 
expulsés des champs paternels! Quand on parcourt ces 
villes sales , couvertes de poussière et noircies de houille, 
qui, au lieu des flèches élégantes, des gothiques clochers, 
n'offrent que de gigantesques cheminées; quand on se 
trouve enveloppé de cette étouffante atmosphère, sans 
cesse entretenue par des tourbillons de fumée , qui , s'é- 
chappant des bouches noircies de ces raides et uniformes 
pyramides, redescendent pesamment en nuages et s'éten- 
dent sur toute la cité: quand on voit les populations des 



126 

campagnes s'accumuler dans ces rues étroites et malsai- 
nes, oh ! comme on aimerait mieux que ces pauvres fa- 
milles fussent demeurées dans leurs prairies, les animant, 
les peuplant d\me jeunesse saine et vigoureuse, et les fai- 
sant retentir de leurs pieux cantiques ! 

Il est triste, le sort qui attend dans les grandes villes 
ces humbles campagnards, soit quant h la vie physique, 
soit quant à la vie morale! Il n'y a aucun pays où Ton 
fasse plus pour les pauvres qu'en Angleterre. La charité 
légale y va peut-être trop loin. De nombreuses sociétés 
chrétiennes et philanthropiques sont instituées pour venir 
au secours de toutes les misères. Il se fait plus pour tout 
cela en Angleterre, que sur tout le continent de l'Europe à 
la fois ; cependant le mal ne tarit pas. Vous voyez quel- 
quefois l'une des riches et brillantes rues de Londres len- 
tement traversée par une forme humaine, pâle, sale, frêle, 
chancelante: est-ce un homme? est-ce une femme? on ne 
sait trop. Ce fantôme , type de la plus profonde misère, 
est sorti de son réduit, qui n'est peut-être qu'à quelques 
pas , dans quelque rue étroite, cachée derrière ces hôtels, 
et il fait son apparition dans un autre monde, comme 
pour porter une accusation d'autant plus redoutable qu elle 
est silencieuse. Je me rappelle que, traversant un jour 
le Strandy l'une des rues les plus élégantes, les plus ani- 
mées de la capitale, je vis devant un magnifique magasin 
de comestibles , où tout ce que le luxe de la table peut 
offrir de plus séduisant était étalé, une de ces formes hu- 
maines, revêtue d'un habit qui avait été noir , avec un 
chapeau déformé, les bras pendants, les jambes tremblantes, 
les joues creuses, les yeux enfoncés, mais fixés d'un regard 
immobile sur ces aliments exquis dont une glace seule- 
ment la séparait. Ce riche étalage avec ses cadres dorés 



127 

et ce squelette vivant, voilà en deux traits le tableau de 
Londres. -= merle davbigxé:. 



70* Le Prince et le Rossignol. 

Un prince dans les bois entend un rossignol: 
„Chantre inspiré, dit-il, jusqu'à moi prends ton vol ; 
Je veux payer tes chants d'un bonheur ineffable, 
D'un bonheur qu'envieront tous les oiseaux du ciel. 
Tu pourras, à ton gré, voltigeant sur ma table, 
Puiser dans le cristal Pambroisie et le miel; 
Sur le mol édredon tu verras de doux songes ; 
Dans une cage d'or on t'entendra chanter; 
Enfin mille tableaux, délicieux mensonges, 
Dans tes bosquets absents sauront te transporter." 
— „Laissez-moi, dit l'oisenn, ie cristril des fontaines, 
Et les buissons ardents dont je cueille les graines ; 
Laissez-moi des vallons l'écho mélodieux, 
Mes palais de verdure et ma voûte des cieux. 
J'ai parmi les roseaux bâti mon nid de mousse, 
Hamac obéissant au zéphyr qui le pousse. 
Je redoute bien plus l'atmosphère des cours. 
Que l'orage et la foudre et l'ongle des vautours. 
Sous le nom du bonheur vous m'offrez l'esclavage, 
Et votre cage d'or est toujours une cage ..." 

LACHAMBEA UDÎE. 



Ih Le Danger des mauvais Livres. 

Le goût de la lecture est le goût général , le besoin de 
notre siècle. Cette classe même de la société qui, dans 
son heureuse ignorance, ne connaissait jadis que nos 
Livres Saints, séduite aujourd'hui par l'envie de raisonner, 
de briller , se livre à cet attrait, d'autant plus dangereux 
pour elle, qu'elle est moins capable de choix et de discer- 
nement. Il se fait sentir dans toutes les situations, à tous 
les caractères. Il n'en est point qui n'ait quelque penchant. 



128 

pour tel ou tel genre de lecture, et ne trouve dans sa position, 
si vous en exceptez Textrême indigence qui commande un 
travail forcé, quelque circonstance qui Tinvite à s'y livrer. 
Les esprits paresseux aiment les ouvrages dïmagination ; 
les esprits actifs, curieux, raisonneurs, les ouvrages hardis 
et systématiques : les caractères ardents et passionnés, ceux 
qui remuent le cœur et les sens. Ce délassement s'accorde 
avec les loisirs de la prospérité ; il semble propre à faire 
couler plus doucement les jours de l'infortune. Vit-on 
dans la retraite ? C'est une distraction nécessaire. Est-on 
dissipé ? Les plaisirs ont des intervalles ; on est devenu 
plus susceptible de ce vide, de cet ennui qu'il faut 
tromper. 

Et que de facilités pour satisfaire ce goût dangereux ! 
Non-seulement le poison se trouve dans presque tous les 
livres, mais ces livres se trouvent partout. La multiplica- 
tion des bibliothèques, l'invention des cabinets de lecture 
tendent le piège sur toutes les routes ; on ne peut faire un 
pas sans le rencontrer. Un jeune homme peut être séduit 
par des sociétés corrompues, des liaisons imprudentes, je 
le sais; mais ce n'est point l'affaire dun jour ou d'un mo- 
ment; il est retenu par la surveillance de ses parents, 
qui ne pourraient l'ignorer, par la censure et l'œil du pu- 
blic, par cette timidité qui fait reculer , hésiter du moins, 
quand il s'agit d une démarche ostensible et décisive. Mais 
ici, pour une modique rétribution, il achète le dangereux 
plaisir de se transporter dans un monde idéal, déprouver 
des émotions fatales , de recevoir des principes également 
commodes et funestes ; pour une modique rétribution, sous 
le voile du mystère , sans autre témoin qu'un Dieu , qui 
est loin de ses pensées, il emporte le livre fatal, il va dans 
la solitude s'abreuver à la coupe mortelle. Ainsi périt 



129 

dans sa fleur l'espérance de la Patrie ! Ainsi s'empoisonne 
une génération naissante ! . . . 

J. 5. CELLÉRIER. 



72* Dangers de l'Ignorance. 

L'ignorance est une routine qui oppose son inertie à 
tout projet qui s'élève un peu au-dessus des idées vulgai- 
res: il n'est pas un propriétaire, pas un chef de famille 
qui, lorsqu'il a voulu sortir de l'ornière commune dans 
l'administration de ses intérêts, n'ait eu à gémir de la ré- 
sistance par laquelle elle entravait ses desseins: il n'est 
pas un être généreux qui, voulant servir la cause de l'hu- 
manité, n'ait vu plus d'une fois avec découragement ses 
nobles efforts venir se briser contre le mur d'airain qu'elle 
leur opposait. C'est un aveuglement , qui porte ceux qui 
en sont possédés à refuser dans leurs maladies leur con- 
fiance aux gens de l'art , pour la donner à des charlatans 
et à des recettes de vieille femme: ce sont des supersti- 
tions qui rendent l'homme le jouet des plus basses intri- 
gues, l'avilissent, le ruinent, quelquefois le condamnent à 
languir dans un lit de douleur . et le couchent prématuré- 
ment dans la tombe : c'est une multitude de préjugés, de 
ridicules terreurs, qui se perpétuent dans les familles, et 
viennent, par l'intermédiaire des domestiques, détériorer 
la raison d'enfants que le bonheur de leur naissance devait 
soustraire à cette influence funeste : c'est une grossièreté 
de goûts et de mœurs qui rend insensibles à tout noble 
plaisir ceux qu'elle dégrade, et les précipite dans mille ha- 
bitudes de vices et de désordres. Ohl combien une in- 
struction un peu étendue et dirigée avec sagesse épar- 
gnerait de misères à l'humanité, et, en étendant les idées 
et les sentiments au delà du cercle étroit des occupations 

Recueil de morceaux choisis. 9 



130 

habituelles, ferait prévaloir sur les distinctions de la va- 
nité les sentiments de la justice et de la bienveillance, et 
la sainte voix de la nature. 

F. M. L. XAVILLE. 



13. Steigiier et Nœgueli. 

La république de Berne avait encore à sa tête le con- 
quérant du pays de Vaud. Bien que la barbe de Nœgueli 
fût devenue blanche, il avait l'esprit jeune encore. Deux 
ans il avait été sans collègue à la mort de J. J. de Watte- 
ville, avoyer pendant 26 ans, et qui joignait le cœur d'un 
prince à la simplicité des mœurs républicaines. Personne 
qui voulut la première magistrature en des temps difficiles. 
Les regards se portaient sur Jaques Steiguer, d'une famille 
originaire du Valais. Il avait une grande fortune , une 
âme plus grande encore. Mais il existait entre le vieil 
avoyer et lui des animosités , qui tenaient de leur énergie 
à tous deux. La patrie leur en demanda le sacrifice ; ils 
l'aimaient: Steiguer fut élu. Cependant on ne cessa pohit 
d'accompagner les deux chefs de l'état, lorsqu' ils allaient 
ensemble au temple ou au conseil: on savait combien leur 
colère était prompte à s'enflammer. Dans le sénat même 
ils avaient plus d'une fois levé la main l'un sur l'autre. 
Steiguer ne pouvait vaincre le ressentiment profond du 
vieillard. Il finit par prendre la résolution de mourir de sa 
main, ou de lui arracher sa haine du cœur. A peu de dis- 
tance de Berne, au sortir d'une forêt de saphis, sur une 
colline que l'Aar baigne d'un de ses contours, js'élève le 
château de Bremgarten. Na^gueli l'habitait avec sa fille 
Madeleine, d'une grande beauté. Un matin, la jeune fille 
arrangeait d'une main ses cheveux dans la cour du château, 
et de l'autre elle jetait la pâture à la volaille, lorsque Stei- 



131 

guer entre soudain. A la vue de Fennemi de son père, elle 
veut fuir : le héros la retient , en l'entourant d'une chaîne 
de diamants et d'or. Il était à ses pieds, quand Naegueli, 
répée nue à la main, se précipite sur lui en s'écriant: ))Que 
cherches-tu, malheureux?» — ))La mort, si tu es irrécon- 
ciliable; ton amitié et la main de ta fille, si tu as un cœur.« 
Le vieillard fut vaincu. Il se jeta dans les bras de Stei- 
g'uer , et lui donna sa fille en gage d'une amitié qui dura 
jusqu'à leur mort. Les noces des deux époux furent une 
fête nationale. vulliemlx. 

74* Voix de la Nature. 

Aimez-vous coninie moi les senîicrs solitaires 
Tout tapissés de fleurs, de mousse, de fougères, 
Où le brillant soleil jette un regard joyeux, 
Où, quand un souffle passe à travers le feuillage, 
La douce odeur des bois se répand sous l'ombrage, 
Où tout est parfumé, suave, harmonieux ? 

Aimez-vous comme moi les lacs aux bords humides, 

Les ruisseaux transparents, les fontaines limpides, 

Où viennent folâtrer des essaims bourdonnants, 

Où l'insecte léger trempe la fine gaze 

De son aile tremblante aux reflets de topaze, 

Et semble se mirer dans les flots scintillants? 

Aimez-vous ces flocons, qui, traversant l'espace, 
Des prés vont le matin argenter la surface. 
Sur un pale rayon qui languit et s'endort? 
Aimez-vous les couleurs des feuilles que l'automne 
Laisse, en nous échappant, tomber de sa couronne? 
Aimez-vous son manteau brillant de pourpre et d'or? 

Venez, si comme moi célébrant la nature. 
Vous admirez des bois la mobile parure. 
Les ombrages, les lacs, les ruisseaux argentés ; 
Venez, suivez mes pas dans les molles prairies: 
J'en connais les détours et les routes fleuries ; 
Je sais tous les secrets de ces lieux enchantés. 



132 

De ces objets si doux je comprends le langage; 
De l'oiseau des forêts je connais le ramage; 
Les fleurs en s'inclinant semblent me regarder ; 
Le ruisseau qui murmure avec mon cœur soupire ; 
Le soleil est pour moi comme un divin sourire ; 
La lune veille au ciel exprès pour me guider. 

Oh! parlez-moi toujours, fleurs, ombrages, fontaines; 
Vos promesses ne sont ni trompeuses, ni vaines. 
J'ai trouvé près de vous la douce paix du cœur; 
J'ai trouvé le repos, le calme, le silence, 
Tous ces biens que le ciel révèle à l'innocence, 
Et que ne comprend pas la mondaine grandeur. 

Mme- DAMARIS-LAVRENT, 



75. La Gloire militaire. 

, En un mot. qu'est-ce que la gloire? — La gloire, dis- 
je ? Pour en trouver la juste définition, il y faudrait penser 
un peu. — Oh! dit la comtesse , la voici toute trouvée la 
définition, et elle prit un livre près d'elle, et tournant quel- 
ques feuillets: C'est du Montaigne, nous dit-elle. Et elle 
-^lut: La gloire est V approbation que Je monde fait des 
actions que nous mettons en évidence, — Et Fabre là- 
dessus : — Eh bien ! est-ce cela ? Vous paraît-elle exacte 
cette définition? Et comme je fis signe que je m'en con- 
tentais : — Voyons donc à présent, dit-il ! Qu'approuve da- 
vantage le monde; la guerre ou la poésie? — On approuve 
l'une et l'autre en son temps. — Mais, répliqua-t-il, en tout 
temps on approuve les vers . pourvu qu'ils soient bien 
faits , comme ceux de Racine ou de Boileau, qu'en dites- 
vous? — Sans doute. — Et les peintures comme celles de 
Raphaël, les statues telles que l'Apollon, ne sont-ce pas là 
des choses qu'on approuve toujours? — Belle demande! — 
Et partout? — J'en demeurai d'accord. — La guerre, 



133 

poursuivit-il, bien faite, comme la faisaient Alexandre et 
César, Tapprouve-t-on toujours? — Je ne répondis pas 
d'abord. — Que vous en semble? — Eh, mais! lui dis-je, 
c'est selon. — Selon quoi? — Selon qu'elle est ou juste ou 
injuste , et encore selon l'intérêt que chacun y peut avoir. 

— Vous dites bien, me répondit-il; car, par exemple, ceux 
qu'elle ruine, et le nombre en est infini , ne l'approuvent 
nullement. Les orphelins , les veuves, les parents à qui 
elle arrache un fils en âge de payer les soins paternels ; 
enfin les pères , les mères , les femmes, les enfants, comme 
vous voyez, une bonne partie du monde, sans parler des 
marchands, des laboureurs, des artisans, qui n'approuvent 
point la guerre, quelque bien qu'on la fasse. Aussi, à dire 
vrai, les connaisseurs sont rares. Tandis qu'il y aura peut- 
être quelques tacticiens qui s'écrieront, à la lecture d'une 
relation: Oh! la belle bataille! le beau siège! tout le reste 
du genre humain, noyé dans les pleurs, chargera d'exécra- 
tion Fauteur de la bataille ou du siège. Voilà l' approbation 
qu'on donne à la plus belle guerre. 

Avec tout cela, dis-je, il y a des guerres justes; vous 
ne le nierez pas. — Quoi! dit-il, elles le sont toutes. Il n'y 
en a point qui ne soit juste d'un côté et injuste de l'autre. 

— Eh bien! la guerre juste, on l'approuve. — Vous ne 
m'entendez pas, dit-il. Nous parlons de la gloire des 
guerriers. La gloire, en ce genre, c'est de tuer beaucoup. 
C'est cela qui fait le héros , à tort ou à droit, il n'importe; 
et celui qui perd la bataille n'est jamais qu'un misérable, 
eût-il toute la raison du monde. Le vainqueur seul est le 
grand homme, et le plus grand homme est celui qui tue 
davantage; car ce ne serait rien d'avoir tué quinze ou vingt 
mille hommes , par exemple. Avec cela on est à peine 
nommé dans l'histoire. Pour y faire quelque figure, il faut 



134 

massacrer par millions. Or . ces boucheries-là , quelque 
belles, quelque admirables qu'elles soient, au dire de ceux 
qui s y connaissent, le monde, pour user des termes de 
Montaigne, les approuve peu, généralement. 

p. L. COURIER. 



76* Le pays de Vaud avant la Révolution. 

Le peuple écoutait, riait sous cape, et, sans y prendre 
grand'peine , voyait tout ce mouvement d'assez près. Il 
faisait ses récoltes aux longs échos des chansons, maudis- 
sant seulement tout bas le dîmeur. Du reste, pauvre et 
joyeux, on pouvait le croire content. Au moment des 
vendanges ou des effeuilles, malheur à l'aventureux pèle- 
rin qui , par la vieille route romaine de l'Etraz , se hasar- 
dait de traverser ainsi la Côte en plein jour! Le brocard 
qui l'accueillait à Feutrée, il Tentendait retentir de vigne 
en vigne, avec des variations infinies, jusqu'à la sortie à 
deux ou trois lieues de là : ouvrières et valets , c'était à 
qui dévisagerait le mieux en paroles le malencontreux 
voyageur; s'il n était pas bien fourni de langue, il était 
perdu. Ou bien, le soir, dans la belle saison, la population 
de tout un endroit se rassemblait, les rangs mêlés , sur la 
place. Les parents s'asseyaient en cercle autour du tilleul ; 
et alors garçons et filles , galants cavaliers et fines demoi- 
selles, de se prendre par la main pour danser la farandoJCy 
pour faire tourner et serpenter la coquille, et de roiider 
tous ensemble en chantant. Ils s'appelaient, ils se répon- 
daient avec les vieux ronds, ces admirables ritournelles, 
qui sont en quelques mots naïfs tout un tableau, toute 
une histoire, et que l'esprit le plus raffiné de nos jours 
serait incapable d'inventer. C'était là toute la vie, toute la 
liberté populaire; peut-être trop abandonnée, trop à l'écart, 



135 

mais qu'une autre, plus sérieuse et plus grave, est venue 
aussi trop remplacer aujourd'hui. L'entrain de la danse et 
du moment variait, entrelaçait ces chants flexibles, qui 
ont de la gaîté. de la malice et du charme . souvent une 
sorte d'ironie naïve . ou de moqueuse et perçante hyper- 
bole. L'amour, le printemps, les fleurs, les petites aven- 
tures de la vie rustique et privée en faisaient ordinaire- 
ment le sujet. Quelquefois il s'en échappait aussi un trait 
malin contre ces seigneurs et ces dames spectateurs ou 
acteurs dans le Rond, contre tout ce beau monde du 18^® 
siècle , pour qui la démocratie et la nature étaient de la 
poésie en attendant de devenir de la réalité. 



77. Le Berger et son Troupeau. 

yaoiî toujours il me manquera 

Quelqu'un de ce peuple im}3écille! 

Toujours le loup m'en gobera! 
J'aurai beau les compter! Ils étaient plus de mille, 
Et m'ont laissé ravir mon pauvre Robin! 

Robin mouton, qui par la ville 

3Ie suivait pour un peu de pain, 
Et qui nvaurait suivi jusques au bout du monde! 
Hélas! de ma musette il entendait le son; 
II me sentait venir de cent pas à la ronde. 

Ah î le pauvre Robin mouton ! 
Quand Guillot eut fini cette oraison funèbrCj 
Et rendu de Robin la mémoire célèbre, 

Il harangua tout le troupeau, 
Les chefs, la multitude et jusqu'au moindre agneau, 

Les conjurant de tenir ferme: 
Cela seul suffirait pour écarter les loups. 
Foi de peuple d'honneur! ils lui promirent tous 

De ne bouger non plus qu'un terme. 
Nous voulons, dirent-ils, étouffer le glouton 

Qui nous a pris Robin mouton. 

Chacun en répond sur sa tête. 



136 

Guillol les crut et leur fit fête. 

Cependant, devant qu'il fût nuit. 

Il arriva nouvel encombre: 
Un loup parut: tout le troupeau s'enfuit. 
Ce n'était pas un loup, ce n'en était que Pombre. 

Haranguez de méchants soldats. 

Ils promettront de faire rage: 
Mais, au moindre danger, adieu tout leur courage; 
Votre exemple et vos cris ne les retiendront pas. 

^__ LAFO MAINE. 

78. Image de la Vie humaine. 

La vie humaine est semblable à un chemin dont Tissue 
est un précipice affreux. On nous en avertit dès le premier 
pas; mais la loi est portée, il faut avancer toujours. Je 
voudraisretourner en arrière: Marche! Marche! Un poids 
invincible, une force irrésistible nous entraînent; il faut 
sans cesse avancer vers le précipice. Mille traverses, mille 
peines nous fatiguent et nous inquiètent dans la route. En- 
core si je pouvais éviter ce précipice affreux! Non, non; 
il faut marcher, il faut courir: telle est la rapidité des an- 
nées. On se console pourtant, parce que de temps en temps 
on rencontre des objets qui nous divertissent, des eaux 
courantes, des fleurs qui passent. On voudrait s'arrêter: 
Marche! Marche! Et cependant on voit tomber derrière 
soi tout ce qu'on a dépassé: fracas effroyable! inévitable 
ruine! On se console parce qu'on emporte quelques fleurs 
cueillies en passant, qu'on voit se faner entre ses mams du 
matin au soir, et quelques fruits, qu'on perd en les goûtant. 
Enchantement! illusion! Toujours entraîné, tu approches 
du gouffre affreux. Déjà tout commence à s'effacer: les 
jardins moins fleuris, les fleurs moins brillantes, leurs 
couleurs moins vives , les prairies moins riantes, les eaux 
moins claires : tout se ternit , tout s'efface. L'ombre de la 



137 

mort se présente : on commence à sentir l'approche du 
gouffre fatal; mais il faut aller sur le bord. Encore un 
pas. Déjà l'horreur trouble les sens, la tête tourne, les 
yeux s'égarent; il faut marcher. On voudrait retourner en 
arrière; plus de moyens: tout est tombé, tout est évanoui, 
tout est échappé. 

BOSSUET, 



79. Les Plaisirs simples. 

On se gâte le goût pour les divertissements comme 
pour les viandes: on s'accoutume tellement aux choses de 
haut goût, que les viandes communes et simplement assai- 
sonnées deviennent fades et insipides. Craignons donc ces 
grands ébranlements de l'âme qui préparent l'ennui et le 
dégoût ; surtout ils sont plus à craindre pour les enfans, qui 
résistent moins à ce qu'ils sentent, et qui veulent être tou- 
jours émus: tenons-les dans le goût des choses simples; 
qu'il ne faille point de grands apprêts de viandes pour 
les nourrir, ni de divertissements pour les réjouir. La so- 
briété donne toujours assez d'appétit, sans avoir besoin de 
le réveiller par des ragoûts qui portent à l'intempérance. 
La tempérance, disait un ancien, est la meilleure ouvrière 
de la volupté. Avec cette tempérance qui fait la santé du 
corps et de l'âme, on est toujours dans une joie douce et 
modérée, on n'a besoin ni de machines, ni de spectacles, 
ni de dépenses pour se réjouir: un petit jeu qu'on invente, 
une lecture, un travail qu'on entreprend, une promenade, 
une conversation innocente , qui délasse après le travail, 
font sentir une joie plus pure que la musique la plus char- 
mante. 

Les plaisirs simples sont moins vifs et moins sensibles, 
il est vrai; les autres enlèvent l'âme en remuant le ressort 



138 

des passions. Mais les plaisirs simples sont d'un meilleur 
usage: ils donnent une joie égale et durable, sans aucune 
suite maligne; ils sont toujours bienfaisants; au lieu que 
les autres plaisirs sont comme les vins frelatés, qui plaisent 
d'abord plus que les naturels , mais qui altèrent . et nui- 
sent à la santé. Le tempérament de l'âme se gâte . aussi 
bien que le goût, par la recherche de ces plaisirs vifs et 
piquants. fénèlox. 

80* L'Hirondelle du Troubadour. 

Zéphyr du souffle de son aile 
A triomphé de nos frimas ; 
La terre de fleurs étincelle; 
Tout revient, et mon hirondelle 
]\e revient pasl 

Par ses compagnes plus constantes 
J'entends saluer le matin ; 
J'ai vu leurs troupes tournoyantes 
Effleurer les eaux transparentes 
Du lac voisin. 

Oiseau de longue connaissance, 
Ah! dis-moi, quand reviendras-tu 
Me ranimer par ta présence? 
Je suis, hélas î de ton absence 
Tout abattu. 

Tu sais combien ma joie éclate 
Quand tu reparais sous nos cieux, 
Quand l'anneau d'étoffe écarlate 
Qui ceint ta jambe délicate 
Brille à mes yeux. 

Nul autre mortel, je t'assure. 
Ne t'offrira meilleur destin. 
J'étais presque de ta nature; 
Nous partagions même toiture 
Et même pain. 



139 

Quand îa naïve damoiselle 
Du doigt indiquait notre tour: 
Là-haut demeure, disait-elle, 
Et chante avec son hirondelle 
Le troubadour. 

Pour te recevoir, ma fenêtre 
Est toujours ouverte à demi: 
Qui peut t'empêcher d^y paraître? 
Crains-tu de retrouver un maître 
Dans ton ami? 

I\on, tu ne m'es pas infidèle: 
Les serres d'un cruel vautour 
T'auront, d'une étreinte mortelle, 
Surprise, ô ma pauvre hirondelle, 
A ton retour. 

Ou, volant à perdre courage, 
Pour traverser dMmmenses eaux. 
Sur quelque perfide équipage 
As-tu rencontré l'esclavage 
Pour le repos! 

K'a-t-il pas craint pour son navire 
L'impitoyable ravisseur? 
Car j'ai toujours entendu dire. 
Oiseau du ciel, que de te nuire 
Porte malheur. 

Hélas! dans la campagne immense 
La fleur va faire place au fruit; 
De jour en jour l'été s'avance; 
Et de te revoir l'espérance 
S'évanouit. 

Ma voix , si joyeuse et si vive, 
N'aura plus que de tristes chants: 
Infidèle, morte ou captive, 
Ta perte la rendra plaintive 
Pour bien longtemps. 

/. REBOVL, 



140 

81* La Ferme. 

Je n'ai point oublié quel accueil je reçus dans une ferme 
à quelques lieues de Dijon, un soir d'octobre que l'averse 
m'avait assailli cheminant au hasard vers la plaine, après 
avoir visité les plateaux boisés et les combes"^) encore vertes 
de Chambœuf. Je heurtai de mon bâton de houx à la porte 
secourable, et une jeune paysanne m'introduisit dans une 
cuisine enfumée , toute claire , toute pétillante d'un feu de 
sarment et de chenevottes. Le maître du logis me sou- 
haita une bienvenue simple et cordiale , sa moitié me fit 
changer de linge et préparer un chaudeau, et Faïeul me 
força de prendre sa place au coin du feu, dans le gothique 
fauteuil de bois de chêne , que sa culotte (Milady me le 
pardonne) avait poli comme un miroir. De là, tout en 
me séchant, je me mis à regarder le tableau que j'avais 
sous les yeux. Le lendemain était jour de marché à la 
ville, ce que n'annonçait que trop bien l'air affairé des ha- 
bitants de la ferme, qui hâtaient les préparatifs du départ. 
La cuisine était encombrée de paniers où les servantes ran- 
geaient des fromages sur la paille. Ici une courge que la 
bonne Fée aurait choisie pour en faire un carrosse à Cen- 
drillon ; là des sacs de pommes et de poires , qui embau- 
maient la chambre d'une douce odeur de fruits mûrs , ou 
des poulets montrant leur rouge crête par les barreaux de 
leur prison d'osier. Un chasseur arriva , apportant le gi- 
bier qu'il avait tué dans la journée: de sa carnassière qu'il 
vida sur la table s'échappèrent des lièvres, des pluviers, 
des halbrans , dont un plomb cruel avait ensanglanté la 
fourrure ouïe plumage. Il essuya complaisannnent sonfu- 



*) Comhe, creux de vallée de toutes parts entouré de montagnes et 
n'ayant qu'une issue. 



141 

sil, l'enferma dans une robe d'étamine, et raccrocha au 
manteau de la cheminée , entre Tépi insigne de blé de Tur- 
quie et la branche ordinaire de buis saint. Cependant ren- 
traient d'un pas lourd les valets de charrue, secouant leurs 
bottes jaunes de la glèbe et leurs guêtres détrempées. Ils 
grondaient contre le temps qui retardait le labourage et 
les semailles. La pluie continuait de battre contre les vi- 
tres ; les chiens de garde pleuraient piteusement dans la 
basse-cour. Sur le feu que soufflait l'aïeul avec ce tube 
de fer creux , ustensile obligé de tout foyer rustique , une 
chaudière se couronnait d'écume et de vapeur au siffle- 
ment plaintif des branches d'ctoc^^). qui se tordaient comme 
des serpents dans les flammes : c'était le souper qui cuisait. 
La nappe mise , chacun s'assit , maîtres et domestiques, 
le couteau et la fourchette en main , moi à la place d'hon- 
neur , devant un énorme château embastionné de choux et 
de lard , dont il ne resta pas une miette. Le berger ra- 
conta qu'il avait vu le loup. On rit, on gaussa, on gogue- 
narda. Quelles honnêtes figures dans ces bonnets de laine 
bleue! quelles robustes santés dans ces sayons de toile 
couleur de terreau! Ah! la paix et le bonheur ne sont 
qu'aux champs! Le métayer et sa femme m'offrirent un lit 
que j'aurais été bien fâché d'accepter: je voulus passer la 
nuit dans la crèche. Rien de remhranesque comme l'as- 
pect de ce lieu , qui servait aussi de grange et de pressoir : 
des bœufs qui ruminaient leur pitance, des ânes qui se- 
couaient l'oreille, des agneaux qui fêtaient leurs mères, 
des chèvres qui traînaient la mamelle, des pâtres qui re- 
tournaient la litière à la fourche ; et , quand un trait de 
lumière enfilait l'ombre des piliers et des voûtes , on aper- 



*) Etoc souche morte. 



142 

cevait confusément des fenils bourres de fourrage, des 
chariots chargés de gerbes, des cuves regorgeant de raisins, 
et une lanterne éteinte pendant à une corde. Jamais je 
n'ai reposé plus délicieusement. Je m'endormis au dernier 
chant du grillon tapi dans une couche odorante de paille 
d'orge , et je m'éveillai au premier chant du coq battant 
de l'aile sur les perchoirs lointains de la ferme. 

A. BERTRAXD. 



82* Fierté de Mitliridate vaincu. 

Je suis vaincu: Pompée a saisi l'avantage 
D'une nuit qui laissait peu de place au courage. 
Mes soldats presque nus, dans l'ombre intimidés ; 
Les rangs de toutes parts mal pris et mnl gardés; 
Le désordre partout redoublant les alarmes; 
Nous-mêmes contre nous tournant nos propres armes; 
Les cris, que les rochers renvoyaient plus affreux. 
Enfin toute l'horreur d'un combat ténébreux..., 
(Jue pouvait la valeur dans ce trouble funeste? 
Les uns sont morts, la fuite a sauvé tout le reste; 
Et je ne dois la vie, en ce commun effroi. 
Qu'au bruit de mon trépas que je laisse après moi. 
Ah! pour tenter encor de nouvelles conquêtes, 
Quand je ne verrais pas de routes toutes prêtes, 
Quand le sort ennemi m'aurait jeté plus bas, 
Vaincu, persécuté, sans secours, sans états. 
Errant de mers en mers, et moins roi que pirate, 
Conservant pour tous biens le nom de 3Iitliridate, 
Apprenez que, suivi d'un nom si glorieux. 
Partout de l'univers j'attacherais les yeux, 
Et qu'il n'est point de rois, s'ils sont dignes de l'être, 
Qui, sur le troue assis, n'enviassent peut-être 
Au-dessus de leur gloire un naufrage élevé. 
Que Rome et quarante ans ont à peine achevé. 

RACiyE. 



143 



83. M^- Violet. 



Le caractère national ne peut s'effacer. Nos marins di- 
sent que dans les colonies nouvelles les Espagnols com- 
mencent par bâtir une église , les Anglais une taverne et 
les Français un fort; et j'ajoute une salle de bal Je me 
trouvais en Amérique, sur la frontière du pays des Sauva- 
ges; j'appris qu'à la première journée je rencontrerais 
parmi les Indiens un de mes compatriotes. Arrivé chez 
les Cayougas , tribu qui faisait partie de la nation des Iro- 
quois , mon guide me conduisit dans une forêt. Au milieu 
de cette forêt on voyait une espèce de grange: je trouvai 
dans cette grange une vingtaine de Sauvages , hommes et 
femmes, barbouillés comme des sorciers, le corps demi-nu, 
les oreilles découpées , des plumes de corbeau sur la tête 
et des anneaux passés dans les narines. Un petit fran- 
çais, poudré et frisé comme autrefois, habit vert-pomme, 
veste de droguet, jabot et manchettes de mousseline, ra- 
clait un violon de poche , et faisait danser Madelon Fri- 
quet à ces Iroquois. Mr. Violet (c'était son nom) était 
maître de danse chez les Sauvages. On lui payait ses le- 
çons en peaux de castor et en jambons d'ours. Il avait 
été marmiton au service du général Rochambeau pendant 
la guerre d'Amérique. Demeuré à New-York après le dé- 
part de notre armée, il résolut d'enseigner les beaux- arts 
aux Américains. Ses vues s'étant agrandies avec ses suc- 
cès, le nouvel Orphée porta la civilisation jusque chez les 
hordes errantes du Nouveau-Monde. En me parlant des 
Indiens, il me disait toujours: ces messieurs Sauvages et 
ces dames Sauvagesses. Il se louait beaucoup de la lé- 
gèreté de ses écoliers; en effet je n'ai jamais vu de telles 
gambades. Mr. Violet , tenant son petit violon entre son 



144 

menton et sa poitrine, accordait l'instrument fatal: il 
criait en iroquois: à vos places! Et toute la troupe sau- 
tait comme une bande de démons. Voilà ce que c'est que 
le génie des peuples. 

CHA TE A IBRIAyD, 



84* Contemplation de la Nature. 

En réfléchissant d'abord sur les différents degrés de 
jouissance que fait naître la contemplation de la nature, 
nous trouvons qu'au premier degré doit être placée une 
impression entièrement indépendante de la connaissance 
intime des phénomènes physiques , indépendante aussi du 
caractère individuel du paysage, de la physionomie de la 
contrée qui nous environne. Partout où, dans une plaine 
monotone et formant horizon, des plantes dune même es- 
pèce (des bruyères , des cistes ou des graminées) couvrent 
le sol , partout où les vagues de la mer baignent le rivage 
et font reconnaître leurs traces par des stries verdoyantes 
d'ulva et de varech flottant, le sentiment de la nature, 
grande et libre , saisit notre âme , et nous révèle , comme 
par une mystérieuse inspiration, qu'il existe des lois qui 
règlent les forces de l'univers. Le simple contact de l'homme 
avec la nature , cette influence du grand air (ou, comme 
disent d'autres langues, par une expression plus belle, de 
ïair libre) exercent un pouvoir calmant: ils adoucissent 
la douleur, et apaisent les passions quand l'âme est agitée 
dans ses profondeurs. Ces bienfaits, l'homme les reçoit par- 
tout , quelle que soit la zone qail habite , quel que soit le 
degré de culture intellectuelle auquel il s'est élevé. Ce que 
les impressions que nous signalons ici ont de grave et de 
solennel, elles le tiennent du pressentiment de l'ordre et 
des lois , qui naît, à notre insu , du simple contact avec la 



145 

nature ; elles le tiennent du contraste qu'offrent les limites 
étroites de notre être avec cette image de l'infini qui se ré- 
vèle partout: dans la voûte étoilée du ciel, dans une plaine 
qui s'étend à perte de vue , dans l'horizon brumeux de 
l'océan. 

Une autre jouissance est celle que produit le caractère 
individuel du paysage, la configuration de la surface du globe 
dans une région déterminée. Des impressions de ce genre 
sont plus vives, mieux définies, plus conformes à certaines 
situations de l'âme. Tantôt c'est la grandeur des masses, 
la lutte des éléments déchaînés ou la triste nudité des 
steppes, comme dans le nord de l'Asie, qui excitent nos 
émotions; tantôt, sous l'inspiration de sentiments plus 
doux, c'est l'aspect des champs qui portent de riches mois- 
sons , c'est l'habitation de l'homme au bord du torrent , la 
sauvage fécondité du sol vaincu par la charrue. 

S'il m'était permis de m'abandonner au souvenir de 
courses lointaines, je signalerais, parmi les jouissances 
que présentent les grandes scènes de la nature , le calme et 
la majesté de ces nuits tropicales, lorsque les étoiles, dé- 
pourvues de scintillation , versent une douce lumière pla- 
nétaire sur la surface mollement agitée de l'océan; je rap- 
pellerais ces vallées profondes des Cordillères, où les 
troncs élancés des palmiers, agitant leurs flèches panachées, 
percent les voûtes végétales , et forment en longues co- 
lonnades »une forêt sur la forêt»; je décrirais le som- 
met du pic de Ténériffe, lorsqu'une couche horizontale de 
nuages , éblouissante de blancheur, sépare le cône des cen- 
dres de la plaine inférieure , et que subitement, par l'effet 
d'un courant ascendant , du bord même du cratère , l'œil 
peut plonger sur les vignes de l'Orotava; les jardins d'o- 
rangers et les groupes touffus des bananiers du littoraL 

Recueil de morceaux choisis. ^Q 



146 

Dans ces scènes, je le repète, ce n'est plus le charme pai- 
sible uniformément répandu dans la nature qui nous émeut, 
c'est la physionomie du sol, sa configuration propre, le 
mélange incertain du contour des nuages, de la forme des 
îles voisines , de Thorizon de la mer étendue comme une 
glace ou enveloppée d'une vapeur matinale. Tout ce que 
les sens ne saisissent qu'à peine, ce que les sites roman- 
tiques présentent de plus effrayant, peut devenir une source 
de jouissance pour l'homme; son imagination y trouve de 
quoi exercer librement un pouvoir créateur. Dans le va- 
gue des sensations, les impressions changent avec les mou- 
vements de l'âme; et, par une douce et facile déception, 
nous croyons recevoir du monde extérieur ce que, idéale- 
ment, nous y avons déposé à notre insu. 

A. Ds UIMBOLDT. 



85- La Pauvreté. 

Salut, rustiques murs qu'on revoit avec larmes, 
Où pendent des aïeux les outils et les armes! 
Pain noir que la fatigue a rendu savoureux, 
Et que les fils gaîment se partagent entre eux! 
Compagne du travail jusqu'à l'aube prochaine, 
Lampe de fer veillant sur la table de chêne! 
Simple vase de terre où reste frais longtemps 
Le rameau de lilas, premier don du printemps; 
Livres jaunis rangés en ordre sur la planche! 
Antique cheminée où le soir on s'épanche! 
Place où le fils rassure, en lui prenant la main, 
La mère, hélas! qui songe au pain du lendemain! 
Ah ! souvent quels festins apportés par les anges. 
Entre Thomme et le ciel quel radieux échange! 
Quel royaume, inconnu des princes et des rois, 
L'esprit d'en haut nous fait entre ces murs étroits ! 

Humble renoncement, fertile en pures joies. 

Nul n'arrive au repos qu'en marchant sur les voies; 



147 

Par toi seul le désir, conservant tout son feu, 
Vole à travers ce monde et va droit jusqu'à Dieu! 
Ta main seule du cœur tend la plus noble fibre. 
Qui refuse ton joug ne sait pas être libre; 
Et nul n'aime son frère en toute charité, 
S'il ne te connaît pas, divine pauvreté! 

V. De LAPRADE. 



86t Le Champ de bataille de Waterloo. 

A huit heures du matm je partis de nouveau de Bru- 
xelles pour y rentrer encore le soir même ; car il me res- 
tait une chose à faire avant de quitter définitivement 
cette ville : revoir Waterloo. — Il n'y a pas de service 
régulier entre ces deux points, en sorte qu'il n'y a que 
deux moyens de visiter le champ de bataille ; il faut louer 
une voiture particulière, ce qui convient fort aux gens 
riches, ou retenir une place dans la diligence de Namur, 
ce qui convient mieux aux petites fortunes. Je pris ce 
dernier parti. Il est vrai que pour le retour je ne pouvais 
compter que sur une place de hasard dans quelqu'une des 
diligences revenant le soir à Bruxelles, et, quoiqu'il soit 
ordinaire d'en trouver, c'est pourtant une chance à courir; 
mais celle-là ne m'arrêta pas, j'en avais couru bien d'au- 
tres dans le même lieu. 

Nous étions six hommes dans la voiture , et moi seul 
je venais visiter Waterloo. Cependant, à mesure que nous 
en approchions , et quoique nous fussions tous des gens 
paisibles par état, la conversation prenait une teinte tou- 
jours plus militaire, et bientôt on ne parla que de la 
grande bataille. J'affirmerais volontiers qu'il en est ainsi 
chaque jour sur cette route. Et comment en serait-il au- 
trement? Le canon de Waterloo a retenti assez haut dans 
ce monde, dont il a changé la face, et ses sourds gronde- 



148 

ments semblent avoir encore de l'echo dans l'imagination 
des hommes. Quel triomphe ! Quel revers ! Qui pourrait 
traverser le théâtre de cette épouvantable lutte ou est tombé 
le géant sans y reporter sa pensée? 

Je fis, durant notre conversation, deux remarques, qui 
me paraissent tenir tellement à la nature intime de l'homme, 
que je ne craindrais vraiment pas de les généraliser. La 
première, c'est que, bien que nous fussions de nations di- 
verses, et que nous ne visions certainement pas sous le 
même point de vue les résultats de cette journée, la voix 
qui s'élevait près de ce champ de bataille était toujours 
une voix de respect et de deuil. L'opinion politique faisait 
place à une émotion plus puissante ; et , si un sentiment 
dominait alors tous les autres, c'était de la sympathie pour 
le courage malheureux. — Ma seconde remarque n'est 
peut-être pas si honorable pour le cœur humain. Quoi 
quïl en soit, la voici : il me semble que , quand il s'agit 
de quelque scène imposante ou terrible, chacun s'efforce 
d'avoir l'air d'y être pour quelque chose , ne fût-ce qu'en 
en sachant mieux les détails ; et, si l'un obtient ainsi l'a- 
vantage, il prend tout de suite un certain air de supério- 
rité sur les autres, comme s'il pensait avoir dès lors quel- 
que droit à entrer en partage de l'intérêt qu'inspirent ses 
héros: en un mot notre vanité se mêle à tout. Cest du 
moins ce que je crus voir ce jour-là dans notre voiture. 
Après une chaude mêlée de récits, où la victoire fut long- 
temps disputée, le vainqueur régna seul ; or ce vainqueur 
ne fut pas moi, car j'avais à peine ouvert la bouche. J'é- 
tais retenu par je ne sais quel indéfinissable sentiment de 
pudeur, ou d'orgueil si Ton veut, en voyant combien 
était grande, pour un étranger, la tentation de se donner 
faussement pour acteur dans ce drame, ou du moins d'en 



149 

être soupçonne. Je me tus donc; je me laissai instruire 
par mes compagnons, et je les quittai sans qu'ils sussent 
que j'étais un des hommes de Waterloo. 

Je descendis de voiture dans le village même, devenu 
presque un bourg depuis 1815, où son nom sortit pour la 
première fois, et pour jamais, de l'oubli. Ce nom lui at- 
tire en effet chaque année une foule de visiteurs de tous 
les coins de la terre : et, au dire des gens de l'endroit, le 
nombre ne tend nullement à diminuer, au contraire : lun 
d'eux me disait même que. cette année, Ja campagne avait 
été encore meilleure que les précédentes ; et ils tirent ainsi 
leur prospérité de ce qui jadis avait causé leur ruine. 

Sitôt que je me dirigeai vers le champ de bataille, je 
fus entouré d'une nuée de cicérones; je m'y attendais et 
les remerciai. Un d'eux, plus habile, que je rencontrai 
quelques pas plus loin, me dit bonnement qu'il retour- 
nait chez lui à Planchenoit, et me demanda la permission 
de faire route ensemble. Naturellement la conversation 
s'engagea, et je dois reconnaître quïl me donna plusieurs 
détails intéressants, et me rappela bien des circonstances 
oubliées ; aussi ne perdit-il pas son temps, ce dont il se 
doutait probablement à l'avance. Il avait treize ans lors de 
la bataille, et l'avait à peine aperçue ou plutôt entendue, 
car il était caché dans les bois avec toute sa famille. Je 
lui demandai comment il se faisait donc qu'il connût si 
bien les mouvements des armées, les noms mêmes des ré- 
giments, des généraux, leurs positions diverses et toutes 
les fluctuations de la lutte. Il me dit qu'il avait appris tout 
cela, comme les autres guides, en suivant les officiers de 
tout grade et de toute nation qui étaient venus en grand 
nombre, dès la première année, visiter le champ de ba- 
taille ; il s'est ainsi formé peu à peu, dans le village, une 



150 

espèce de récit traditionnel très-circonstancié, et, je dois 
le dire, à mon avis parfaitement exact. 

En m'indiquant les places oîi l'on avait entassé les morts 
par milliers, il m'assura qu'elles se reconnaissaient encore 
facilement à l'œil, chaque printemps, par l'abondance du 
blé qui en sort. Au reste, ajouta-t-il, il nous arrive en- 
core de retrouver , en labourant, des débris d'armes, des 
insignes de métal et surtout des ossements. Cette dernière 
circonstance me fut à l'instant même confirmée. Nous sui- 
vions un chemin de traverse, dit de la Haie-Sainte^ ce- 
lui-là même d'où l'artillerie anglaise foudroyait nos ba- 
taillons , lorsqu'ils montaient à l'assaut de cette position 
qui nous coûta tant de sang. Comme je marchais tout 
pensif, les yeux fixés sur cette terre et ces buissons que 
j'avais déjà vus une fois, il y a vingt-deux ans, mon pied 
heurta contre une mâchoire d'homme, et la fit sortir de la 
poussière. Mon guide s'en saisit, et, la frottant avec soin, 
il me fit remarquer qu'elle portait encore une rangée com- 
plète de dents parfaitement conservées, et dont l'émail était 
aussi pur, aussi brillant, que si le malheureux qui l'avait 
perdue était tombé hier à cette place. Ce triste reste m'ap- 
partenait, et je le considérai longtemps dans ma main, ne 
sachant si je le devais garder. Mais là, dans ce lieu même, 
ce souvenir avait pour moi je ne sais quoi d'acre et de 
repoussant qui me serrait le cœur; c'était plus qu'un sou- 
venir, il me semblait emporter un lambeau de mes com- 
pagnons. J'en fis présent au guide, pour qui il avait d'au- 
tant plus de prix, qu'il devient plus rare d'en rencontrer 
de pareils, et que des amateurs les recherchent. 

Je m'assis et je regardai, car le champ de bataille de 
Waterloo était tout entier devant moi. Il a Tavantage sur 
beaucoup d'autres, d'être peu étendu et parfaitement clair 



151 

et distinct. Sa longueur est à peine d'une demi-lieue; il 
n'y a pas même cette distance du château d'Hougoumont 
à la Haie-Sainte, qui en sont les points extrêmes. Deux 
collines le composent: la colline anglaise^ sur laquelle 
j'étais assis, et qui replie légèrement ses ailes en arrière; 
vis-à-vis , à deux ou trois cents toises au plus, la colline 
française^ qui suit le même mouvement que sa rivale et 
décrit une courbe alentour; elles ne se trouvent donc sé- 
parées que par un petit vallon intermédiaire, peu profond 
et à pentes douces et faciles. Dans tout cet espace, il n'y 
a ni habitations, ni bois, ni rien qui varie; le seul che- 
min de la Haie-Sainte offre cette ligne d'arbustes noueux 
d'où il tire son nom; le reste n'est qu'un vaste champ, que 
le soc de la charrue parcourt sans le changer jamais. 
Ainsi les plus légers accidents du terrain , ses moindres 
mouvements, ses moindres replis sont les mêmes aujour- 
d'hui qu'ils étaient il y a vingt ans, et qu'ils seront dans 
quarante; on ne saurait s'y méprendre. Ajoutez que ce 
champ de bataille, déjà si rétréci, est partagé en deux 
parties égales par la grande route de Bruxelles , en sorte 
que le soldat qui se trouvait à droite ou à gauche peut, 
pour ainsi dire, mettre le doigt sur la place même où il 
a combattu. En effet, je voyais devant moi, dans un 
carré de mille pas, toute la terre j que j'avais foulée le 
18 juin. 

Je m'assis donc et je regardai. — Avec quelle pro- 
fonde émotion je reconnus le lieu même où j'étais monté 
à l'attaque! Que de souvenirs, que de sensations pas- 
sées, que de noms amis surgissaient tout à coup dans ma 
mémoire ! Que de faits oubliés reprenaient de la vie à mes 
yeux! C'est là que notre colonne, fouettée par la mi- 
traille, hésita un instant avant de franchir les quelques pas 



152 

qui nous séparaient de Fendroit où je suis maintenant; 
c'est là que je revis face à face la hideuse mort, pendant 
qu'elle fauchait nos rangs et renversait tant d'êtres que 
j'avais connus. Et mon pauvre sergent-major! Je Faimais, 
ce jeune homme, car il était bon et instruit. Il avait ob- 
tenu son congé, il allait se marier dans son pays, il était 
dans la joie, quand le 20 mars arriva. Malgré mes con- 
seils, un faux point d'honneur le retint sous les drapeaux; 
il n'osait partir, me disait-il, avant d'avoir fait encore 
une campagne. Et il me semble le voir là encore, quand 
il cria: Capitaine! Je me tourne, il était blanc comme 
un mort, et son fusil s'échappait de ses bras; je n'oublie- 
rai jamais son dernier regard; il me dit: adieu, et tomba. 
Et que d'autres aussi! Oh! quel moment dans ma vie! 
C'est ici que je reçus le coup de baïonnette; c'est là que 
je fus renversé sous les chevaux, quand les escadrons an- 
glais nous chargèrent, après nous avoir tournés par ce 
chemin . . . N'y a-t-il pas un chemin creux près d'ici ? de- 
mandai-je au guide que j'avais oublié, et qui était à quel- 
que distance, me regardant avec attention. — Oui , il est 
à cent pas; mais un pli du terrain le cache. Comment 
savez-vous qu'il existe ? — Je ne répondis rien. — Vous 
y étiez donc? — Je lui dis que oui, et le priai de me 
laisser seul. — Il me laissa en effet, et je restai là bien 
longtemps, le front appuyé sur ma main , ne vivant plus 
dans le présent, mais dans le passé ... et l'avenir . . . 

Lorsque je me relevai, je vis que j'étais tout près d'une 
grande croix noire, pareille à celles qnon place sur les 
tombeaux. Je fus ému. Oh! qu'elle disait de choses, cette 
croix plantée sur tant de meurtres! Je m'approchai avec 
respect. Quel affreux contraste ! Je lis : Ici le jeune B. 
fut assassiné le 10 juin 1832, Priez pour son âme et pour 



153 

que ses meurtriers soient découverts. Je frissonnai. Quel 
est rêtre qui a osé élever ici un pareil monument ? Une 
croix pour un seul homme, dans cet étroit espace où qua- 
rante mille sont tombés en un jour! Sur le champ de ba- 
taille de Waterloo une croix pour un assassiné! Et tu me 
demandes encore après cinq ans, de prier Dieu, pour que 
ses meui'triers soient découverts! Non, barbare, je ne le 
ferai pas ; j'ai autre chose à lui demander ici . . . 

Je ne voulus pas quitter Waterloo sans visiter le co- 
lossal lion belge qu'ils ont élevé, je ne sais pourquoi, sur 
une immense pyramide de terre qui domine tout le pays. 
Vu d'en bas, il a l'air d'un petit chien: ce qui me parut 
assez conforme à son rôle dans toute cette affaire. En ap- 
prochant, j'aperçus que j'étais devenu un point de mire 
pour quelques groupes de visiteurs et que mon guide avait 
parlé. Je n'en fus nullement content, et je me sentais plus 
disposé à rompre en visière aux gens qu'à leur servir de 
pièce curieuse. Un jeune français sut pourtant s'y pren- 
dre avec tant de grâce, de politesse et de savoir-faire, qu'il 
vainquit ma répugnance. Avec toute la vivacité de sa na- 
tion, il était aux anges d'avoir trouvé sur place un soldat 
de l'empereur, et ne voulait plus le quitter. Il me ramena à 
Bruxelles dans un charmant cabriolet: et le soir même je 
partis pour Condé. 

rV EX-OFFICIER. 



87* Les îsèojres. 



Quoique les nègres aient peu d'esprit, ils ne laissent pas 
d'avoir beaucoup de sentiment : ils sont gais ou mélanco- 
liques, laborieux ou fainéants, amis ou ennemis, selon la 
manière dont on les traite. Lorsqu'on les nourrit bien et 
qu'on ne les maltraite pas, ils sont contents, joyeux, prêts 



154 

à tout faire, et la satisfaction de leur âme est peinte sur 
leur visage ; mais, quand on les traite mal, ils prennent le 
chagrin fort à cœur, et périssent quelquefois de mélancolie. 
Us sont donc fort sensibles aux bienfaits et aux outrages, 
et ils portent une haine mortelle à ceux qui les ont mal- 
traités. Lorsqu'au contraire ils s'affectionnent à un maître. 
il n'y a rien qu'ils ne fussent capables de faire pour lui 
marquer leur zèle et leur dévouement. Us sont naturelle- 
ment compatissants et même tendres pour leurs enfants, 
pour leurs amis, pour leurs compatriotes ; ils partagent 
volontiers le peu qu'ils ont avec ceux qu'ils voient dans le 
besoin, sans même les connaître autrement que par leur in- 
digence. Us ont, comme on voit, le cœur excellent ; ils ont 
le germe de toutes les vertus. Je ne puis écrire leur his- 
toire sans m'attendrir sur leur état. Ne sont-ils pas assez 
malheureux d'être réduits à la servitude, d'être obligés de 
toujours travailler sans pouvoir jamais rien acquérir ? 
Faut-il encore les excéder, les frapper et les traiter comme 
des animaux ! On les force de travail, on leur épargne la 
nourriture même la plus commune : on prétend qu'ils sup- 
portent très-aisément la faim ; que pour vivre trois jours 
il ne leur faut que la portion d'un européen pour un re- 
pas ; que, quelque peu qu'ils mangent et qu'ils dorment, 
ils sont toujours également durs , également forts au tra- 
vail. Comment des hommes à qui il reste quelque senti- 
ment d'humanité peuvent-ils adopter ces maximes, en faire 
un préjugé, et chercher à légitimer par ces raisons les excès 
que la soif de l'or leur fait commettre ! 

BVFFOX. 



88. Le Poète à la Campagne. 

Oui, Lamoignon, je fuis les chagrins de la ville. 
Et contre eux la campagne est mon unique asile. 



155 

Du lieu qui m'y retient veux-tu voir le tableau? 

C'est un petit village ou plutôt un hameau , 

Bâti sur le penchant d'un long rang de collines , 

D'où l'œil s'égare au loin dans les plaines voisines. 

La Seine, au pied des monts que son flot vient laver, 

Voit du sein de ses eaux vingt îles s'élever, 

Qui, partageant son cours en diverses manières, 

D'une rivière seule y forment vingt rivières. 

Tous ses bords sont couverts de saules non plantés. 

Et de noyers souvent du passant insultés. 

Le village au-dessus forme un amphithéâtre. 

L'habitant ne connaît ni la chaux, ni le plâtre ; 

Et dans le roc, qui cède et se coupe aisément, 

Chacun s'est de sa main creusé son logement. 

La maison du Seigneur, seule un peu plus ornée, 

Se présente au dehors de murs environnée. 

Le soleil en naissant la regarde d'abord , 

Et le mont la défend des outrages du Word. 

C'est là, cher Lamoignon, que mon esprit tranquille 

Met à profit les jours que la Parque me file. 

Ici dans un vallon , bornant tous mes désirs. 

J'achète à peu de frais de solides plaisirs. 

Tantôt un livre en main, errant dans les prairies. 

J'occupe ma raison d'utiles rêveries; 

Tantôt cherchant la fin d'un vers que je construis. 

Je trouve au coin d'un bois le mot qui m'avait fui. 

Quelquefois à l'appât d'un hameçon perfide 

J'amorce en badinant le poisson trop avide; 

Ou d'un plomb qui suit l'œil et part avec l'éclair, 

Je vais faire la guerre aux habitants de l'air. 

Une table, au retour, propre et non magnifique. 

Nous présente un repas agréable et rustique. 

Là, sans s'assujétir aux dogmes du Broussain, 

Tout ce qu'on boit est bon, tout ce qu'on mange est sain. 

La maison le fournit, la fermière l'ordonne. 

Et mieux que Bergerat l'appétit l'assaisonne. 

fortuné séjour! ô champs aimés des cieux ! 

Que pour jamais foulant vos prés délicieux. 

Ne puis-je ici fixer ma course vagabonde, 

Et connu de vous seuls oublier tout le monde! 



156 

Qu'heureux est le mortel, qui, du monde ignoré, 

Vit content de soi-même en un coin retiré; 

Que l'amour de ce rien qu'on nomme Renommée 

N'a jamais enivré d'une vaine fumée; 

Qui de sa liberté forme tout son plaisir. 

Et ne rend qu'à lui seul compte de son loisir! 

BOILEAU, 



89* Diversité dans l'Unité. 

Toutes les œuvres de Dieu , dans la création comme 
dans la providence , font saillir ce caractère distinctif de 
son gouvernement : diversité dans Tunité. 

L'homme, la nature, l'histoire, tout reproduit cette loi 
universelle, et l'unité principale existe toujours sous les 
diversités accessoires. 

Voyez rhomme physique, étudiez l'homme moral: autant 
les traits diffèrent dans les physionomies et les nuances dans 
les caractères, autant l'identité humaine est au fond inalté- 
rable chez tous. Il y a des millions d'hommes, mais il n'y a 
qu'un homme ; mêmes proportions essentielles du corps, mê- 
mes facultés, mêmes passions de l'âme, mêmes lois présidant 
aux fonctions de la matière, mêmes conditions au dévelop- 
pement de l'esprit. Et toutefois que de différences dans 
les formes, que de modifications dans les substances, que 
de degrés dans les qualités, que de diversités sans nombre 
dans cette invariable unité ! Selon le point de vue auquel 
on se place, cette unité éclate ou disparaît; on ne voit 
qu'elle ou bien on ne la voit plus : si Ton s'arrête à la 
surface, on ne trouve que variations; si l'on creuse, on 
ne trouve plus que ressemblances ; et c'est ce qui explique 
comment on entend dire à l'un: Les honnnes sont partout 
les mêmes, et à l'autre: Il n'y a pas sur la terre deux 
êtres qui soient semblables. 



157 

La nature présente la même loi. Animaux, végétaux, 
minéraux, astres, éléments, cours des saisons , l'unité pé- 
nètre tout , préside à tout , règle tout ; mais la diversité 
aussi accompagne tout. Le soleil ne faillira pas à sa 
mission bienfaisante , la terre ne perdra pas sa vertu 
fécondante , la nue ne gardera pas son onde fertilisante ; 
mais que de variétés dans les époques, dans la durée, dans 
l'intensité ! La loi de divergence dans les détails est aussi 
sensible que la loi d'harmonie dans l'ensemble; la diversité 
est aussi évidente que l'unité. Des milliers d'arbres d'une 
forêt, pas un seul n'échappe à la loi de son espèce, et 
pourtant un seul ne peut offrir deux feuilles entièrement 
semblables. 

L'histoire de la société humaine est soumise à l'empire 
du principe d'unité, principe connu, mais non enchaîné par 
des diversités sans nombre. Naissance , élévation , déca- 
dence et chute d'empires , luttes d'intérêts et de passions, 
antagonisme perpétuel de systèmes , conflits entre les gou- 
vernants et les gouvernés , triomphes momentanés des 
peuples , empiétements des princes , troubles civils et 
guerres étrangères, extinctions de races et changements de 
dynasties , c'est en abrégé l'histoire du monde entier, qui, 
dans le cercle, où elle tourne incessamment, pour payer 
son tribut à la loi d'unité, offre cependant de notables dé- 
viations dues à la loi de variété. 

PH. BOUCHER. 



90t Lettre de Voltaire au Baron de Breteuil. 

M. le président de Maisons et moi , nous fûmes indis- 
posés le 4 novembre dernier; mais heureusement tout le 
danger tomba sur moi. Nous nous fîmes saigner le même 
jour; il s'en porta bien, et j'eus la petite vérole. Cette ma- 



158 

ladie parut après deux jours de fièvre, et s'annonça par une 
légère éruption. Je me fis saigner une seconde fois de mon 
autorité, malgré le préjugé vulgaire. M. de Maisons eut la 
bonté de m'envoyer le lendemain M. de Gervasi, médecin 
de M. le cardinal de Rohan , qui ne vint q'uavec répu- 
gnance. Il craignait de s'engager inutilement à traiter dans 
un corps délicat et faible une petite vérole déjà parvenue 
au second jour de Téruption, et dont les suites n'avaient 
été prévenues que par deux saignées trop légères, sans 
aucun purgatif. 

Il vint cependant, et me trouva avec une fièvre mali- 
gne. Il eut d'abord une fort mauvaise opinion de ma ma- 
ladie : les domestiques qui étaient auprès de moi s'en 
aperçurent, et ne me le laissèrent pas ignorer. Cependant 
il ne m'abandonna pas d'un moment. Il fut obligé de me 
faire prendre huit fois l'émétique; et, au lieu des cordiaux 
qu'on donne ordinairement dans cette maladie, il me fit 
boire deux cents pintes de limonade. Cette conduite, qui 
vous semblera extraordinaire, était la seule qui pouvait 
me sauver la vie ; toute autre route me conduisait à une 
mort infaillible. 

J'entends faire toujours un raisonnement bien faux 
et bien funeste. Cet homme, dit-on, a guéri par une telle 
voie; j'ai la même maladie que lui, donc il faut que je 
prenne le même remède. Combien de gens sont morts pour 
avoir raisonné ainsi. On ne veut pas voir que les maux 
qui nous affligent sont aussi différents que les traits de nos 
visages ; et, comme dit le grand Corneille , car vous me 
permettrez de citer les poètes : 

Que souvent l'un se perd où l'autre s^est sauvé, 
Et par où l'un périt un autre est conservé. 

Mais c'est trop faire le médecin : je ressemble aux gens 



159 

qui, ayant gagne un procès considérable par le secours 
d'un habile avocat, conservent encore pour quelque temps 
le langage du barreau. 

Cependant, Monsieur, ce qui me consolait le plus 
dans ma maladie, c'était l'intérêt que vous y preniez , c'é- 
tait l'attention de mes amis, et les bontés inexprimables 
dont M^^ de Maisons m'honorait. Je jouissais d'ailleurs 
de la douceur d'avoir auprès de moi un ami, je veux dire 
un homme qu'il faut compter parmi le très-petit nombre 
d'hommes vertueux qui seuls connaissent l'amitié dont le 
reste du monde ne connaît que le nom ; c'est M. Thiriot, 
qui, sur le bruit de ma maladie , était venu en poste de 
quarante lieues pour me garder, et qui depuis ne m'a pas 
quitté un moment. J'étais le 15 absolument hors de dan- 
ger, et je faisais des vers le 16, malgré la faiblesse ex- 
trême qui me dure encore, causée par le mal et les re- 
mèdes. 

J'attendais avec impatience le moment où je pourrais 
me dérober aux soins qu'on avait de moi à Maisons , et 
finir l'embarras que j'y causais. Plus on avait pour moi de 
bontés , plus je me hâtai de n'en pas abuser plus long- 
temps. Enfin je fus en état d'être transporté à Paris le 
1^^ décembre. Voici , Monsieur , un moment bien funeste. 
A peine suis-je à deux cents pas du château, qu'une partie 
du plancher de la chambre où j'avais été, tombe tout en- 
flammée. Les chambres voisines , les appartements qui 
étaient au-dessous , les meubles précieux dont ils étaient 
ornés , tout fut consumé par le feu. La perte monte à près 
de cent mille livres ; et, sans le secours des pompes qu'on 
envoya chercher à Paris , un des plus beaux édifices du 
royaume allait être entièrement détruit. On me cacha 
cette étrange nouvelle à mon arrivée; je la sus à mon ré- 



160 

veil; vous nïmaginerez point quel fut mon désespoir; vous 
savez les soins généreux que M. de Maisons avait pris de 
moi; j'avais été traité chez lui comme son frère, et le prix 
de tant de bontés était lïncendie de son château. Je ne 
pouvais concevoir comment le feu avait pu prendre si 
brusquement dans ma chambre, où je n'avais laissé qu'un 
tison presque éteint; j'appris que la cause de cet embrase- 
ment était une poutre qui passait précisément sous la che- 
minée. C'est un défaut dont on s'est corrigé dans la 
structure des bâtiments d'aujourd'hui; et même les fré- 
quents embrasements qui en arrivaient ont obligé d'avoir 
recours aux lois pour défendre cette façon dangereuse de 
bâtir. La poutre dont je parle s'était embrasée peu à peu 
par la chaleur de l'âtre qui portait immédiatement sur elle; 
et, par une destinée singulière, dont assurément je n'ai pas 
goûté le bonheur , le feu qui couvait depuis deux jours 
n'éclata qu'un moment après mon départ. 

Je n'étais point la cause de cet accident, mais j'en étais 
l'occasion malheureuse; j'en eus la même douleur que si 
j'en avais été coupable: la fièvre me reprit aussitôt ; et je 
vous assure que dans ce moment je sus mauvais gré à M. 
de Gervasi de m' avoir conservé la vie. 

M"^® et M. de Maisons reçurent la nouvelle plus tran- 
quillement que moi; leur générosité fut aussi grande que 
leur perte et que ma douleur. M. de Maisons mit le comble 
à ses bontés, en me prévenant lui-même par des lettres qui 
font bien voir qu'il excelle par le cœur comme par l'esprit; 
il s'occupait du soin de me consoler, et il semblait que ce 
fût moi dont il eût brûlé le château ; mais sa générosité ne 
sert qu'à me faire sentir encore plus vivement la perte que 
je lui ai causée, et je conserverai toute ma vie ma douleur 
aussi bien que mon admiration pour Uii. 

VOLTAIRE. 



161 

9L Les deux Sapins. 

Sur l'agreste penchant de nos Alpes neigeuses 
Deux sapins inégaux croissaient majestueux; 
Le plus grand sur les flots du Rhône impétueux 
Descendit aux mers orageuses. 

Là, de rechef se dressant dans les airs 
Et se mirant dans le cristal de Ponde, 
Fier et brillant, de l'un et l'autre monde 
Il visita tous les climats divers. 

De plus d'une conquête il partagea la gloire; 
Il entendit tonner le bronze meurtrier, 

Et vit aux jours de la victoire 
Couronner son beau front de fleurs et de laurier. 

L'autre ne quitta point le doux sol helvétique; 
Point de tristes adieux, et, partant, point d'ennui. 
En soutiens façonné dans la ferme rustique, 
Aux ceps de nos coteaux il prêta son appui. 

Un pampre verdoyant lui servit de parure; 
La grappe y vint mêler ses rubis précieux, 
Et de nos vignerons, alors qu'elle fut mûre, 

Il entendit les chants joyeux; 
Repos, gaîté, plaisir; nulle grande aventure. 

Qui des deux fut le plus heureux? 

GAUDY, 



92^ Mœurs et Caractères. 

Petite ville. 

J'approche d'une petite ville, et je suis déjà sur une 
hauteur d'où je la découvre. Elle est située à mi-côte: une 
rivière baigne ses murs , et coule ensuite dans une belle 
prairie: elle a une forêt épaisse qui la couvre des vents 
froids et de l'aquilon. Je la vois dans un jour si favorable, 
que je compte ses tours et ses clochers: elle me paraît 
peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie, et je 

Recueil de morceaux choisis. ][j_ 



162 

dis: Quel plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans un 
séjour si délicieux I Je descends dans la ville, où je n'ai 
pas couché deux nuits, que je ressemble à ceux qui Tlia- 
bitent; j'en veux sortir. 

Arrias. 

Arrias a tout lu, a tout vu ; il veut le persuader ainsi r 
c'est un homme universel, et il se donne pour tel: il aime 
mieux mentir que de se taire ou de paraître ignorer quelque 
chose. On parle à la table d'un grand d'une cour du Nord, 
il prend la parole, et Fôte à ceux qui allaient dire ce qu'ils 
en savent : il s'oriente dans cette région lointaine , comme 
s'il en était originaire : il discourt des mœurs de cette cour, 
des femmes du pays , de ses lois et de ses coutumes ; il 
récite des historiettes qui y sont arrivées ; il les trouve plai- 
santes, et il en rit jusqu'à éclater. Quelqu'un se hasarde 
de le contredire, et lui prouve nettement qu'il dit des choses 
qui ne sont pas vraies. Arrias ne se trouble point , prend 
feu au contraire contre l'interrupteur: Je n'avance rien, 
lui dit-il, je ne raconte rien que je ne sache d'original; je 
l'ai appris de Sethon, ambassadeur de France dans cette 
cour, revenu à Paris depuis quelques jours, que je con- 
nais familièrement, que j'ai fort interrogé, et qui ne m'a 
caché aucune circonstance. Il reprenait le fil de sa nar- 
ration , avec plus de confiance qu'il ne l'avait commencée, 
lorsque l'un des conviés lui dit : C'est Sethon lui-même à 
qui vous parlez , et qui arrive fraîchement de son ambas- 
sade. 

Incivilité. Humeur. 

L'incivilité n'est pas un vice, de Tâme; elle estrefi'etde 
plusieurs vices , de la sotte vanité , de Tignorance de ses 
devoirs, de la paresse, de la stupidité, de la distraction, du 
mépris des autres , de la jalousie: pour ne se répandre que 



163 

sur les dehors, elle n'en est que plus liaïssable, parce que 
c'est toujours un défaut visible et manifeste; il est vrai 
cependant qu'il offense plus ou moins , selon la cause qui 
le produit. 

Ce qu'on appelle humeur est une chose trop négligée 
parmi les hommes ; ils devraient comprendre qu'il ne leur 
suffit pas d'être bons , mais qu'ils doivent encore paraître 
tels, du moins s'ils tendent à être sociables, capables d'u- 
nion et de commerce, c'est-à-dire à être des hommes: l'on 
n'exige pas des âmes malignes qu'elles aient de la douceur 
et de la souplesse; elle ne leur manque jamais, et elle leur 
sert de piège pour surprendre les simples, et pour faire 
valoir leurs artifices ; l'on désirerait de ceux qui ont un 
bon cœur qu'ils fussent toujours pliants, faciles, complai- 
sants , et qu'il fût moins vrai quelquefois que ce sont les 
méchants qui nuisent, et les bons qui font souffrir. 

Il y a une espèce de honte d'être heureux à la vue de 
certaines misères. 

Coteries. 

La ville est partagée en diverses sociétés, qui sont comme 
autant de petites républiques, qui ont leurs lois, leurs usages, 
leur jargon et leurs mots pour rire. Tant que cet assemblage 
est dans sa force, et que l'entêtement subsiste, l'on ne 
trouve rien de bien dit ou de bien fait que ce qui part des 
siens, et l'on est incapable de goûter ce qui vient d'ailleurs : 
cela va jusques au mépris pour les gens qui ne sont pas 
initiés dans leurs mystères. L'homme du monde d'un 
meilleur esprit, que le hasard a porté au milieu d'eux, leur 
est étranger. Il se trouve là comme dans un pays lointain, 
dont il ne connaît ni les routes, ni la langue, ni les mœurs, 
ni la coutume: il voit un peuple qui cause, bourdonne, parle 
à l'oreille, éclate de rire, et qui retombe ensuite dans un 



164 

morne silence : il y perd son maintien, ne trouve pas où 
placer un seul mot , et n'a pas même de quoi écouter. Il 
ne manque jamais là un mauvais plaisant qui domine, et 
qui est comme le héros de la société: celui-ci s'est chargé 
de la joie des autres , et fait toujours rire avant que d'avoir 
parlé. Si quelquefois une femme survient qui n'est point 
de leurs plaisirs, la bande joyeuse ne peut comprendre 
qu'elle ne sache point rire des choses qu'elle n'entend point, 
et paraisse insensible à des fadaises quïls n'entendent eux- 
mêmes que parce qu'ils les ont faites: ils ne lui pardonnent 
ni son ton de voix, ni son silence, ni sa taille, ni son visage, 
ni son habillement , ni son entrée , ni la manière dont elle 
est sortie. Deux années cependant ne passent point sur 
une même coterie. Il y a toujours, dès la première année, 
des semences de division, pour rompre dans celle qui doit 
suivre. L'intérêt de la beauté, les incidents du jeu, l'extra- 
vagance des repas , qui , modestes au commencement, dé- 
génèrent bientôt en pyramides de viandes et en banquets 
somptueux , dérangent la république , et lui portent enfin 
le coup mortel. Il n'est en fort peu de temps non plus 
parlé de cette nation, que des mouches de l'année passée. 

Les enfants. 

Les enfants ont déjà de leur âme l'imagination et la 
mémoire, c'est-à-dire ce que les vieillards n'ont plus; et 
ils en tirent un merveilleux usage pour leurs petits jeux et 
pour tous leurs amusements : c'est par elles quïls répètent 
ce qu'ils ont entendu dire , qu'ils contrefont ce qu'ils ont 
vu faire , qu'ils sont de tous métiers , soit qu'ils s'occupent 
en effet à mille petits ouvrages , soit qu ils imitent les di- 
vers artisans par le mouvement et par le geste ; qu'ils se 
trouvent à un grand festin, et y font bonne chère; quils 
se transportent dans des palais et dans des lieux enchan- 



165 

tés ; que, bien que seuls, ils se voient un riche équipage et 
un grand cortège; qu'ils conduisent des armées, livrent 
bataille , et jouissent du plaisir de la victoire ; qu'ils par- 
lent aux rois et aux plus grands princes ; qu'ils sont rois 
eux-mêmes, ont des sujets, possèdent des trésors qu'ils 
peuvent faire de feuilles d'arbres ou de grains de sable, et, 
ce qu'ils ignorent dans la suite de leur vie, savent, à cet 
âge, être les arbitres de leur fortune et les maîtres de leur 
propre félicité. 

Irène. 

Irène se transporte à grands frais en Epidaure, voit 
Esculape dans son temple, et le consulte sur tous ses maux. 
D'abord elle se plaint qu'elle est lasse et recrue de fatigue ; 
et le dieu prononce que cela lui arrive par la longueur du 
chemin qu'elle vient de faire; elle dit qu'elle est le soir 
sans appétit; l'oracle lui ordonne de dîner peu: elle ajoute 
qu'elle est sujette à des insomnies, et il lui prescrit de 
n'être au lit que pendant la nuit: elle lui demande pourquoi 
elle devient pesante, et quel remède? l'oracle répond 
qu'elle doit se lever avant midi , et quelquefois se servir 
de ses jambes pour marcher: elle lui déclare que le vin 
lui est nuisible; l'oracle lui dit de boire de l'eau: qu'elle 
a des indigestions, et il ajoute qu'elle fasse diète : ma vue 
s'affaiblit, dit Irène; prenez des lunettes, dit Esculape: 
je m'affaiblis moi-même, continue-t-elle, et je ne suis ni 
si forte ni si saine que j'ai été; c'est, dit le dieu, que vous 
vieillissez : mais quel moyen de guérir de cette langueur ? 
le plus court, Irène, c'est de mourir, comme ont fait votre 
mère et votre aïeule : Fils d'Apollon, s'écrie Irène , quel 
conseil me donnez-vous ? Est-ce là toute cette science que 
les hommes publient, et qui vous fait révérer de toute la 
terre ? que m'apprenez-vous de rare et de mystérieux ? et 



166 

ne savais-je pas tous ces remèdes que vous m'enseignez? 
Que n'en usiez-vous donc, répond le dieu, sans venir me 
chercher de si loin, et abréger vos jours par un long 
voyage? la bruyère. 

93. Hereward-le-Saxon. 

Il y avait, dans ce temps (1072), en Flandre, un Saxon 
nommé Hereward, anciennement établi dans ce pays, et à 
qui des émigrés anglais , fuyant leur patrie après y avoir 
tout perdu , annoncèrent que son père était mort , que son 
héritage paternel était la propriété d'un Normand , et que 
sa vieille mère avait subi et subissait encore une foule 
d'afflictions et d'insultes. A cette nouvelle, Hereward se mit 
en route pour l'Angleterre, et arriva, sans être soupçonné, 
au lieu habité autrefois par sa famille; il se fit reconnaître 
de ceux de ses parents et de ses amis qui avaient survécu 
à l'invasion, les détermina à se réunir en troupe armée, et 
à leur tête, attaqua le Normand qui avait insulté sa mère 
et occupait son héritage. Hereward l'en chassa et prit sa 
place; mais contraint, pour sa propre sûreté, de ne point 
s'en tenir à ce seul exploit, il continua la guerre de partisan 
aux environs de sa demeure, et soutint, contre les gouver- 
neurs des forteresses et des villes voisines , de nombreux 
combats , où il se signala par sa bravoure , son adresse et 
sa force extraordinaires. Le bruit de ses actions d'éclat se 
répandit par toute l'Angleterre , et les regards des vaincus 
se tournèrent vers cet homme avec un sentiment d'espé- 
rance ; on fit sur ses aventures et à sa louange des vers 
populaires qui maintenant ont péri, mais qui furent long- 
temps chantés dans les rues, aux oreilles des conquérants, 
grâce à leur longue ignorance de lïdiome du peuple 
andais. 



167 

Les insurgés de ces cantons ne tardèrent pas à prati- 
quer des intelligences avec les bandes que commandait le 
brave chef de partisans. Frappés de sa renommée et de son 
habileté, ils l'invitèrent à se rendre auprès d'eux, pour être 
leur capitaine, et Hereward, cédant à leur prière, passa au 
camp du refuge avec tous ses compagnons 

Alors , de même qu'en l'année 1069 , le roi normand 
rassembla toutes ses forces contre les Saxons délaissés. 
Le camp de refuge fut investi par terre et par eau , et les 
assaillants construisirent de toutes paris des digues et des 
ponts sur les marais. Hereward et les autres chefs , parmi 
lesquels on distinguait Siward Beorn , compagnon de la 
fuite du roi Edgar, résistèrent quelque temps avec bravoure. 
Guillaume commença du côté de l'occident, à travers les 
lacs couverts de joncs, une chaussée qui devait être longue 
de trois mille pas ; mais ses travailleurs étaient continuelle- 
ment inquiétés et troublés dans leur ouvrage. 

Hereward faisait des attaques si brusques, il employait 
des stratagèmes si imprévus , que les Normands, frappés 
d'une crainte superstitieuse, attribuèrent ses succès à l'as- 
sistance du démon. Croyant le combattre avec ses propres 
armes, ils eurent recours à la magie. Yves Taillebois, dé- 
signé par le roi pour surveiller les travaux , fit venir une 
sorcière qui devait, selon lui, déconcerter par ses enchan- 
tements toutes les ruses de guerre des Saxons. La magi- 
cienne fut placée sur une tour de bois à la tête des ouvra- 
ges commencés , mais au moment où les pionniers et les 
soldats s'avançaient avec confiance, Herew^ard déboucha 
par le côté, et, mettant le feu aux champs de roseaux, fit 
périr dans les flammes la sorcière et la plus grande partie 
des hommes d'armes et des travailleurs normands. 

Ce succès des insurgés ne fut pas le seul ; malgré la 



168 

supériorité de l'ennemi; ils l'arrêtèrent à force d'adresse 
et d'activité. Durant plusieurs mois, la contrée d'Ely tout 
entière resta bloquée comme une ville de guerre , ne rece- 
vant aucune provision de dehors. Il y avait dans l'île un 
couvent de moines, qui, ne pouvant supporter la famine et 
les misères du siège , envoyèrent au camp du roi , et of- 
frirent de lui livrer un passage, s'il promettait de les lais- 
ser eii possession de leurs biens. L'offre des moines fut 
acceptée, et deux seigneurs normands, Gilbert de Clare et 
Guillaume de Garenne, engagèrent leur foi pour l'exécu- 
tion de ce traité. Grâce à la trahison des religieux d'Ely, 
les troupes royales pénétrèrent inopinément dans l'île, 
tuèrent mille Anglais, et cernant de près le camp du re- 
fuge , forcèrent le reste à mettre bas les armes. Tous se 
rendirent, à l'exception de Hereward qui, audacieux jus- 
qu'au bout, fit sa retraite par des lieux impraticables, où 
les Normands n'osèrent le poursuivre. Il gagna, de marais 
en marais, les terres basses de la province de Lincoln, où 
des pêcheurs saxons, qui portaient chaque jour du poisson 
au poste normand voisin, le reçurent dans leurs bateaux, 
lui et ses compagnons , et les cachèrent sous des tas de 
paille. Les bateaux abordèrent auprès du poste, comme à 
l'ordinaire : le chef et ses soldats, connaissant de vue les 
pêcheurs, ne conçurent ni alarmes ni soupçons ; ils apprê- 
tèrent leur repas, et se mirent tranquillement à manger 
sous leurs tentes. Alors Hereward et ses amis s'élancè- 
rent, la hache à la main, sur les étrangers qui ne s y at- 
tendaient point, et en tuèrent un grand nombre. Les au- 
tres s'enfuirent, abandonnant le poste qu'ils gardaient et 
laissant leurs chevaux tout sellés, dont les Anglais s'em- 
parèrent. 

Ce hardi coup de main ne fut pas le dernier exploit 



169 

du grand capitaine de partisans. On le vit se promener 
encore en plusieurs lieux avec sa bande recrutée de 
nouveau, et dresser des embûches aux Normands, sans 
jamais leur faire de quartier, ne voulant pas, dit un au- 
teur du temps, que ses compatriotes eussent péri sans ven- 
geance Il paraît que la gloire de Hereward, si cher à 

tous les cœurs saxons, lui gagna l'amour d'une dame nom- 
mée Alftrude, qui avait conservé de grands biens, pro- 
bablement parce que sa famille s'était de bonne heure 
déclarée pour le nouveau roi. Elle offrit sa main au chef 
des rebelles, par admiration pour son courage ; mais crai- 
gnant en même temps les dangers et les aventures , elle 
usa de son empire sur lui pour le décider à vivre en re- 
pos, et à faire sa paix avec le conquérant. 

Hereward, qui l'aimait, se rendit à ses instances, et, 
comme on disait alors, accepta la paix du roi. Mais cette 
paix ne pouvait être qu'une ireye : malgré la parole 
de Guillaume, et peut-être d'après ses ordres, les Nor- 
mands cherchèrent bientôt à se défaire du redoutable 
Saxon. Sa maison fut plusieurs fois assaillie à lïmpro- 
viste; et un jour qu'il reposait en plein air après son dî- 
ner, une troupe d'hommes armés, parmi lesquels se trou- 
vaient plusieurs Bretons , le surprit et l'entoura. Il était 
sans cotte de mailles et n'avait pour arme qu'une épée et 
une courte pique dont les Saxons marchaient toujours 
munis. ÉveiUé en sursaut par le bruit, il se leva, et sans 
s'effrayer du nombre: » Traîtres félons, dit-il, le roi m'a 
donné sa paix, et si vous en voulez à mes biens ou à ma 
vie, je vous les vendrai cher.» En disant ces mots, il 
poussa sa lance avec tant de vigueur contre un chevalier 
qui se trouvait en face, qu'il lui perça la poitrine à travers 
son haubert. Malgré plusieurs blessures, il continua de 



170 

frapper de sa demi-pique, tant qu'elle dura; puis il se 
servit de l'épée; et cette arme s'étant brisée sur le 
heaume d'un de ses ennemis, il combattit encore avec le 
tronçon qui lui restait. Quinze Normands , dit la tradition, 
étaient déjà tombés autour de lui, lorsqu'il reçut à la fois 
quatre coups de lance. Il eut encore la force de se tenir à 
genoux, et, dans cette position, saisissant un bouclier qui 
était par terre , il en frappa si rudement au visage Raoul 
de Dol, chevalier breton, que du coup il le renversa mort; 
mais en même temps lui-même défaillit et expira* Le chef 
de la troupe, nommé Asselin, lui coupa la tête, jurant 
qu'il n'avait jamais vu si vaillant homme. Ce fut dans la 
suite un dicton populaire parmi les Saxons et même parmi 
les Normands , que s'il y en avait eu quatre comme lui 
en Angleterre, jamais les Français n'y seraient entrés, et 
que, s'il ne fût pas mort de cette manière, un jour ou l'au- 
tre, il les eût chassés tous. 

AUGUSTIN THIERRY. 



9i, L'Ame humaine. 

Emblème merveilleux de la nature entière 
Enchaîné par mon corps à la fragilité, 
Je porte en cet esprit qui dompte la matière, 
Un glorieux reflet de la Divinité. 
Mon corps usé s'affaisse et se réduit en poudre; 
Mon esprit, dans les airs luttant contre la foudre, 
Atteint les profondeurs où nul astre ne luit. 
Esclave, je suis roi; ver impur, je suis ange. 
D'où naquit cet accord impénétrable, étrange? 
Comment vit-il en moi, qui ne l'ai point produit? 

C'est toi. Dieu créateur, c'est toi qui Pas fait naître, 
Toi dont la Providence a voulu mon bonheur, 
De ce vaste univers seul Sauveur et seul maître 
Toi, souffle de mon âme et flambeau de mon cœur. 
Ta justice suprême a voulu que celte àme, 



171 

Avant de s'élever sur ses ailes de flamme, 
Traversât ici-bas Tabîme de la mort, 
Afin que par Tépreuve au bonheur préparée, 
Elle montât bientôt, pure et régénérée, 
Au séjour éternel où tu fixes mon sort. 

Être ineffable et saint! ton auguste sagesse 
En traits mystérieux brille de toutes parts; 
Ma raison devant toi succombe à sa faiblesse, 
L'ombre de ta grandeur éblouit mes regards. 
Cependant si t'aimer est mon plus doux partage. 
Si mon premier devoir est de te rendre hommage. 
Que puis-je, hélas! si faible, en proie à tant d'erreurs? 
J'humilierai, grand Dieu, mon âme en ta présence. 
Et perdus dans l'éclat de ta magnificence, 
Mes yeux reconnaissants se baigneront de pleurs. 



95» La mort d'un Ami. 

Heureux celui qui possède un ami ! 

J'en avais un; la mort me la ôté: elle Ta saisi au com- 
mencement de sa carrière, au moment où son amitié était 
devenue un besoin pressant de mon cœur. — Nous nous 
soutenions mutuellement dans les travaux pénibles de la 
guerre; nous n'avions qu'une pipe à nous deux; nous 
buvions dans la même coupe; nous couchions sous la 
même toile; et, dans les circonstances malheureuses oîi 
nous sommes, l'endroit où nous vivions ensemble était 
pour nous une nouvelle patrie. Je l'ai vu en butte à tous 
les périls de la guerre , et d'une guerre désastreuse. — La 
mort semblait nous épargner l'un pour l'autre; elle épuisa 
mille fois ses traits autour de lui sans l'atteindie ; mais 
c'était pour me rendre sa perte plus sensible. Le tumulte 
des armes, l'enthousiasme qui s'empare de l'âme à l'aspect 
du danger, auraient peut-être empêché ses cris d'aller 
jusqu'à mon cœm\ — Sa mort eût été utile à son pays et 



172 

funeste aux ennemis; — je l'aurais moins regretté. — 
Mais le perdre au milieu des délices d'un quartier d'hiver, 
le voir expirer dans mes bras au moment où il paraissait 
regorger de santé ; au moment où notre liaison se resser- 
rait encore dans le repos et la tranquillité! — Ah! je ne 
m'en consolerai jamais. Cependant sa mémoire ne vit plus 
que dans mon cœur ; elle n'existe plus parmi ceux qui 
Tenvironnaient et qui l'ont remplacé; cette idée me rend 
plus pénible le sentiment de sa perte. La nature, indiffé- 
rente de même au sort des individus, revêt sa robe bril- 
lante du printemps, et se pare de toute sa beauté autour 
du cimetière où il repose. Les arbres se couvrent de feuil- 
les et entrelacent leurs branches ; les oiseaux chantent sous 
le feuillage; les mouches bourdonnent parmi les fleurs; 
tout respire la joie et la vie dans le séjour de la mort: — 
et le soir, tandis que la lune brille dans le ciel, et que je 
médite près de ce triste lieu, j'entends le grillon pour- 
suivre gaîment son chant infatigable , caché dans l'herbe 
qui couvre la tombe silencieuse de mon ami. La destruc- 
tion insensible des êtres et tous les malheurs de Thumanité 
sont comptés pour rien dans le grand tout. — La mort 
d'un homme sensible qui expire au milieu de ses amis dé- 
solés , et celle d'un papillon que l'air froid du matin fait 
périr dans le calice d'une fleur, sont deux époques sem- 
blables dans le cours de la nature. L'homme n'est rien 
qu'un fantôme, une ombre, une vapeur qui se dissipe dans 
les airs. 

Mais l'aube matinale commence à blanchir le ciel; les 
noires idées qui m'agitaient s'évanouissent avec la nuit, et 
l'espérance renaît dans mon cœur. — Non , celui qui in- 
onde ainsi l'orient de lumière ne Ta point fait briller à mes 
regards pour me plonger bientôt dans la nuit du néant. 



173 

Celui qui étendit cet horizon incommensurable , celui qui 
éleva ces masses énormes dont le soleil dore les sommets 
glacés, est aussi celui qui a ordonné à mon cœur de battre 
et à mon esprit de penser. 

Non, mon ami n'est point entré dans le néant; quelle 
que soit la barrière qui nous sépare, je le reverrai. — Ce 
n'est point sur un syllogisme que je fonde mon espé- 
rance. — Le vol d'un insecte qui traverse les airs suffit 
pour me persuader ; et souvent l'aspect de la campagne, 
le parfum des airs et je ne sais quel charme répandu au- 
tour de moi, élèvent tellement mes pensées, qu'une preuve 
invincible de l'immortalité entre avec violence dans mon 
âme, et l'occupe tout entière. 

X DE MAISTRE, 



96. Crainte et Amour. 

Voyez cet esclave, attaché par le commandement et 
retenu par la crainte auprès d'un maître infirme, dont l'état 
réclame les soins les plus pénibles, et tout ensemble capri- 
cieux , irritable , dont l'air sombre fait peser dun double 
poids les fers de la servitude. Avec quel sentiment de né- 
cessité cruelle le malheureux traîne sa captivité! avec 
quelle impatience homicide il soupire en lui-même après 
le terme fatal qui doit lui ouvrir sa prison! avec quelle 
secrète envie il regarde l'oiseau qui vole de rameau en 
rameau, en chantant sous le feuillage l'hymne de sa joie, 
ou bien de ses douleurs ! Ne changez à ce tableau qu'un 
seul trait: au lieu d'un esclave, mettez un fils. N'est-il pas 
vrai que ce fils ne céderait à aucun autre le triste privilège 
des soins qu'il rend à son père, qu'il y trouve un je ne sais 
quel charme qui se proportionne à leur amertume; qu'il ne 
peut songer qu'avec effroi au jour prochain où la fin de 



174 

son cher malade va lui rendre à lui-même une indépen- 
dance, qui lui pèsera durant le reste de ses jours? 

Que sera-ce donc si la volonté de son père est la bonté, 
la sagesse , la sainteté même ? si son service est le besoin 
du cœur et la loi de la conscience ? si le père qui commande 
est le Père Céleste , et le fils qui obéit l'enfant de Dieu en 
Jésus-Christ ? 

A. yiOXOD, 



91. L'Egypte. 

Mère antique des arts et des fables divines, 
Toi dont la gloire, assise au milieu des ruines 
Etonne le génie et confond notre orgueil, 
Egypte vénérable, où, du fond du cercueil. 
Ta grandeur colossale insulte à nos chimères; 
C'est ton peuple qui sut à ces barques légères, 
Dont rien ne dirigeait le cours audacieux. 
Chercher des guides sûrs dans la voûte des cieux. 
Quand le fleuve sacré qui féconde tes rives 
T'apportait en tribut ses ondes fugitives, 
Et, sur l'émail des prés égarant les poissons, 
Du limon de ses flots nourrissait tes moissons. 
Les hameaux, dispersés sur les hauteurs fertiles, 
D'un nouvel océan semblaient former les îles. 
Les palmiers, ranimés par la fraîcheur des eaux, 
Sur Ponde salutaire abaissaient leurs rameaux; 
Par les feux du Cancer Syène poursuivie 
Dans ses sables brûlants sentait filtrer la vie; 
Et, des murs de Péluse aux lieux où fut Memphis, 
Mille cjinots flottaient sur la terre d'Isis. 
Le faible papyrus, par des tissus fragiles, 
Formait les flancs étroits de ces barques agiles, 
Qui, des lieux séparés conservant les rapports. 
Réunissaient l'Egypte en parcourant ses bords. 
Mais, lorsque dans les airs la Vierge triomphante 
Ramenait vers le Nil son onde décroissante. 
Quand les troupeaux bêlants et les épis dorés. 
S'emparaient à leur tour des champs désaltérés. 



175 

Alors d'autres vaisseaux à Pactive industrie 
Ouvraient des aquilons l'orageuse patrie. 

Alors mille cités que décoraient les arts, 
L'immense Pyramide, et cent palais épars, 
Du Nil enorgueilli couronnaient le rivage; 
Dans les sables d'Ammon le porphyre sauvage, 
En colonne hardie élancé dans les airs, 
De sa pompe étrangère étonnait les déserts. 

grandeur des mortels! temps impitoyable! 
Les destins sont comblés: dans leur course immuable. 
Les siècles ont détruit cet éclat passager 
Que la superbe Egypte offrit à l'étranger. 

ESMÉNARD, 



98* Méditer avant d'écrire. 

Les plus étonnantes productions tiennent à une idée- 
mère, à un premier germe , dont la simplicité renferme les 
moyens secrets de son développement. Ce premier germe, 
il faut qu'une réflexion assidue le féconde ; il faut qu'elle 
suive, qu'elle dirige ses accroissements divers; que des 
principales divisions elle l'étende aux plus petites parties ; 
que, toujours attentive à ne rien admettre d'étranger, à ne 
rien négliger de nécessaire , elle assigne aux moindres dé- 
tails leur place , leur forme et leurs raisons , et qu'après 
avoir tout fait, elle ne laisse au langage que le soin de tout 
dire. Une tâche ainsi préparée offre plus de charmes que 
de peines ; toutes les idées, clairement aperçues, semblent 
avoir adopté d'avance les expressions qui leur conviennent; 
et les mots naissent des choses , dans un esprit bien clair, 
comme , dans une eau bien pure , les images naissent des 
objets. 

BOUFFLERS. 



176 



99* Termosirls. 

Pour mieux supporter Tennui de la captivité et de la 
solitude, je cherchai des livres; car j'étais accablé de 
tristesse, faute de quelque instruction qui pût nourrir mon 
esprit et le soutenir. Heureux , disais-je, ceux qui se dé- 
goûtent des plaisirs violents et qui savent se contenter des 
douceurs d'une vie innocente ! Heureux ceux qui se diver- 
tissent en s'instruisant , et qui se plaisent à cultiver leur 
esprit par les sciences ! En quelque endroit que la fortune 
ennemie les jette, ils portent toujours avec eux de quoi 
s'entretenir , et l'ennui qui dévore les autres hommes au 
milieu même des délices , est inconnu à ceux qui savent 
s'occuper par quelque lecture. Heureux ceux qui aiment 
à lire, et qui ne sont point comme moi privés de la lecture! 
Pendant que ces pensées roulaient dans mon esprit, je 
m'enfonçai dans une sombre forêt, oùj'aperçustoutàcoup 
un vieillard qui tenait un livre à la main. Ce vieillard 
avait un grand front, chauve et un peu ridé; une barbe 
blanche pendait jusqu'à sa ceinture; sa taille était haute et 
majestueuse; son teint était encore frais et vermeil, ses 
yeux vifs et perçants ; sa voix était douce, ses paroles sim- 
ples et aimables. Jamais je n'ai vu un si vénérable vieil- 
lard: il s'appelait Termosiris ; il était prêtre d'Apollon, 
qu'il servait dans un temple de marbre que les rois d'Egypte 
avaient consacré à ce Dieu dans cette forêt. Le livre qu'il 
tenait était un recueil d'hymnes en l'honneur des dieux. 
Il m'aborde avec amitié, nous nous entretenons. Il racon- 
tait si bien les choses passées, qu'on croyait les voir, mais 
il les racontait courtement, et jamais ses histoires ne 
m'ont lassé. Il prévoyait l'avenir par la profonde sa- 
gesse qui lui faisait connaître les hommes et les desseins 



177 

dont ils sont capables. Avec tant de prudence , il était 
gai, complaisant; et la jeunesse la plus enjouée n'a point 
autant de grâce qu'en avait cet homme dans une vieillesse 
si avancée: aussi aimait-il les jeunes gens, lorsqu'ils 
étaient dociles et qu'ils avaient le goût de la vertu. Bien- 
tôt il m'aima tendrement, et me donna des livres pour 
me consoler. 

FÉXÉLOX, 



100^ Scènes de Britannicus. 

i\éron. Burrhus. Narcisse. 

Néron (àAgrippinej. Oiii, madame, je veux que ma reconnaissance 

Désormais dans les cœurs grave votre puissance; 

Et je bénis déjà cette heureuse froideur 

Qui de notre amitié va rallumer l'ardeur. 

Quoi que Pallas ait fait, il suffit, je l'oublie, 

Avec Britannicus je me réconcilie; 

Et, quant à cet amour qui nous a séparés, 

Je vous fais notre arbitre, et vous nous jugerez. 

Allez donc, et portez cette joie à mon frère. 

Gardes, qu'on obéisse aux ordres de ma mère. 
Burrhui:. Que cette paix, seigneur, et ces embrassements 

Vont offrir à mes yeux de spectacles charmants! 

Vous savez si jamais ma voix lui fut contraire. 

Si de son amitié j'ai voulu vous distraire, 

Et si j'ai mérité cet injuste courroux. 
Néron. Je ne vous flatte point, je me plaignais de vous, 

Burrhus; je vous ai crus tous deux d'intelligence: 

Mais son inimitié vous rend ma confiance. 

Elle se hâte trop, Burrhus, de triompher: 

J'embrasse mon rival, mais c'est pour l'étouffer. 
Burrhus. Quoi, seigneur! 
Néron. C'en est trop ; il faut que sa ruine 

Me délivre à jamais des fureurs d'Agrippine: 

Tant qu'il respirera, je ne vis qu'à demi. 

Elle m'a fatigué de ce nom ennemi; 

Et je ne prétends pas que sa coupable audace 

Une seconde fois lui promette ma place. 
Recueil de morceaux choisis. jL2 



178 

Burrhus, Elle va donc bientôt pleurer Britannicus? 

Néron. Avant la fin du jour je ne le craindrai plus. 

Burrhiis. Et qui de ce dessein vous inspire l'envie? 

Néron. Ma gloire, mon amour, ma sûreté, ma vie. 

Burrhiis, Non, quoi que nous disiez, cet horrible dessein 
Ne fut jamais, seigneur, conçu dans votre sein. 

Néron. Burrhus! 

Burrhus, De votre bouche, ô ciel! puis-je l'apprendre? 

Vous-même sans frémir avez-vous pu l'entendre? 
Songez-vous dans quel sang vous allez vous baigner? 
Néron dans tous les cœurs est-il las de régner? 
Que dira-t-on de vous? Quelle est votre pensée? 

Néron, Quoi! toujours enchaîné de ma gloire passée. 
J'aurai devant les yeux je ne sais quel amour 
Que le hasard nous donne et nous ôte en un jour? 
Soumis à tous leurs vœux, à mes désirs contraire, 
Suis-je leur empereur seulement pour leur plaire? 

Bin^rhus. Et ne suffit-il pas, seigneur, à vos souhaits 
Que le bonheur public soit un de vos bienfaits? 
C'est à vous à choisir, vous êtes encor maître. 
Vertueux jusqu'ici, vous pouvez toujours l'être: 
Le chemin est tracé, rien ne vous retient plus , 
Vous n'avez qu'à marcher de vertus en vertus. 
Mais, si de vos flatteurs vous suivez la maxime, 
Il vous faudra, seigneur, courir de crime en crime, 
Soutenir vos rigueurs par d'autres cruautés. 
Et laver dans le sang vos bras ensanglantés. 
Britannicus mourant excitera le zèle 
De ses amis , tout prêts à prendre sa querelle. 
Ces vengeurs trouveront de nouveaux défenseurs, 
Qui, même après leur mort, auront des successeurs: 
Vous allumez un feu qui ne pourra s'éteindre. 
Craint de tout l'univers, il vous faudra tout craindre. 
Toujours punir, toujours trembler dans vos projets, 
Et pour vos ennemis compter tous vos sujets. 

Ah! de vos premiers ans l'heureuse expérience 
Vous fait-elle, seigneur, haïr votre innocence? 
Songez- vous au bonheur qui les a signalés? 
Dans quel repos, ô ciel! les avez-vous coulés I 
Quel plaisir de penser et de dire en vous-même : 
jjPartout en ce moment on me bénit, on m'aime; 



179 

..On ne voit point le peuple à mon nom s'alarmer; 

..Le ciel dans tous leurs pleurs ne m'entend point nommer; 

„Leur sombre inimitié ne fuit point mon visage; 

„Je vois voler partout les cœurs à mon passage!" 

Tels étaient vos plaisirs. Quel changement, ô Dieux! 

Le sang le plus object vous était précieux. 

Un jour, il m'en souvient, le sénat équitable 

Vous pressait de souscrire à la mort d'un coupable; 

Vous résistiez, seigneur, à leur sévérité; 

Votre cœur s'accusait de trop de cruauté; 

Et, plaignant les miilheurs attachés à l'empire: 

Je voudrais, disiez-vous, ne savoir pas écrire. 

Non, ou vous me croirez, ou bien de ce malheur 

Ma mort m'épargnera la vue et la douleur: 

On ne me verra point survivre à votre gloire. 

Si vous allez commettre une action si noire! 

(^se jetant aux pieds de Xéron.J 

Me voilà prêt, seigneur; avant que de partir, 

Faites percer ce cœur qui n'y peut consentir: 

Appelez les cruels qui vous l'ont inspirée; 

Qu'ils viennent essayer leur main mal assurée 

3Iais je vois que mes pleurs touchent mon empereur, 

Je vois que sa vertu frémit de leur fureur. 

Ne perdez point de temps, nommez-moi les perfides 

Qui vous osent donner ces conseils parricides; 

Appelez votre frère, oubliez dans ses bras 

Néron. Ah ! que demandez-vous ? 

Burrhus, Non, il ne vous hait pas. 

Seigneur; on le trahit: je sais son innocence; 

Je vous réponds pour lui de son obéissance. 

J'y cours. Je vais presser un entretien si doux: 
Néron. Dans mon appartement qu'il m'attende avec vous. 

QBurrhus sort,"} 

Narcisse. Seigneur, j'ai tout prévu pour une mort si juste; 
Le poison est tout prêt. La fameuse Locuste 
A redoublé pour moi ses soins officieux: 
Elle a fait expirer un esclave à mes yeux; 
Et le fer est moins prompt pour trancher une vie, 
Que le nouveau poison que sa main me confie. 

Néron. Narcisse, c'est assez; je reconnais ce soin, 
Et ne souhaite pas que vous alliez plus loin. 



180 

Narcisse, Quoi! pour Britannicus votre haine affaiblie 

Me défend . . . 
Néron. Oui, Narcisse; on nous réconcilie. 

Narcisse» Je me garderai bien de vous en détourner, 

Seigneur. Mais il s'est vu tantôt emprisonner: 

Cette offense en son cœur sera longtemps nouvelle. 

Il n'est point de secrets que le temps ne révèle: 

Il saura que ma main lui devait présenter 

Un poison que votre ordre avait fait apprêter. 

Les dieux de ce dessein puissent-ils le distraire! 

Mais peut-être il fera ce que vous n'osez faire. 
Néron. On répond de son cœur; et je vaincrai le mien. 
Narcisse. Et l'hymen de Junie en est-il le lien? 

Seigneur, lui faites-vous encor ce sacrifice? 
Néron. C'est prendre trop de soin. Quoi qu'il en soit, Narcisse, 

Je ne le compte plus parmi mes ennemis. 
Narcisse. Agrippine, seigneur, se l'était bien promis: 

Elle a repris sur vous son souverain empire. 
Néron. Quoi donc? Qu'a-t-elle dit? Et que voulez-vous dire? 
Narcisse. Elle s'en est vantée assez publiquement. 
Néron. De quoi? 
Narcisse. Qu'elle n'avait qu'à vous voir un moment; 

Qu'à tout ce grand éclat, à ce courroux funeste, 

On verrait succéder un silence modeste; 

Que vous-même à la paix souscririez le premier: 

Heureux que sa bonté daignât tout oublier. 
Néron.. Mais, Narcisse, dis-moi, que veux-tu que je fasse? 

Je n^ai que trop de pente à punir son audace; 

Et, si je m'en croyais, ce triomphe indiscret 

Serait bientôt suivi d'un éternel regret. 

Mais de tout l'univers quel serait le langage? 

Sur les pas des tyrans veux-tu que je m'engage. 

Et que Rome, effaçant tant de titres d'honneur, 

Me laisse pour tout nom celui d'empoisonneur? 

Ils mettront ma venojeance au rang des parricides. 
Narcisse. Et prenez-vous, seigneur, leurs caprices pour guides? 

Avez-vous prétendu qu'ils se tairaient toujours? 

Est-ce à vous de prêter l'oreille à leurs discours? 

De vos propres désirs perdrez-vous la mémoire? 

Et serez-vous le seul que vous n'oserez croire? 

Mais, seigneur, les Romains ne vous sont pas connus; 

Non, non; dans leurs discours ils sont plus retenus. 



181 

Tant de précaution affaiblit votre règne: 

Ils croiront, en effet, mériter qu'on les craigne. 

Au joug depuis longtemps ils se sont façonnés; 

Ils adorent la main qui les tient enchaînés. 

Vous les verrez toujours ardents à vous complaire : 

Leur prompte servitude a fatigué Tibère. 

Moi-même, revêtu d'un pouvoir emprunté 

Que je reçus de Claude avec la liberté, 

J'ai cent fois, dans le cours de ma gloire passée, 

Tenté leur patience, et ne l'ai point lassée. 

D'un empoisonnement vous craignez la noirceur? 

Faites périr le frère, abandonnez la sœur: 

Rome, sur les autels prodiguant les victimes, 

Fussent-ils innocents, leur trouvera des crimes; 

Vous verrez mettre au rang des jours infortunés 

Ceux où jadis la sœur et le frère sont nés. 

Néron* Narcisse, encore un coup, je ne puis l'entreprendre. 
J'ai promis à Burrhus, il a fallu me rendre. 
Je ne veux point encore, en lui manquant de foi, 
Donner à sa vertu des armes contre moi. 
J'oppose à ses raisons un courage inutile; 
Je ne l'écoute point avec un cœur tranquille. 

Narcisse, Burrhus ne pense pas, seigneur, tout ce qu'il dit: 
Son adroite vertu ménage son crédit. 
Ou plutôt ils n'ont tous qu'une même pensée: 
Ils verraient par ce coup leur puissance abaissée: 
Vous seriez libre alors, seigneur; et, devant vous. 
Ces maîtres orgueilleux fléchiraient comme nous. 
Quoi donc! ignorez-vous tout ce qu'ils osent dire? 
„Néron, s'ils en sont crus, n'est point né pour l'empire. 
„II ne dit, il ne fait que ce qu'on lui prescrit: 
„Burrhus conduit son cœur, Sénèque son esprit. 
jjPour toute ambition, pour vertu singulière, 
„I1 excelle à conduire un char dans la carrière; 
„A disputer des prix indignes de ses mains; 
„A se donner lui-même en spectacle aux Romains; 
5, A venir prodiguer sa voix sur un théâtre; 
„A réciter des chants qu'il veut qu'on idolâtre; 
„Tandis que des soldats, de moments en moments, 
„Vont arracher pour lui les applaudissements." 
Ah! ne voulez-vous pas les forcer à se taire? 

Néron, Viens, Narcisse; allons voir ce que nous devons faire. 



182 

lOL Pensées. 

Les sciences ont deux extrémités qui se touchent : la 
première est la pure ignorance où se trouvent tous les 
hommes en naissant. L'autre extrémité est celle où am- 
vent les grandes âmes qui ayant parcouru tout ce que les 
hommes peuvent savoir , trouvent qu'ils ne savent rien et 
se rencontrent en cette même ignorance d'où ils étaient 
partis. Mais c'est une ignorance savante qui se connaît. 
Ceux d'entre eux qui sont sortis de l'ignorance natu- 
relle et n'ont pu arriver à l'autre, ont quelque teinture de 
cette science suffisante et font les entendus. Ceux-là trou- 
blent le monde et jugent mal de tout. 



1 



A mesure qu'on a plus d'esprit, on trouve qu'il y a plus 
d'hommes originaux. Les gens du commun ne trouvent 
pas de différence entre les hommes. 



Le sentiment de la fausseté des plaisirs présents , et 
l'ignorance de la vanité des plaisirs absents , causent l'in- 
constance. 

Notre nature est dans le mouvement: le repos entier 
est la mort. 

La raison nous commande bien plus impérieusement 
qu'un maître: car en désobéissant à l'un on est malheu- 
reux 5 et en désobéissant à l'autre on est un sot. 

Le dernier acte est sanglant, quelque belle que soit la 
comédie en tout le reste. On jette enfin de la terre sur la 
tête, et en voilà pour jamais. 

Peu de chose nous console , parce que peu de chose 
nous afflige. 



183 

La mémoire est nécessaire pour foutes les opérations 
de l'esprit. 

On se fait une idole de la vérité même : car la vérité 
hors de la charité n'est pas Dieu ; c'est son image, et une 
idole qu'il ne faut point aimer , ni adorer ; et encore moins 
faut-il aimer ou adorer son contraire qui est le mensonge. 



Certains auteurs, parlant de leurs ouvrages, disent: 
Mon livre , mon commentaire , mon histoire, etc. Ils sen- 
tent leurs bourgeois qui ont pignon sur rue, et toujours un 
chez moi à la bouche. Ils feraient mieux de dire: Notre 
livre, notre commentaire, notre histoire, etc., vu que 
d'ordinaire il y a plus en cela du bien d'autrui que du leur. 

PASCAL, 



102t Les Français dans le désert pendant la campagne 
d'Egypte. 

Pour arriver d'Alexandrie à Ramanieh, il y avait deux 
routes, l'une à travers les pays habités , le long de la mer 
et du Nil, l'autre plus courte et à vol d'oiseau, mais à tra- 
vers le désert de Damanhour. Bonaparte n'hésita pas , et 
prit la plus courte. Il lui importait d'arriver promptement 
au Caire. Desaix marchait avec l'avant-garde; le corps de 
bataille suivait à quelques lieues de distance. On s'ébranla 
le 18 messidor (6 juillet 1798). Quand les soldats se virent 
engagés dans cette plaine sans bornes, avec un sable 
mouvant sous les pieds, un ciel brûlant sur la tête, 
point d'eau, point d'ombre, n'ayant pour reposer leurs 
yeux que de rares bouquets de palmiers, ne voyant d'êtres 
vivants que de légères troupes de cavaliers arabes, qui 
paraissaient et disparaissaient à l'horizon, et quelquefois 



184 

se cachaient derrière des dunes de sable pour égorger les 
traînards , ils furent remplis de tristesse. Déjà le goût du 
repos leur était venu, après les longues et opiniâtres cam- 
pagnes d'Italie. Ils avaient suivi leur général dans une 
contrée lointaine , parce que leur foi en lui était aveugle, 
parce qu'on leur avait annoncé une terre promise, de la- 
quelle ils reviendraient assez riches , pour acheter chacun 
un champ de six arpents. Mais quand ils virent ce dé- 
sert, le mécontentement s'en mêla , et alla même jusqu'au 
désespoir. Ils trouvaient tous les puits , qui de distance 
en distance jalonnent la route du désert , détruits par les 
Arabes. A peine restait-il quelques gouttes d'une eau 
saumâtre, et très-insuffisante pour étancher leur soif. On 
leur avait annoncé quïls trouveraient à Damanhour des 
soulagements; ils n'y rencontrèrent que de misérables hut- 
tes, et ne purent s'y procurer ni pain ni vin, mais seule- 
ment des lentilles en assez grande abondance, et un peu 
d'eau. Il fallait s'enfoncer de nouveau dans le désert. 

Bonaparte vit les braves Lannes et Murât eux-mêmes, 
saisir leurs chapeaux, les jeter sur le sable, les fouler aux 
pieds. Cependant il imposait à tous , sa présence com- 
mandait le silence , et faisait quelquefois renaître la gaieté. 
Les soldats ne voulaient pas lui imputer leurs maux ; ils 
s'en prenaient à ceux qui trouvaient un grand plaisir à 
observer le pays. Voyant les savants s'arrêter pour exa- 
miner les moindres ruines, ils disaient que c'était pour eux 
qu'on était venu , et s'en vengeaient par des bons mots à 
leur façon. 

Caffarelli surtout, brave comme un grenadier, curieux 
comme un érudit , passait à leurs yeux pour l'honune qui 
avait trompé le général , et qui l'avait entraîné dans ce 
pays lointain. Connue il avait perdu une jambe sur le 



185 

Rhin, ils disaient: «Il se moque de ça lui, il a un pied 
en France. f< Cependant, après de cruelles souffrances, 
supportées d'abord avec humeur, puis avec gaieté et cou- 
rage , on arriva sur les bords du Ml le 22 messidor (10 
juillet), après une marche de quatre jours. A la vue du 
Nil et de cette eau si désirée, les soldats s'y précipitèrent, 
et en se baignant dans ses flots oublièrent toutes leurs 
fatigues. thiers. 

103. Mes rustiques Souhaits. 

Quand pourrai-je habiter un champ qui soit à moi! 
Et villageois tranquille, ayant pour tout emploi 
Dormir et ne rien faire, inutile poète. 
Goûter le doux oubli d'une vie inquiète? 
Vous savez si toujours, dès mes plus jeunes ans, 
3Ies rustiques souhaits m'ont porté vers les champs, 
Si mon cœur dévorait vos champêtres histoires; 
Cet âge d'or si cher à vos doctes mémoires; 
Ces fleuves, ces vergers, Eden aimé des cieux, 
Et du premier humain berceau délicieux; 
L'épouse de Booz, chaste et belle indigente, 
Qui suit d'un pas tremblant la moisson opulente; 
Joseph, qui dans Sichem cherche et retrouve, hélas! 
Ses dix frères pasteurs qui ne l'attendaient pas; 
Rachel, objet sans prix qu'un amoureux courage 
K'a pas trop acheté de quinze ans d'esclavage. 
Oh! oui: je veux un jour, en des bords retirés, 
Sur un riche coteau, ceint de bois et de prés, 
Avoir un humble toit, une source d'eau vive 
Qui parle, et dans sa fuite, et féconde et plaintive, 
Nourrisse mon verger, abreuve mes troupeaux. 
Là je veux, ignorant le monde et ses travaux. 
Loin du superbe ennui que l'éclat environne, 
Vivre comme jadis, aux champs de Babylone, 
Ont vécu, nous dit-on, ces pères des humains 
Dont le nom aux autels remplit nos fastes saints; 
Avoir amis, enfants, épouse douce et sage; 
Errer, un livre en main, de bocage en bocage; 



186 



Savourer sans remords, sans crainte, sans désirs, 
Une paix dont nul bien n'égale les plaisirs: 
Douce mélancolie, aimable mensongère. 
Des antres des forêts déesse tutélaire, 
Qui vient d'une insensible et charmante langueur, 
Saisir l'ami des champs et pénétrer son cœur; 
Quand sorti vers le soir des grottes reculées 
Il s'égare à pas lents au penchant des vallées, 
Et voit des derniers feux le ciel se colorer. 
Et sur les monts lointains un beau jour expirer. 
Dans sa volupté sage, el pensive et muette, 
Il s'assied ; sur son sein laisse tomber sa tête. 
Il regarde à ses pieds dans le liquide azur 
Du fleuve qui s'étend comme lui calme et pur, 
Se peindre les coteaux, les toits et les feuillages. 
Et la pourpre en festons couronnant les nuages. 

AXDRÉ CHEXIER. 



104* Lever du Soleil sur la Campagne de Rome. 

Les rocs arides et dentelés du pays des Herniques on- 
doient déjà dans cette atmosphère rongeâtre , gaze vapo- 
reuse et diaphane dont le soleil s'enveloppe à son lever. 
Il va paraître ... il paraît , et le spectacle commence. 

Le mont Lépini est le premier atteint; sa tête blan- 
châtre se ceint d'un bandeau de feu. L'incendie gagne ; il 
surprend, il enflamme la pyramide hardie du Cacume; 
glissant sur les roches étincelantes qui couronnent Terra- 
cine , il y laisse sa rouge empreinte , et va embraser au 
bout du désert les solitudes aériennes de Circé, phare co- 
lossal allumé tout à coup au bord des mers. Sortant île 
à île des vapeurs du matin, Tarchipel de Ponza brille au 
loin comme une flotte en mer, et la Méditerranée berce 
autour de lui ses lames d'or. 

Des rochers herniques le soleil court de pic en pic sur 
toute la Sabine. Les hauteurs de Palestrine et de Tivoh, 



187 

le Lucrétile et les monts Cérauniens , toutes les crêtes en 
un mot jusqu'au Soracte, qui est le phare du désert comme 
recueil de Circé est celui de l'Océan, sont frappées à 
leur tour ; et la lumière matinale va expirer sur les pentes 
boisées du Cimino, dont la longue chaîne ondulante en- 
cadre l'horizon de sa ceinture de forêts. 

Notre tour vient enfin; nous-mêmes sommes envahis. 
Le mont Algide, l'Ariane, l'Artémise, et, avant tous ses 
rivaux, le belvédère royal où nous sommes, ont successi- 
vement vu s'enflammer leurs cimes: plus bas que nous, 
déjà les collines de Tusculum sont inondées. A voir ces 
crêtes en feu, ces torrents de lumière au flanc des mon- 
tagnes , ce vaste incendie des rochers et des bois, on di- 
rait un volcan nouveau et de nouveaux courants de lave 
ardente roulant des hauteurs au fond des vallées. 

Mais à nos pieds, quelle grâce! Les lacs, noirs d'abord, 
puis bleus, sont métamorphosés en flots d'or; les forêts, 
et parmi elles la vaste Fajola, leur reine, étincellent de 
tous les diamants de la rosée, et, comme frappées par 
la baguette des fées, rayonnent de mille couleurs et de mille 
feux. Albane, Aricie, Némi, l'antique Lanuvium, balcon 
du désert, Velletri, assis au milieu des vignes et des ver- 
gers, la villa papale de Castel-Gandolfo , près les toits 
champêtres de Marino, les noirs créneaux de l'austère 
abbaye de Grotta-Ferrata, sous les blanches villas deFras- 
cati; tous les villages, tous les hameaux, toutes les fermes, 
tous les couvents entés sur les collines, semés sur leurs 
flancs, cachés sous leurs ombrages, tout luit, tout s'anime, 
tout renaît à la vie, à la jeunesse, à l'amour: c'est comme 
une création nouvelle et spontanée; une oasis en fleur 
au milieu des sables; une île enchantée sortant toute 
parée du sein des flots. 



188 

Cependant la plaine, dont la morne nudité s'étend 
comme une mer autour de ces élysées si riants et si frais, 
la plaine longtemps dans l'ombre, en sort peu à peu et 
déroule , comme autant de vagues mouvantes, les larges 
plis, les magnifiques ondulations de ses terres remuées 
et volcaniques. Le soleil la sillonne de bandes lumineuses 
et inégales ; les hauts points, seuls en relief, brillent seuls 
d'abord, les lieux bas sont obscurs et coupés de noires 
crevasses ; la ligne resplendissante des collines, les alter- 
natives de l'ombre et de la lumière, ces luttes du jour qui 
conquiert , de la nuit qui résiste et cède le terrain pied à 
pied, font ressortir les profondes inégalités delà Campagne 
de Rome, qui, vue d'en haut et en plein midi, paraît 
plane et unie comme les marais Pomptins ; mais le cou- 
cher , et mieux encore le lever du soleil remettent en sail- 
lie les aspérités multipliées du sol, et, instruisant l'es- 
prit par la vue, restituent aux champs romains les 
grands effets qui leur appartiennent. 

Les ténèbres sont vaincues. Comme il a conquis toutes 
les montagnes , le soleil conquiert toutes les plaines. Des 
sommets berniques aux marines de Pyrgos et de Paola, 
il a descendu un à un tous les gradins de l'amphithéâtre, 
et pris possession de l'arène en vainqueur: vallées ou 
collines, plus rien n'échappe à ses traits ; il règne ... et 
du Cacume au Cimino la Campagne entière n'est qu'un 
champ de feu. 

A quoi bon tant de splendeurs? Aqueducs taris et 
rompus, voies antiques où personne ne passe, temples 
sans dieux, villes sans hommes, tombeaux sans morts, 
campagnes dépeuplées, air empoisonné, forêts muettes, 
marais fétides, ports comblés, grèves abandonnées, mers 
désertes, voilà ce qu'en toute sa gloire, ô Rome, le soleil 



189 

éclaire aujourd'hui, du haut de tes deux, ce que le voya- 
geur contemple du haut de tes montagnes. 

C. DIDIER, 

105* Le Combat de la Vie. 

La condition de l'homme ici-bas , ce n'est pas le re- 
pos, ce n'est pas l'inertie , ce n'est pas le bonheur cons- 
tant, c'est le combat. Le bonheur est toujours incom- 
plet: il ne dure pas longtemps, et, pendant qu'il dure il 
exige la lutte pour se maintenir. 

Il n'y a presque pas un jour de notre vie, j'ai presque 
dit pas une heure , où nous n'ayons quelque effort à faire, 
quelque mal du corps ou de l'âme à éviter, quelque bien 
à nous assurer, en un mot quelque lutte à soutenir. Il n'y 
a en nous ou autour de nous rien qui ne se transforme 
pour nous en adversaire ou en auxiliaire , en ennemi ou 
en ami. 

Nos ennemis, c'est d'abord la souffrance qui sous di- 
verses formes entrave ou torture nos membres. Il faut 
bien lutter quand Dieu nous appelle à supporter ou com- 
primer la douleur, à travailler ou agir avec des forces 
épuisées ; quand la fatigue, la vieillesse ou la maladie nous 
atteignent, et qu'il y a pourtant des devoirs pénibles à 
remplir. Le pauvre est contraint de lutter quand, pour 
donner du pain à ses enfants, il doit travailler sans re- 
lâche, quelquefois aux dépens du sommeil et de la santé. 
Le riche aussi est contraint de lutter, quand avec un corps 
souffrant et une tête fatiguée il faut soigner une fortune, 
diriger des affaires et remplir de nombreux devoirs. 

Nos ennemis, c'est encore l'ignorance ou l'erreur qui 
faussent notre intelligence et nous égarent dans la route 
de la vie. Il faut bien un travail long et pénible, c'est-à-dire 



190 

un combat, pour arriver à connaître ce que nous avons 
besoin de connaître: le monde, le devoir, la vérité, la foi. 

Nos ennemis, ces ont encore les obligations imposées par 
notre nature terrestre et notre position sociale. Tandis que 
ranimai, guidé par l'instinct, trouve presque sans effort 
son aliment, sa demeure et sa compagne, Thomme d'or- 
dinaire doit tout conquérir par le travail. Pour lui, le 
bien-être , la famille, la vie sont à ce prix. Il faut de longs 
et persévérants efforts avant qu'il puisse obtenir une posi- 
tion convenable , et porter avec honneur sa tête haute au 
milieu de ses frères. 

Nos ennemis, ce sont encore les déchirements du cœur, 
les mécomptes de la vie , les chagrins de tout genre. Oui, 
il faut combattre quand la vie s'écoule agitée, trompée, 
vide et sans valeur; quand le cœur est serré par l'an- 
goisse, consumé par les désirs, ou torturé par un malheur 
sans remède; quand nous sommes oubliés, délaissés, mé- 
connus , ou que nous voyons descendre au tombeau ceux 
qui nous sont chers. 

Nos ennemis enfin, c'est le péché! le péché, plaie de 
la terre , fléau du genre humain , mort de Tâme ! Il faut 
le combattre dès le premier développement de notre intel- 
ligence, jusqu'au dernier battement de notre cœur; le 
combattre sous toutes les formes, au dedans de nous, en 
dehors de nous, dans le bonheur qui fortifie nos passions, 
dans le malheur qui les irrite. Toujours et partout il faut 
nous débattre contre ce réseau d'orgueil , d'égoïsme et de 
convoitise qui enserre et flétrit notre vie. 

Voilà les ennemis que Dieu place en face de nous dans 
le long et quotidien combat de la vie : mais il a attaché à 
ce combat des avantages évidents et immenses. 

Ne le voyez-vous pas? La lutte, c est le progrès, c'est 



191 

le développement, c'est la vie! L'homme n'a de valeur 
que par la lutte , et dans le repos il s'abâtardit. Il n'y a 
pour lui de progrès physique, intellectuel, religieux et 
moral qu'à cette condition , et de bonheur pareillement. 

Le repos auquel l'homme aspire toujours n'est qu'une 
illusion, ou simplement un combat plus facile. Si le com- 
bat cesse entièrement, l'homme s'engourdit, s'ennuie et 
s'éteint. Sans exercice , il n'y a de développement ni du 
corps , ni de l'âme , et l'exercice est un combat. Sans vi- 
gilance, il n'y a ni progrès de moralité , ni victoire sur les 
passions , et la vigilance est un combat. Sans travail , il 
n'y a nulle sérénité de l'âme, nulle activité de l'esprit, nul 
bonheur enfin, et le travail est un combat. Sans souf- 
frances supportées, sans afflictions endurées , il n'y a au- 
cune expérience intelligente de la vie , aucune vigueur de 
la volonté , et la souff'rance est un combat. Sans devoir 
accompli , il n'y a ni dignité , ni paix dans la vie , ni force 
de la conscience , et l'accomplissement du devoir est un 
combat. 

Le progrès! le progrès de tout genre! voilà le résultat 
précieux de la lutte qui nous est imposée. 

Mais ce progrès, ce qui le constitue essentiellement, c'est 
de ne pas tendre seulement à former Thomme pour la terre, 
mais bien plutôt de le détacher de la terre et de le prépa- 
rer pour le ciel. Voilà ce qui est à la base du plan divin; 
voilà ce qui est nécessaire pour la complète solution de 
rénigme de la vie. 

Oui ! l'homme est un arbre qui a sa racine dans la terre, 
mais qui doit fleurir et fructifier dans le ciel. Il ne faut 
pas qu'étranger et voyageur ici-bas il s'endorme dans un 
bonheur qui ne peut durer, mais il faut qu'il aspire à 
mieux , et pour aspirer à mieux il faut qu'il souffre. Alors 



192 

peu à peu ses regards se tournent vers le ciel , et par le 
combat, par la souffrance , il arrive à apprécier et à dési- 
rer les biens du ciel. 

Et c'est aussi par le combat, par la souffrance, qu'il de- 
vient capable de les obtenir et de les goûter. Dans le com- 
bat son âme se mûrit, s'attendrit, s'humilie, son intelligence 
s'agrandit; il comprend, il recherche, il découvre les émo- 
tions de la piété. C est le combat qui lui fait connaître la 
douloureuse puissance du péché, l'aiguillon du remords 
le besoin de miséricorde et de secours. Le salut de Christ 
qui, jusque-là, n'était pour lui qu'une vérité de théorie 
devient un besoin, une chère espérance, la perle de grand 
prix ; et l'enfant de la poudre, guidé par la foi, s'est trans- 
formé dans la lutte en citoyen des cieux! 

J. E. CELLÉRIER. 



106. Le Chant du Cosaque. 

Viens, mon coursier, noble ami du cosaque, 
Vole au signal des trompettes du Nord. 
Prompt au pillage, intrépide à l'attaque. 
Prête, sous moi, des ailes à la mort. 
L'or n'enrichit ni ton frein, ni ta selle: 
Mais attends tout du prix de mes exploits. 
Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle. 
Et foule aux pieds les peuples et les rois. 

La paix, qui fuit, m'abandonne tes guides, 
La vieille Europe a perdu ses remparts. 
Viens de trésors combler mes mains avides; 
Viens reposer dans l'asile des arts. 
Retourne boire à la Seine rebelle. 
Où, tout sanglant, tu t'es lavé deux fois. 
Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle, 
Et foule aux pieds les peuples et les rois. 

Comme en un fort, princes, nobles et prêtres, 
Tous assiégés par leurs sujets souflVants, 



193 

Nous ont crié: Venez, soyez nos maîtres, 
Nous serons serfs pour demeurer tyrans. 
J'ai pris ma lance, et tous vont devant elle 
Humilier et le sceptre et la croix. 
Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle, 
Et foule aux pieds les peuples et les rois. 

J'ai d'un géant vu le fantôme immense, 

Sur nos bivouacs fixer un œil ardent. 

l\ s'écriait: Mon règne recommence! 

Et de sa hache il montrait l'Occident, 

Du roi des Huns c'était l'ombre immortelle^ 

Fils d'Attila, j'obéis à sa voix. 

Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle. 

Et foule aux pieds les peuples et les rois. 

Tout cet éclat dont l'Europe est si fîère. 
Tout ce savoir qui ne la défend pas, 
S'engloutira dans les flots de poussière 
Qu'autour de moi vont soulever tes pas. 
Efface, efface, en ta course nouvelle. 
Temples, palais, mœurs, souvenirs et lois. 
Hennis d'orgueil, ô mon coursier fidèle. 
Et foule aux pieds les peuples et les rois. 

BÉRANGER. 



I07t Derniers moments de Louis XVI 

Louis reçut sans trouble rai^iionce de sa sentence, que 
vint lui signifier le ministre de la justice. Il demanda trois 
jours pour paraître devant Dieu; il demanda en outre 
d'être assisté d'un prêtre qu'il désigna, et de communiquer 
librement avec sa femme et ses enfants. Ces deux derniè- 
res demandes lui furent seules accordées. 

Le moment de l'entrevue fut déchirant pour cette fa- 
mille désolée ; celui de la séparation le fut encore bien da- 
vantage. Louis, en la quittant, promit de la revoir le 
lendemain ; mais, rentré dans sa chambre , il sentit que 
cette épreuve était trop forte, et se promenant à grands 

Recueil de morceaux clioisis. ]^3 



194 

pas, il disait: Je n'irai point. Ce fut son dernier combat; 
il ne pensa plus qu'à se préparer à la mort. La nuit qui 
précéda son supplice, il eut un sommeil paisible. Réveillé 
à cinq heures par Cléry, auquel il en avait donné Tordre, 
il fit ses suprêmes dispositions. Il communia, chargea 
Cléry de ses dernières paroles, et de tout ce qu'il lui était 
permis de léguer, un anneau, un cachet, quelques che- 
veux. Déjà les tambours roulaient, un bruit sourd de ca- 
nons traînés et de voix confuses se faisait entendre. Enfin 
Santerre arriva. Vous venez me chercher , dit Louis, je 
vous demande une minute. Il remit son testament à un of- 
ficier municipal, demanda son chapeau, et dit d'une voix 
ferme: Partons. 

La voiture mit une heure pour arriver du Temple à la 
place de la Révolution. Une double haie de soldats bor- 
dait la route , plus de quarante mille hommes étaient sous 
les armes ; Paris était morne. Parmi les citoyens qui as- 
sistaient à l'exécution, il ny eut ni approbation, ni regrets 
apparents; tous furent silencieux. Arrivé sur le lieu du 
supplice , Louis descendit de voiture. Il monta d'un pas 
ferme les degrés de Féchafaud, reçut à genoux la bénédic- 
tion du prêtre, qui lui dit alors, à ce c{u'on assure : Fils 
de Saint-Louis, montez au ciel ! Il se laissa lier les mains, 
quoique avec répugnance ; et se portant vivement sur la 
gauche de Féchafaud : >> Je meurs innocent, dit-il, je par- 
donne à mes ennemis; et vous, peuple infortuné! . . .'( 
Au même instant, le signal du roulement fut donné, le 
bruit des tambours couvrit sa voix , les trois bourreaux 
le saisirent. A dix heures dix minutes il avait cessé de 
vivre. 

Ainsi périt, à l'âge de trente-neuf ans, après un règne 
de seize ans et demi, passé à chercher le bien, le meilleur, 



195 

mais le plus faible des monarques. Ses ancêtres lui léguè- 
rent une révolution. Plus qu'aucun d'eux, il était propre 
à la prévenir ou à la terminer ; car il était capable d'être 
un roi réformateur avant qu'elle éclatât, ou d'être ensuite 
un roi constitutionnel. Il est le seul prince, peut-être, 
qui, n'ayant aucune passion, n'eut pas celle du pouvoir, 
et qui réunit les deux qualités cjui font les bons rois, la 
crainte de Dieu et l'amour du peuple. Il périt victime de 
passions qu'il ne partageait pas; de celles de ses alentours 
qui lui étaient étrangères ; et de celles de la multitude, 
qu'il n'avait pas excitées. Il y a peu de mémoires de roi 
aussi recommandables. L'histoire dira de lui, qu'avec un 
peu plus de force d'âme il eût été un roi unique. 

miGNET. 



I 



108* Loisirs champêtres. 

Voici la fête du calme et de la liberté qui s'ouvre pour 
huit jours, pour un mois! Doux apprêts^ charmants 
préparatifs ! qaemporterai-je? De ces poètes lequel choi- 
sirai-je pour m'accompagner? De quel cadeau veux-je 
réjouir mon voisin Jean, ma filleule Marie? Cependant les 
heures courent, le lendemain est là, et déjà, au bruit des 
grelots, j'achève dans le fond d'une voiture le sommeil in- 
terrompu de la nuit. 

Ainsi faisais-je l'autre jour; et, de retour maintenant, 
je ne me console point d'avoir laissé là-bas les vaches paî- 
tre, sans que j'y assiste, les derniers gazons des prairies, 
les petits enfants transis se faire des feux sur la lisière des 
champs ; les hommes émonder les haies , couper les bran- 
ches mortes et revenir le soir tout couverts de ramée — 
Tous ces soins de la ville, tous ces objets, tous ces plai- 
sirs eux-mêmes, qui accourent à l'envi pour me reprendre 



196 

à eux, m'inspirent un secret ennui , et chacune de leurs 
atteintes, en me distrayant de songer à ces campagnes que 
j'ai quittées , me cause le trouble soudain dun ingrat 
déplaisir. 

Non loin de mon habitation, tout au haut du mont, il 
y a une croupe déserte où gisent quelques pièces de bois 
qu'on travaille pour en couvrir la fruiterie du village. Je 
ne sais quel attrait, trois et quatre fois le jour, me rame- 
nait dans cet endroit. Après avoir gravi lentement, bien- 
tôt je voyais se détacher sur le ciel la figure de deux hom- 
mes solitaires, et jusqu'aux coups cadencés de leurs coi- 
gnées qui troublaient seuls le silence de ces lieux, me 
charmaient comme fait une musique chère et accoutumée. 
Bonjour, leur disais-je, et pendant des heures, tantôt re- 
gardant les copeaux tomber , tantôt promenant mes yeux 
sur l'une et sur l'autre vallée, j'y contemplais, ici des brui- 
nes courant au-dessus des bois les plus voisins, là-bas de 
pâles rayons éclairant les coteaux dorés ; tout au loin, au 
milieu d'une plaine sombre, des plages de roseaux jaunis- 
sants et les flaques scintillantes d'un marécage. Cependant 
une femme arrive qui apporte le repas des deux hommes, 
et ceux-ci, posant leurs coignées, des débris de leur char- 
pente se font une claire flamme où je reconforte mes doigts 
engourdis. On cause alors, on s'enquiert à l'envi, on 
échange des propos sur la récolte, sur les choses du vil- 
lage, sur les présages de l'hiver, et l'entretien n^est pas près 
de finir, qu'entourés de tous côtés par le brouillard, ce 
n'est déjà plus que l'oreille qui nous signale rapproche 
d'un chariot qui rampe le long du chemin par lequel je 
vais redescendre. 

Loisirs obscurs, paresseuses heures, d'où vous venait 
donc cette saveur que je regrette avec tant de vivaehé. et 



197 

pourquoi rien de ces avantages ou de ces commodités que 
j'ai retrouvés ici ne me semble-t-il valoir ce charme que 
je goûtais à demeurer sur une croupe déserte dans la com- 
pagnie de deux bûcherons ? 

Ma maisonnette est en avant du village, adossée au 
chemin, et ouvrant sur le verger. De là l'on voit les prai- 
ries prochaines fuir et se dérober à la vue, à mesure qu'el- 
les descendent d'une pente plus rapide pour aller encaisser 
les flots bondissants de la Mentua. Mais de l'autre côté de 
cette rivière le sol se relève en un coteau immense, où les 
villages, les champs, les forêts, ici échelonnés, là s'entre- 
mêlant le long des crêtes fertiles , forment les plus riants 
paysages. Au delà, les cimes des hautes Alpes ceignent 
l'horizon d'une chaîne de dômes glacés, et le soir, alors 
que le soleil s'est retiré depuis longtemps de la contrée, 
cette chaîne continue de s'empourprer , faisant luire ainsi 
jusqu'au milieu du sombre crépuscule les splendeurs en- 
flammées du couchant. 

Cette maisonnette, elle a été bâtie par notre aïeul, pay- 
san de l'endi^oit, agrandie par ses enfants, ornée par nous, 
et les traces s'y voient tout ensemble de sa rustique origine 
et de nos habitudes de citadins. J'aime ce naturel amal- 
game d'objets, de meubles, d'appartements divers d'âge 
et de goût, qui constatent les accroissements de famille 
ou d'aisance, sans effacer le souvenir du père grand. Car 
si, à la vérité, j'ai construit cette galerie, ajouté cette aile, 
peint en vert ces volets^ le four subsiste où il cuisait son 
pain ; voici la pendule, voilà son bahut, et aucun tableau 
ne m'est plus cher à regarder que celui de son arrière- 
petite-fille, ma jeune enfant, lorsqu'elle s'établit, entourée 
de joujoux, dans la bergère où je l'ai vu lui-même qui sou- 
riait à nos premiers ébats. 



198 

Autour et tout près de la maisonnette croissent éparses 
des touffes fleuries , mais il ne s'y voit point de ceps aux 
grappes dorées, point de délicats arbustes, car à cette hau- 
teur, où déjà les noyers sont moins nombreux, il faut se 
contenter de plantes rustiques , et de ces arbres à demi 
sauvages qui, s'ils ne donnent que des fruits communs, du 
moins résistent aux hivers et affrontent, déjà tout chargés 
de fleurs, les gels tardifs du printemps. 

Aussi, quelques pommiers au branchage anguleux, des 
cerisiers à l'écorce lisse, bon nombre de pruniers qui res- 
serrent en faisceaux touffus les tiges extrêmes de leurs 
courts rameaux, sont-ils les seuls hôtes de mon verger, en 
sorte que, même aux plus beaux mois, ils ne lui donnent 
que cette parure villageoise qu'empruntent quelquefois à 
l'églantier en fleurs les haies de nos jardins. Mais, en re- 
vanche, le hêtre, le chêne, le sapin prospèrent à deux pas 
et s'y agglomèrent en forêts majestueuses, tandis que de 
toutes parts, le long des chemins, sur l'escarpement des 
rochers, et souvent jusque vers le seuil des chaumières, 
je ne sais quelles plantes sans maître recouvrent, bordent, 
tapissent, jetant en tous sens, ici leurs gaules épineuses, là 
leurs lianes flexibles ou leurs tiges étourdies. Oh! l'ai- 
mable société, qui, de quelque côté que je me dirige, m'y 
accompagne, m'y distrait, ou encore m'y agace de ses in- 
nocentes atteintes ! 

Il y a aussi des poiriers dans mon verger, j'oubliais de 
le dire ; et quand quelqu'un d'eux, épuisé par les ans et 
mutilé par les orages, fait mine d'aller bientôt périr, un 
homme l'abat, le découronne de ses rameaux, le coupe 
en débris; et c'est des plus beaux d'entre eux que j'ali- 
mente mon foyer, quand, revenu de la croupe déserte, ou 
quand, après m'être promené jusqu'au soir dans les champs 



199 

mouilles, je veux sécher ma chaussure et dissiper Fen- 
gourdissement frileux de mes membres frissonnants. Comme 
il brûlerie poirier! Quelle prompte flamme ! Quelle chaude 
braise ! Et j'admire, heureux et réjoui, cette bienfaisance 
de Dieu, à laquelle mes bûches de la ville, bien moins ri- 
ches en éclats inflammables et en petites cavernes embra- 
sées, me portent plus rarement à songer. 

Cependant on m'apporte ma lampe, car c'est Theure 
de lire mon poète, et je le lis, mais distraitement, à moins 
que je n'y rencontre, exprimées en vers sentis, mes im- 
pressions de la journée. C'est rare; aussi, de crainte d'en 
affaiblir le charme, bien plus souvent je délaisse le vo- 
lume, et j'ouvre quelque vieux livre de la maison pour 
qu'il m'entretienne en langage suranné des histoires d'au- 
trefois, ou encore l'almanach déjà paru, pour qu'il me 
conte les catastrophes de l'année qui finit, et les pronostics 
de celle qui va s*ouvrir. 

R, TŒPFFER» 

10 9* Dieu révélé par la Nature. 

Les deux, la Mer^ la Terre, 

Oui, c'est un Dieu caché que le Dieu qu'il faut croire; 
Mais, tout caché qu'il est, pour révéler sa gloire, 
Quels témoins éclatants, devant moi rassemblés! 
Répondez, Cieux et Mers; et vous, Terre, parlez! 
Quel bras peut vous suspendre, innombrables étoiles ; 
l\uit brillante, dis-nous qui t'a donné tes voiles? 
Cieux, que de grandeur, et quelle majesté! 
J'y reconnais un maître à qui rien n'a coûté. 
Et qui dans vos déserts a semé la lumière, 
Ainsi que dans nos champs il sème la poussière. 
Toi qu'annonce l'aurore, admirable flambeau, 
Astre toujours le même, astre toujours nouveau, 
Par quel ordre, ô soleil! viens-tu du sein de Tonde 
Nous rendre les rayons de ta clarté féconde? 



200 

Tous les jours je ^attends, tu reviens tous les jours: 
Est-ce moi qui t'appelle, et qui règle ton cours. 

El toi, dont le courroux veut engloutir la terre, 
Mer terrible, en ton lit quelle main te resserre? 
Pour forcer ta prison tu fais de vains efforts; 
La rage de tes flots expire sur tes bords. 
Fais sentir ta vengeance à ceux dont l'avarice 
Sur ton perfide sein va chercher son supplice. 
Hélas! prêts à périr, t'adressent-ils leurs vœux? 
Ils regardent le Ciel, secours des malheureux. 
La nature, qui parle en ce péril extrême. 
Leur fait lever les mains vers Tasile suprême: 
Hommage que toujours rend un cœur effrayé 
Au Dieu que jusqu'alors il avait oublié. 

La voix de l'univers à ce Dieu me rappelle; 
La terre le publie. Est-ce moi, me dit-elle, 
Est-ce moi qui produis mes riches ornements? 
C'est celui dont la main posa mes fondements. 

RACIXE Fils, 

IIO* L'Instinct et le Sentiment. 

II y a de Tinstinct dans tous les grands sentiments de 
l'homme : il y en a dans l'amour, il y en a dans l'attache- 
ment que les pères et mères ont pour leurs enfants , dans 
la reconnaissance que les enfants ont pour leur parents, 
dans l'affection que les frères et sœurs ont l'un pour l'autre. 
Mais ces affections instinctives varient selon les divers 
degrés de civilisation chez les peuples et d'éducation chez 
les individus. Quand l'homme est grossier, ses sentiments 
ne sont, pour ainsi dire, que des instincts ; quand l'homme 
est poli par l'éducation, ses instincts deviennent des senti- 
ments, et plus l'éducation est forte et pure , plus les senti- 
ments sont à la fois énergiques et délicats. La supériorité 
de l'homme tient à la faculté qu'il a d'épurer ses instincts 
et d'en faire des sentiments: c'est là le pouvoir deriiomme; 
c'est là aussi son devoir, et Dieu a voulu lui en rendre 



201 

raccoraplissement facile et doux. Il y a, en effet, dans 
rhumanité , un admirable enchaînement de sentiments qui 
commencent par des instincts et qui aboutissent aux devoirs 
les plus élevés. C'est un instinct que l'amour paternel et 
maternel; mais voyez comme cet instinct se perfectionne 
et se développe par les soins mêmes que réclame la longue 
faiblesse de l'enfant! Cet instinct de tendresse dans les 
parents crée, à son tour , dans les enfants Tinstinct de la 
reconnaissance; de telle sorte que, par une admirable 
succession de plaisirs et de devoirs, la famille commence 
par l'instinct et aboutit à la plus pure des idées morales^ 
la piété filiale. st. marc-girardix. 



m* Captivité de Cervantes à Alger. 

Comme Cervantes repassait en Espagne sur une galère 
de Philippe II, il fut pris et conduit à Alger par Arnaute 
Mami, le plus redouté des corsaires. 

La fortune , qui épuisait ses rigueurs sur le malheu- 
reux Cervantes , ne put lasser son courage. Esclave d'un 
maître cruel , sûr de mourir dans les tourments s'il osait 
faire la moindre tentative pour se remettre en liberté, il 
concerta sa fuite avec quatorze captifs espagnols. On con- 
vint de racheter un d'entre eux qui retournerait dans sa 
patrie , et reviendrait avec une barque enlever les autres 
pendant la nuit. L'exécution de ce projet n'était pas fa- 
cile; il fallait d'abord amasser la rançon d'un prisonnier, 
ensuite s'échapper tous de chez leurs différents maîtres, et 
pouvoir rester rassemblés, sans être découverts, jusqu'au 
moment où la barque viendrait les prendre. 

Tant de difficultés paraissaient insurmontables; l'amour 
de la liberté vint à bout de tout. Un captif navarrois , em- 



202 

ployé par son maître à cultiver un grand jardin sur le bord 
de la mer , se chargea d'y creuser, dans Tendroit le plus 
caché, un souterrain capable de contenir les quinze Espa- 
gnols. Le Navarrois mit deux ans à cet ouvrage. Pendant 
ce temps on gagna, soit par des aumônes, soit à force de 
travail , la rançon d'un Maïorquin nommé Viane, dont on 
était sûr et qui connaissait parfaitement toute la côte de 
Barbarie. L'argent prêt, et le souterrain achevé, il fallut 
encore six mois pour que tout le monde pût s'y rendre : 
alors Viane se racheta, et partit après avoir juré de reve- 
nir dans peu de temps. 

Cervantes avait été l'âme de rentreprise; ce fut lui 
qui s'exposa toutes les nuits pour aller chercher des vivres 
à ses compagnons. Dès que le jour paraissait, il rentrait 
dans le souterrain avec la provision de la journée. Le jar- 
dinier, qui n'était pas obligé de se cacher, avait sans cesse 
les yeux sur la mer pour découvrir si la barque ne venait 
point. 

Viane tint parole. Arrivé à Maïorque, il va trouver 
le vice-roi ; lui expose sa commission , et lui demande de 
laider dans son entreprise. Le vice-roi lui donne un bri- 
gantin: Viane, le cœur rempli d'espoir, vole à la déli- 
vrance de ses frères. 

Il arriva sur la côte d'Alger, le 28 septembre de cette 
année 1577, un mois après en être parti. Viane avait 
bien observé les lieux ; il les reconnut quoiqull fît nuit : 
il dirige son petit bâtiment vers le jardhi où on l'attendait 
avec tant d'impatience. Le jardinier, qui était en sentinelle, 
l'aperçoit, et court avertir les treize Espagnols. Tous leurs 
maux sont oubliés à cette heureuse nouvelle ; ils s'embras- 
sent , ils se pressent de sortir du souterrain ; ils regardent 
avec des larmes de joie la barque du libérateur: mais, hé- 



203 

las! comme la proue touchait la terre, plusieurs Maures 
passent et reconnaissent les chrétiens; ils crient aux armes. 
Viane tremblant reprend le large , gagne la haute mer, 
disparaît; et les malheureux captifs, retombés dans les 
fers, vont pleurer au fond du souterrain. 

Cervantes les ranima: il leur fit espérer, il se flatta 
lui-même que Viane reviendrait; mais on ne vit plus repa- 
raître Viane. Le chagrin et l'humidité de leur demeure 
étroite et malsaine causèrent d'affreuses maladies à plu- 
sieurs de ces malheureux. Cervantes ne pouvait plus 
suffire à nourrir les uns, à soigner les autres , et à les en- 
courager tous. 

Il se fit aider par un de ses compagnons, et le char- 
gea d'aller chercher des vivres à sa place. Celui qu'il 
choisit, était un traître; il va trouver le roi d'Alger, se 
fait musulman, et conduit lui-même au souterrain une 
troupe de soldats qui enchaînent les treize Espagnols. 

Traînés devant le roi, ce prince leur piomit la vie 
s'ils voulaient déclarer quel était l'auteur de Tentreprise. 
C'est moi, lui dit Cervantes; sauve mes frères, et fais- 
moi mourir. Le roi respecta son intrépidité; il le rendit 
à son maître Arnaute Mami , qui ne voulut pas faire pé- 
rir un si brave homme. Le malheureux jardinier navar- 
rois, qui avait fait le souterrain, fut pendu par un pied, 
jusqu'à ce que le sang l'eût étouffé. 

Cervantes , trompé par la fortune , trahi par son ami, 
rendu à ses premiers fers, n'en devint que plus ardent 
à les briser. Quatre fois il échoua, et fut sur le point 
d'être empalé. Sa dernière tentative était de faire révol- 
ter tous les esclaves , d'attaquer Alger, et de s'en rendre 
maître. On découvrit la conspiration, et Cervantes ne fut 



204 

pas mis à mort: tant il est vrai que le véritable courage 
en impose même aux barbares! 

Cependant le roi d'Alger voulut être maître d'un cap- 
tif si redoutable : il acheta Cervantes d'Arnaute Mami, et 
le resserra étroitement. Peu de temps après , ce prince, 
obligé d'aller à Constantin ople, fit demander en Espagne 
la rançon de son prisonnier. La mère de Cervantes, Léo- 
nor de Cortinas , veuve et pauvre , vendit tout ce qui lui 
restait, et courut à Madrid porter trois cents ducats aux 
Pères de la Trinité, chargés de la rédemption des captifs. 

Cet argent , qui faisait tout le bien de la veuve , était 
loin de suffire ; le roi Azan voulait cinq cents écus d'or. 
Les Trinitaires, touchés de compassion , complétèrent la 
somme, et Cervantes fut racheté le 19 septembre 1580, 
après un esclavage de cinq ans. 

FLORIAX. 



112* Monologue de Sosie. 

Qui va là? Hé! Ma peur à chaque pas s'accroît! 

3Iessieurs, ami de tout le monde. 

Ah! quelle audace sans seconde 

De marcher à l'heure qu'il est! 

Que mon maître, couvert de gloire, 

Me joue ici d'un vilain tour! 
Quoi! si pour son prochain il avait quelque amour, 
M'aurait-il fait partir par une nuit si noire? 
Et, pour me renvoyer annoncer son retour 

Et le détail de sa victoire, 
Ne pouvait-il pas bien attendre qu'il fût jour? 

Sosie, à quelle servitude 

Tes jours sont-ils assujettis! 

Notre sort est beaucoup plus rude 

Chez les grands que chez les petits. 
Ils veulent que pour eux tout soit, dans la nature, 

Obligé de s'immoler. 
Jour et nuit, grêle, vent, péril, chaleur, froidure, 



205 



Dès qu^ils parlent, il faut voler. 
Vingt ans d*assidu service 
N*en obtiennent rien pour nous: 
Le moindre petit caprice 
Nous attire leur courroux. 
Cependant notre âme insensée 
S'acharne au vain honneur de demeurer près d'eux, 
Et s'y veut contenter de la fausse pensée 
Qu'ont tous les autres gens que nous sommes heureux. 
Vers la retraite en vain la raison nous appelle. 
En vain notre dépit quelquefois y consent; 
Leur vue a sur notre zèle 
Un ascendant trop puissant, 
Et la moindre faveur d'un coup d'œil caressant 
Nous rengage de plus belle. 
Mais enfin, dans l'obscurité, 
Je vois notre maison, et ma frayeur s'évade. 
Il me faudrait, pour l'ambassade, 
Quelque discours prémédité. 
Je dois aux yeux d'Alcmène un portrait militaire 
Du grand combat qui met nos ennemis à bas; 
Mais comment diantre le faire. 
Si je ne m'y trouvai pas? 
K'importe, parlons-en et d'estoc et de taille, 

Comme oculaire témoin. 
Combien de gens font-ils des récits de bataille 
Dont ils se sont tenus loin! 
Pour jouer mon rôle sans peine, 
Je le veux un peu repasser. 
Voici la chambre où j'entre en courrier que l'on mène; 
Et cette lanterne est Alcmène, 
A qui je me dois adresser. 

(^Sosie pose sa lanterne à terre.') 

Madame, Amphitryon, mon maître et votre époux.... 
(Bon! beau début!) l'esprit toujours plein de vos charmes, 

M'a voulu choisir entre tous 
Pour vous donner avis du succès de ses armes, 
Et du désir qu'il a de se voir près de vous. 

„Ah! vraiment, mon pauvre Sosie, 
„A te revoir j'ai de la joie au cœur." 

Madame, ce m'est trop d'honneur, 

Et mon destin doit faire envie. 



206 

(Bien répondu!) „Comment se porte Amphitryon?" 

Madame, en homme de courage, 
Dans les occasions où la gloire l'engage. 

(Fort bien! belle conception!) 
„Quand viendra-t-il, par son retour charmant, 

jjRendre mon ame satisfaite?" 
Le plus tôt qu'il pourra. Madame, assurément, 

Mais bien plus tard que son cœur ne souhaite. 
(Ah!) „Mais quel est l'état où la guerre l'a mis? 
j,Que dit-il? que l'ait-il? Contente un peu mon ame." 

Il dit moins qu'il ne fait, madame, 

Et fait trembler les ennemis. 
(Peste! où prend mon esprit toutes ces gentillesses?) 
„Que font les révoltés? dis-moi, quel est leur sort?" 
Ils n'ont pu résister, madame, à notre effort; 

Nous les avons taillés en pièces, 

Mis Ptérélas leur chef à mort. 
Pris Télèbe d'assaut; et déjà dans le port 

Tout retentit de nos prouesses. 
„Ah! quel succès! ô dieux! Qui l'eût pu jamais croire! 
„Raconte-moi, Sosie, un tel événement." 
Je le veux bien, madame; et, sans m'enfler de gloire. 

Du détail de cette victoire 

Je puis parler très savamment. 

Figurez-vous donc que Télèbe, 
Madame, est de ce côté; 

(^Sosie marque les lieux sur sa main.) 

C'est une ville, en vérité, 
Aussi grande quasi que Thèbe. 

La rivière est comme là. 

Ici nos gens se campèrent; 

Et l'espace que voilà, 

Nos ennemis l'occupèrent. 

Sur un haut, vers cet endroit, 

Etait leur infanterie; 

Et plus bas, du côté droit. 

Etait la cavalerie. 
Après avoir aux dieux adressé les prières. 
Tous les ordres donnés, on donne le signal; 
Les ennemis, pensant nous tailler i\es croupières, 
Firent trois pelotons de leurs gens à cheval; 



207 

Mais leur chaleur par nous fut bientôt réprimée; 

Et vous allez voir comme quoi. 
Voilà notre avant-^arde à bien faire animée; 
Là, les archers de Créon, notre roi; 
Et voici le corps d'armée, 

(On fait un peu de bruit,') 

Qui d'abord... Attendez, le corps d'armée a peur; 
J'entends quelque bruit, ce me semble. 

MOLIÈRE, 



113. Montagnes primitives. 

Avançons vers les grandes crêtes, vers les sommets 
escarpés des grandes chaînes : bientôt ces débris d'animaux 
marins, ces innombrables coquilles deviendront plus rares 
et disparaîtront tout à fait ; nous arriverons à des couches 
d'une autre nature, qui ne contiendront point de vestiges 
d'êtres vivants. Cependant elle montreront par leur cris- 
tallisation, et par leur stratification même, qu'elles étaient 
aussi dans un état liquide quand elles se sont formées; 
par leur situation oblique, par leurs escarpements, 
qu'elles ont aussi été bouleversées ; par la manière dont 
elles s'enfoncent obliquement sous les couches coquillières, 
qu'elles ont été formées avant elles ; enfin , par la hauteur 
dont leurs pics hérissés et nus s'élèvent au-dessus de toutes 
ces couches coquillières, que ces sommets étaient déjà sor- 
tis des eaux quand les couches coquillières se sont formées. 

Telles sont ces fameuses montagnes primitives ou pri- 
mordiales qui traversent nos continents en différentes direc- 
tions, s'élèvent au-dessus des nuages, séparent les bas- 
sins des fleuves, tiennent dans leurs neiges perpétuelles 
les réservoirs qui en alimentent les sources, et forment en 
quelque sorte le squelette et comme la grosse charpente de 
la terre. 

D'une grande distance l'œil aperçoit dans les dentelures 



208 

dont leur crête est déchirée, dans les pics aigus qui la 
hérissent, des signes de la manière violente dont elles ont 
été élevées: bien diiférenfes de ces montagnes arrondies, 
de ces collines à longues surfaces plates , dont la masse 
récente est toujours demeurée dans la situation où elle 
avait été tranquillement déposée par les dernières mers. 

Ces signes deviennent plus manifestes à mesure que 
Ton approche. 

Les vallées n'ont plus ces flancs en pente douce , ces 
angles saillants, et rentrants vis-à-vis Tun de l'autre, qui 
semblent indiquer les lits de quelques anciens courants : 
elles s'élargissent et se rétrécissent sans aucune règle ; leurs 
eaux tantôt s'étendent en lacs, tantôt se précipitent en 
torrents ; quelquefois leurs rochers, se rapprochant subite- 
ment , forment des digues transversales , d'où ces mêmes 
eaux tombent en cataractes. Les couches déchirées, en 
montrant d'un côté leur tranchant à pic, présentent de 
l'autre obliquement de grandes portions de leur surface : 
elles ne correspondent point pour leur hauteur: mais 
celles qui , d'un côté, forment le sommet de Fescarpement, 
s'enfoncent de l'autre, et ne reparaissent plus. 

CUVIER. 



114t La Grèce sous les Turcs. 

Dans la belle vallée où fut Lacédémone, 
Non loin de l'Enrôlas, et près de ce ruisseau, 
Qui, formant son canal de débris de colonne. 
Va sous des lauriers-rose ensevelir son eau, 
Regardez! c'est la Grèce; et toute en un tableau. 
Une femme est debout, de beauté ravissante, 
Pieds nus, et sous ses doigts un indigent fuseau 
File, d'une quenouille empruntée au roseau, 
Du coton floconneux la neige éblouissante. 



209 

Un pâtre d'Amyclée, auprès d'elle placé, 

Du bâton recourbé, de la courte tunique, 

Rappelle les bergers d'un bas-relief antique. 

Par un instinct charmant^ et sans art adossé 

Contre un vase de marbre à demi renversé, 

Comme aux jours solennels des fêtes d'Hyacinthe, 

Des fleurs du glatinier sa tête encore est ceinte. 

Sous sa couronne^ à l'ombre, il regarde, surpris, 

Trois voyageurs d'Europe, aux pieds d'un chêne assis. 

Le chemin est auprès. Sur un coursier conduite, 

La Musulmane y passe, et de l'œil du mépris 

Regarde; et l'Africain marche et porte à sa suite. 

Dans une cage d'or, sa perdrix favorite; 

Cependant qu'un aga, dans un riche appareil. 

Rapide cavalier, au front sombre et sévère, 

Sous un galop bruyant fait rouler la poussière. 

De ses armes d'argent que frappe le soleil, 

Parmi les oliviers scintille la lumière. 

Il nous lance en passant des regards scrutateurs. 

Voilà Sparte; voilà la Grèce tout entière! 

Un esclave, un tyran, des débris et des fleurs. 

P. LEBRUX. 



115* La Soninambiile. 

Quelques-uns de aous ont pu lire, il y a peu d'an- 
nées, riiistoire d'une jeune somnambule qui, dans une 
nuit sombre . sortit par une lucarne de la petite chambre 
qu'elle occupait dans les combles, et. tout endormie, se 
promena longtemps sur les toits à la vue d'une foule trem- 
blante et silencieuse, qui délibérait vainement sur les 
moyens de la sauver. Eêvant d'une fête prochaine, elle pré- 
parait ses atours, elle murmurait de gaies chansons : et tou- 
jours mesurant d'un pas sûr la pente du toit (car son som- 
meil la préservait) , elle s'avançait jusqu'au bord , où elle 
s'asseyait, et d'où, de temps en temps, interrompant son 
travail, elle se penchait en souriant vers la rue: et alors 

Recueil de morceaux clioisis. 2.4 



210 

mille cœurs battaient avec violence dans mille poitrines, 
comme s'ils eussent dû les faire éclater; mais le silence n'en 
était que plus profond. Plusieurs fois elle s'éloigna de la 
limite fatale, plusieurs fois elle y revint, toujours souriant 
et toujours endormie. Mais tout à coup, à une fenêtre vis- 
à-vis d'elle, brille une petite lumière ; les yeux de la som- 
nambule la rencontrent , elle se réveille , on entend un cri 
déchirant, puis une chute mortelle . . . Son réveil lavait 
tuée! 

Hélas! hommes sans foi et sans Dieu, hommes dont ce 
monde est le Dieu, qu'êtes-vous que des somnambules, 
qui marchez endormis au bord de l'abîme, chantant aussi 
peut-être et rêvant à des fêtes , protégés par votre som- 
meil , mais portant , comme cette infortunée, la mort avec 
vous? Qu'une petite lumière vous sorte de vos rêveries, 
que le réveil vous surprenne au bord du toit, vous aussi 
vous chancelez, vous tombez, vous mourez. 

r/AET. 



OBSERVATIONS. 



Il n'était d'abord question pour no as que de faire à l'ancien 
recueil quelques retranchements et quelques additions: mais, en 
l'examinant de plus près, nous trouvâmes bientôt cj^u'il serait bien 
de ne pas recourir si souvent aux mêmes auteurs, et de rechercher 
davantage la variété soit dans l'arrangement, soit dans le choix 
des sujets: c'est ce qui nous a engagés à faire succéder une nar- 
ration à un tableau, une dissertation morale à une poésie, un auteur 
moderne a un plus ancien, etc. Si, des 118 morceaux de l'ancien 
recueil, nous n'en avons conservé que 35, ce n'est pas que nous 
prcrnoncions condamnation sur les autres, tant s'en faut, mais nous 
voulions répéter les mêmes auteurs le moins possible, et il nous 
revenait en mémoire tant de fragments nouveaux dont nous avions 
conservé un souvenir agréable, que cela nous a rendus un peu 
cruels pour tout ce qui nous était trop connu. 11 en est résulté 
que 65 nouveaux écrivains ont pu figurer dans notre galerie. 
Quand nous avons répété un auteur (cela n'est arrivé que pour 
douze d'entre eux), c'est que le genre des deux fragments était 
tout à fait différent. 

On nous reprochera peut-être d'avoir accordé trop peu de 
place aux classiques du 17® siècle: ce n'est certes pas par dédain, 
car cette époque est toujours pour nous la belle époque de la 
littérature , mais il nous répugnait de mettre encore ici ce qui est 
partout, et c'est pourquoi nous citons, non leurs plus belles pages 
ou leurs plus beaux vers, mais ce qui nous a paru avoir moins 
souvent figuré dans les recueils. Par compensation nous avons, 
à l'exemple de notre prédécesseur, largement mis à contribution 
les auteurs de notre Suisse française, et la raison (disons-la, au 



212 

risque d'être accusés d'orgueil national) , c'est qu'elle est riche 
en excellents écrivains , écrivains trop peu connus au dehors ^ mais 
pleins dévie, de sève, d'originalité, d'humour, aussi heureux 
dans l'expression que dans les idées, et remarquables par l'élé- 
vation des sentiments. 

Notre langue nous avait toujours paru plus riche en belle 
prose qu'en beaux vers -, nous sortons de ce travail plus convaincus 
que jamais de cette vérité : il y a une difficulté réelle à trouver 
de la poésie dans la langue des vers. Molière, Racine, Lafontaine, 
André Chénier, Lamartine l'ont admirablement parlée, mais après 
eux combien en nommerez -vous? On peut parcourir de longs 
recueils sans rien trouver h glaner. 

Nous voudrions que ce petit volume pût donner autant de 
plaisir que nous en avons eu a le préparer. Quelle charmante 
compagnie que celle de ces beaux génies qui ont su si bien dire 
ce que nous sentons tous, mais vaguement et sans trouver une 
voix pour l'exprimer! Puisse ce recueil faire désirer à plusieurs 
d'entretenir avec les esprits d'élite une société intime et suivie! 



E. et W. Chèvrelieu. 



TABLE DES MATIÈRES. 



I. PAR NUMEROS D'ORDRE. 



L'Ouragan dans le Désert .... 
Dresde après un bombardement . 
Description de la route de Gênes à Sarzane 

La petite sœur 

L'homme au masque de fer .... 

Départ des Croisés 

Un Livre. Apologue 

Le chat et le vieux rat 

Le Télescope de St. Germain .... 
Le Khan ou Caravansérail .... 

Le passage du Rubicon 

Les Hirondelles 

Les Coucous 

Une Ondée 

Le Château de Cartes 

Bataille de Grandson 

L'hiver et le printemps 

Fable imitée d'Horace 

Washington 

Les Gaucheries 

Vienne en 1808 

Hymne an Soleil 

Les deux Pères 

Utilité de l'étude d'une langue étrangère 

Le Chat 

Le vieux Chêne 

Francillo 

Une nuit d'été à St. Pétersbourg 

Culture de la Mémoire 



PAGES 
Chateaubriand ... 7 
Bernard, de St. Pierre . 8 

Lullin de Châteauvieux . 10 
Blantalet .... 12 
Voltaire . , . .15 

Michaud .... 17 
Dumont . . . .19 

Lafontaine , . . ^ 19 

J^Lne. de IMaintenon . . 21 
Choiseul-Gouff'ier . . 24 

Vertot 25 

Béranger .... 26 
HuUard . , . .28 

E. Souvestre ... 30 

Florian 31 

De Barante ... 32 
Gaussen ... .34 
And. Chénier ... 37 

Guizot 38 

Mme. de Staal-Launay . 39 
Mme. de Staël-Holstein . 40 
Baour-Lormian , . 42 
Lamennais . . . .43 
Mme. Xecher-De Saussure 45 
Cousin-Despréaux . . 46 
Jauffret . . . .48 
Lesage .... 49 
X. de Maistre . . .51 
Roîlin 53 



214 



30. 
31. 
32. 
33. 
34. 
35. 
36. 
37. 
38. 
39. 
40. 
41. 

42. 
43. 
44. 
45. 

46. 
47. 
48. 
49. 
50. 

51. 
52. 
53. 

54. 
55. 
56. 
57. 
58. 
59. 
60. 
61. 



63. 
64. 
65. 
€6. 



A mon Chevet 

Le Chien 

Dévouement d'Eponine .... 

La Pêche à la ligne 

Le Belvédère de Torre-Paterno . 

Une scène de l'Avare 

Le Nid de l'Hirondelle 

Habitations des Islandais .... 

Souvenirs de Collège 

Pierre-le- Grand 

Le Chien et le Chat 

Promenades de J. J. Rousseau dans l'île de 

Saint-Pierre 

La vie d'un Chevalier 

La Famine 

Epître à mon Habit 

Spectacle d'une belle nuit sur le Col du 

Géant 

Que t'importe, mon cœur .... 

Le Bivouac 

La Vie champêtre 

La Locomotive 

État du Peuple Romain au quatrième siècle 

de l'ère chrétienne 

La Chasse aux Zibelines 

Le Tombeau d'une Mère .... 
Les Vieillards et leurs Enfants . . . 

L'absence 

Le clair de lune de Mai 

Le Fourmi-lion 

Racine en famille 

L'ange gardien 

La nature en Amérique 

Cheverny à Vienne 

L'histoire 

De la Méthode nouvelle pour classer les 

Végétaux 

L'Armée française devant Moscou 

Monologue d'Auguste 

L'Arabie et les Arabes .... 
Le Dessin 



Ducis , 
Laur illard 
Am. Thierry 
Delille . 
De Bonsteiten 
Molière . 
Lemontey 
X, Marinier 
Marmontel . 
Ancillon . 
Arnault 



PAGES 
. 54 

55 

58 
60 
60 
63 
65 
66 
68 
70 
71 



J. J. Rousseau 

Villemain . 

Martin .... 

Sedaine 

De Saussure , , 

Victor Hugo 

Rocca .... 

Mme, Tourte 

Vienne t .... 

Sismondi , . , 

Gerbe . , . 

Lamartine . , , 

Necher .... 

Mme. de Sévigné 

Chénedollé 

Ch. Bonnet. 

Racine le fils . 

Mme Tastu . 

Alexandre de Tocquetille 

St. Simon . 

Boisard .... 



72 

74 
76 
77 

79 
79 
80 

81 
81 

83 

85 

90 

92 

94 

95 

96 

99 

100 

103 

106 

107 



De Candolle . . .108 

Le Gén. Comte de Ségur 109 

P. Corneille . . .113 

Vulliet . . . . 115 

Tap^er . . . .117 



215 



67. 



69. 
70. 
71. 
72. 
73. 
74. 
75. 
76. 
77. 
78. 
79. 
80. 
81. 
82. 
83. 
84. 
85. 
86. 
87. 



100. 
101. 
102. 

103. 
104. 



Marine 

Catilina devant le Sénat. Châtiment de ses 

Complices 

Le pauvre dans les grandes villes 

Le Prince et le Rossignol 

Le Danger des mauvais Livres . 

Dangers de l'Ignorance . . . 

Steiguer et Nsegueli . 

Voix de la Nature .... 

La Gloire militaire 

Le pays de Vaud avant la Révolution 

Le Berger et son Troupeau 

Image de la Vie humaine 

Les Plaisirs simples . 

L'Hirondelle du Troubadour 

La Ferme 

Fierté de Mithridate vaincu . 
Mr. Violet . . . . 
Contemplation de la Nature . 
La Pauvreté 
Le Champ de bataille de Waterloo 

Les Nègres 

Le Poète à la Campagne 

Diversité dans l'Unité 

Lettre au Baron de Breteuil . 

Les deux Sapins . 

Mœurs et Caractères 

Hereward le Saxon 

L'âme humaine 

La mort d'un Ami 

Crainte et Amour . 

L'Egypte .... 

Méditer avant d'écrire . 

Termosiris .... 

Scènes de Britannicus . 

Pensées .... 

Les Français dans le désert pendant la 

campagne d'Egypte 

Mes rustiques souhaits .... 
Le Lever du Soleil sur la Campagne de 
Rome , . 



E. Deschamps 



Mérimée . 
Merle d'Aubigné 
Lachambeaudie 
Cellérier père 
F. M. L. Naville 
Vulliemin . 
Mme. Damaris-Laurent 
P. L. Courier 
Olivier 
Lafontaine . 
Bossuet 
Fénélon 
Reboul 

Aloïsius Bertrand 
J. Racine . . 

Chateaubriand 
Alexandre de Humboldt 
V. de Laprade . 
Un Ex-officier 
Buffon 
Boileau . 
Ph. Boucher 
Voltaire , 
Gaudy 
Labruyère 
Aug. Thierry 
. Anonyme . 
X. de Maistre . 
A. Monod . 
Esménard 
Boufjflers , 
Fénélon . 
J. Racine , 
Pascal 



PAGES 
. 119 

120 
125 
127 
127 
129 
130 
131 
132 
134 
135 
136 
137 
138 
140 
142 
143 
144 
146 
146 
153 
154 
156 
157 
161 
161 
166 
170 
171 
173 
174 
175 
176 
177 
182 



Thiers 183 

André Chénier . . 185 



Ch. Didier 



216 



105. Le Combat de la vie . 

106. Le Chant du Cosaque . 

107. Derniers moments de Louis XVI. 

108. Loisirs champêtres 

109. Dieu révélé par la Nature . 

110. L'Instinct et le Sentiment 

111. Captivité de Cervantes à Alger . 

112. Monologue de Sosie 

113. Montagnes primitives . 

114. La Grèce sous les Turcs 

115. La Somnambule .... 





PAGES 


Cellérier fih 


. 189 


Béranger . 


192 


Mignet 


. 193 


Tapffer . 


195 


Racine fils . 


. 199 


St. Marc Girardin 


. 200 


Florian 


. 201 


Molière . 


. 204 


G. Cuvier . 


. 207 


P. Lebrun . 


. 208 


Vinet 


. 209 



II. PAR NOMS D'AUTEURS. 



NOMS 

Ancillon . . 
Anonyme . 

Anonyme . , 

Arnault . . 
Baour~Lormian 
de Barante 

Béranger . . 



Bern. de St. Pierre 
Bertrand (^Aloïsius} 
Blanvalet . . . 
B aile au . . . . 
Boisard . . . 
Bonnet (Charles) 
de Bonstetten , . 
Bossuet . . . . 
Boucher CPhilippe) 
Bouflers . . 
Buffon . . . 
de Candolle . 



Ceîlérier père 
Cellérier fils . . 
Chateaubriand . 

ChênedoUé . . 
Chénier (André) 

Choiseul- G ou ff ter 
Corneille (Pierre) 



1766 1837 
époque actuelle 



1766 
1772 

1782 
1780 

1737 
1807 



1831 



1814 
1841 



époque actuelle 
1636 1711 



1720 



1627 



1793 



1704 



époque actuelle 



1738 
1707 

1778 



1821 

1788 
1841 



1753 1844 

époque actuelle 

1768 1848 



1770 
1762 

1752 
1606 



1833 
1794 

1817 
1684 



PAGES 

Pierre-le-Grand 70 

Le Champ de Bataille de Waterloo . 147 

L'Ame humaine .... 170 

Le Chien et le Chat .... 71 

Hymne au Soleil .... 42 

Bataille de Grandson .... 32 

Les Hirondelles .... 2& 

Le Chant du Cosaque .... 192 

Dresde après un bombardement . 8 

La Ferme 140 

La petite Sœur 12 

Le Poète à la Campagne . . . 154 

L'Histoire 107 

Le Fourmi-lion 6 

Le Belvédère de Torre-Paterno . 60 
Image de la Vie humaine . . .136 

Diversité dans l'unité . . , 156» 

Méditer avant d'écrire .... 175 

Les Nègres 153 

De la Méthode nouvelle pour classer 

les Végétaux .... 10& 

Le Danger des mauvais livres . 127 

Le Combat de la Vie . . . . 18^ 

L'Ouragan dans le Désert ... 7 

Monsieur Violet 143 

Le Clair de lune de Mai ... 95 

Fable imitée d'Horace ... 57 

Mes rustiques souhaits .... 185 

Le Khan ou Caravansérail . . 24 

Monologue d'Auguste .... 113 



218 



NOMS 

Courier (^P. Louis) 
Cousin-Despréaux 
Cuvier (^ George J 
Me.Damaris-Laurent 
Delille . . . 
Deschamps (^Emile) 
Didier (Charles) 
Dticis .... 
Dumont 
Esmenard . 
Fénélon 



Flo: 



Gaudy .... 

Gaussen , . . 
Gerbe .... 
Gui%ot .... 
Hollard . . . 
Hugo (Victor) , 
Humholdt (Alex.') 
Jauffret . . . 
ha Bruyère . 
Lachamheaudie . 
JLafontaine . . 

Lamartine . . . 
Lamennais . . 
De Laprade . . 
Laurillard . . 
Lebrun .... 
Lemontey . . . 
Lesage .... 
Lullin de Château 

vieux . 
Me. de Maintenon 
Marmier . . . 
Marmontel . . 



1825 



1832 



1773 

1769 
époque actuelle 

1738 I 1813 

1795 I 
époque actuelle 



1733 
1759 
1770 
1651 

1755 



1816 

1828 
1811 
1715 

1791 



1850 

époque actuelle 
époque actuelle 

1787 I 
époque actuelle 

1802 I 
époque actuelle 

1639 I 1696 

époque actuelle 

1621 1695 

1790 

1782 
époque actuelle 
époque actuelle 



1762 
1668 



1635 



1826 
1747 



1719 



époque actuelle 
1723 I 1799 



La gloire militaire 

Le Chat . . . . 

Les Montagnes primitives 

Voix de la Nature 

La Pêche à la ligne . 

Marine . . . 



. . 132 

46 

. 207 

. 131 

. . 60 

. 119 
Lever du Soleil sur laCampagne de Rome 186 

A mon Chevet 54 

Un Livre. Apologue .... 19 

L'Egypte 174 

Les plaisirs simples .... 137 

Termosiris 176 

Le Château de cartes ... .31 

Captivité de Cervantes à Alger . 201 

Les deux sapins 161 

L'Hiver et le Printemps ... 34 

La Chasse aux Zibelines . . . 85 

Washington ..... 38 

Les Coucous 28 

Que t'importe, mon cœur ... 79 

Contemplation de la Nature . . 144 

Le vieux Chêne 48 

Mœurs et Caractères .... 161 

Le Prince et le Rossignol • • 120 
Le Chat et le vieux Rat . . .19 

Le Berger et son Troupeau . . 135 
Le Tombeau d'une mère . . .90 

Les deux Pères 43 

La Pauvreté 146 

Le Chien 55 

La Grèce sous les Turcs . . . 208 

Le Nid de THirondelle ... 65 

Francillo 49 

Description de la route de Gênes à 

Sarzane 10 

Le Télescope de St. Germain . . 21 

Habitations des Islandais ... 66 

Souvenirs de Collège .... 68 



219 



NOMS 


NAISS. 


MORT 


Martin 


époque 


actuelle 


De Maistre QXav.J 


1764 




Mérimée .... 


époque 


actuelle 


Merle d'Auhigné 


époque 


actuelle 


Michaud .... 


1767 


1839 


Mignet 


1796 




Molière .... 


1622 


1673 


Monod ^Adolphe} . 


époque 


actuelle 


Naville 






Me. Necher-De Saus- 


1766 


1841 


sure .... 






Necher 


1732 


1804 


Olivier 


époque 


actuelle 


Pascal 


1628 


1662 


Racine QJean^ . . 


1639 


1699 


Racine fils . . . 


1692 


1763 


Rehoul 


époque 


actuelle 


Rocca ..... 






Rollin , .... 


1661 


1741 


Rousseau (J.-Jnq.y 


1712 


1778 


St.'Marc- Girardin 


époque 


actuelle 


Saint-Simon , . . 


1675 


1755 


De Saussure . 


1740 


1799 


Sedaine 


1719 


1797 


deSégurClegén. C.) 






Me. de Sévigné . . 


1627 


1696 


de Sismondi . . . 


1773 


1842 


Souvestre CEmile) . 


époque 


actuelle 


Me. de Staal-Launay 


1684 


1750 


Me. de Staël . . . 


1766 


1817 


Me, Tastu. . . . 


1798 




Thierry (Amédée) . 


1797 





La Famine 

Une nuit d'été à St. Pétersbourg 

La Mort d'un ami .... 

Catilina devant le Sénat. Châtiment 
de ses Complices 

Le Pauvre dans les grandes villes . 

Départ des Croisés 

Derniers moments de Louis XVI. . 

Une scène de l'Avare . 

Monologue de Sosie .... 

Crainte et Amour .... 

Dangers de l'Ignorance 

Utilité de l'étude d'une langue étran- 
gère 

Les Vieillards et leurs Enfants 



76 

51 

171 

120 
125 

17 
193 

63 
204 
173 
129 

45 
92 



Le Pays de Vaud avant la révolution 134 

Pensées 182 

Fierté de Mithridate vaincu . . .142 

Scènes de Britannicus . . . 177 

Racine en famille ..... 99 

Dieu révélé par la Nature . . 199 

L'Hirondelle du Troubadour . . 138 

Le Bivouac 80 

Culture de la Mémoire . • • 53 

Promenades dans l'île de St. Pierre 72 

L'Instinct et le Sentiment . . 200 

Cheverny à Vienne .... 106 
Spectacle d'une belle nuit sur le Col 

du Géant .... 79 
Epître à mon habit . . . .77 

L'Armée française devant Moscou. 109 

L'Absence 94 

Etat du peuple romain au 4. siècle 83 

Une Ondée 30 

Les Gaucheries 39 

Vienne en 1808 40 

L'ange gardien 100 

Dévouement d'Eponine ... 58 



220 



Thierry (^Augustin) 
Thiera 



deTocqueville(Alex.) 
Tapffer . . . 



Me. Tourte 
Ver tôt . . 
Viennet . 
ViUemain . 
Vinet . . 
Voltaire 



Vulliemin 
Vulliet . , 



1795 
1797 



époque actuelle 
1799 I 18'i6 



époque actuelle 
1655 1735 



1791 
1797 
1692 



1847 
1778 



époque actuelle 
époque actuelle 



PAGE& 

Hereward-le-Saxon . . . .166 
Les Français dans le désert pendant 

la Campagne d'Egypte . 183 

La Nature en Amérique . . . 103 

Le Dessin 117 

Loisirs champêtres . . . .195 
La vie champêtre .... 61 

Le passage du Kubicon ... 25 

La Locomotive 81 

La vie d'un Chevalier. ... 74 
La Somnambule .... 209 
L'Homme au masque de fer . . 15 
Lettre au Baron de Breteuil . . 157 
Steiguer et Naegueli . . . . 130 
L'Arabie et les Arabes . . . 115 



m. PAR GENRES. 



Prose. 



I. 

Descriptions et Tableaux. 

L'Ouragan dans le Désert . . 7 

Dresde après un bombardement 8 
Description de la route de Gênes 

à Sarzane .... 10 

Le Khan ou Caravansérail . . 24 

Une Ondée 30 

L'Hiver et le Printemps . . 34 

Vienne en 1808 .... 40 

Une nuit d'été à St. Pétersbourg 51 

Le Belvédère de Torre - Paterno 60 
Promenades de J. J. R. dans Tile 

de St. Pierre .... 72 

La Famine 7G 

Spectacle d'une belle nuit sur le 

Col du Gréant .... 79 

Le Bivouac 80 

L'Absence 94 

La Nature en Amérique . . 103 

La Ferme 140 

Termosiris 176 

Lever du Soleil sur la Campagne 

de Rome 186 

Loisirs champêtres . . . 195 

La Grèce sous les Turcs . . 208 

II. 

Caractères historiques. 

"Washington 38 

Pierre-le-Grand .... 70 

HereTrard-le- Saxon .... 166 

m. 

Narrations et Anecdotes. 

L'Homme au masque de fer . 15 

Départ des Croisés .... 17 



PAG. 

Le Télescope de St. -Germain . 21 

Passage du Rubicon ... 25 

Bataille de Grandson ... 32 

Les Gaucheries .... 39 

Francillo 49 

Dévouement d'Eponine ... 58 
Racine en famille ... 99 
Cheverny à Vienne .... 106 
L'Armée française devant Moscou 109 
Catilina devant le Sénat. Châti- 
ment de ses Complices . 120 
Steiguer et Nsegueli . . • 130 
Monsieur Violet .... 143 
Le Champ de bataille de Waterloo 147 
Lettre de Voltaire au Baron deBre- 

teuil 157 

Les Français dans le Désert . 183 

Derniers moments de Louis XVI. 193 

Captivité de Cervantes à Alger . 201 

IV. 

Tableaux de mœurs. 

Une scène de l'Avare ... 63 
Habitations des Islandais . . 66 
Souvenirs de Collège ... 68 
La vie d'un Chevalier ... 74 
État du peuple romain au 4e siècle 83 
La Chasse aux Zibelines . . 85 
L'Arabie et les Arabes . . . 115 
Le Pauvre dans les grandes villes 125 
Le Pays de Vaud avant la Révo- 
lution l;34 

V. 

Morale et Philosophie. 



Un Livre. Apologue 
Les deux Pères 



19 
43 



222 



Utilitë de iV'tude d'une lan^' 

étrangère .... 
Culture de la Mémoire 
La Vie champêtre . 
Les Vieillards et leurs enfants 

Le Dessin 

Le Danjîer des mauvais Livres 

La Gloire militaire . 

Image de la Vie humaine . 

Les Plaisirs simples 

Danger de l'Ignorance 

Les Nègres .... 

Diversité dans l'Unité 

Mœurs et Caractères 

La Mort d'un Ami 

Crainte et Amour . 

Méditer avant d'écrire 



45 
53 
81 
92 
117 
127 
132 
13G 
137 
129 
153 
15B 
IGl 
171 
173 
175 



Pensées de Pascal . 
Le Combat de la Vie . 
L'Instinct et le Sentiment 
La Somnambule . 



PAG. 

. 1R2 

1S9 

. 200 

209 



VI. 

Histoire naturelle. 

Les Coucous .... 

Le Chat 

Le Chien 

Le Fourmi-lion .... 
De la Méthode nouvelle pour clas 

ser les Végétaux 
Contemplation de la Nature 
Montagnes primitives 



28 
46 



96 



144 
207 



Vers. 



I. 

Fables. 




Le Chat et le vieux Rat 


19 


Le Château de cartes 


. 31 


Fable imitée d'Horace 


37 


Le vieux Chêne 


. 48 


Le Nid de l'Hirondelle 


65 


Le Chien et le Chat 


. 71 


La Locomotive 


81 


L'Histoire 


. 107 


Le Prince et le Rossignol . 


127 


Le Berger et son Troupeau . 


. 135 


Les deux Sapins . 


161 



Poésie lyrique. 



La petite Sœur 
Les Hirondelles . 


. 12 
26 


Hymne au Soleil 


. 42 


Que t'importe, mon cœur . 
Le Tombeau d'une Mère 


79 
. 90 


L'Ange gardien . 

Marine 

L'Hirondelle du Troubadour 


100 
. 119 

138 


L'Ame humaine 

Le Chant du Cosaque . 


. 170 
192 



m. 

Poésie dramatique. 

Monologue d'Auguste 
Fierté de Mithridate vaincu 
Scènes de Britannicus . 
Monologue de Sosie 



IV. 

Poésie descriptive. 

La Pèche à la ligne 

Le Clair de lune de Mai . 

Voix de la Nature . 

La Pauvreté .... 

L'Egypte .... 

Mes rustiques souhaits 

Dieu révélé par la Nature 



V. 

Epîtres. 

A mon Chevet 

A mon Habit . 

Le Poète à la Campagne 



113 
142 
177 
204 



60 
95 
131 
146 
171 
1h5 
199 



54 

77 
154 



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